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Fonder, habiter et bâtir

Des campements aux instant cities

Le quartier de Liberdade, à Salvador de Bahia, et celui de Texaco, à Fort-de-France, incarnent une manière de fonder un lieu, d’investir un espace, qui se démarque de la vision volontariste et autoritaire de l’urbanisme moderne. Marginales, ces « villes instantanées » anticipent pourtant l’écologie urbaine de demain.

En 1992, je vivais à Salvador de Bahia au Brésil depuis six ans. Durant cette période, j’ai habité pendant près de deux ans dans le quartier Liberdade, sur lequel je menais une recherche urbaine et anthropologique. J’y ai étudié le racisme, la pauvreté et la mobilité sociale, le mouvement noir et l’histoire du carnaval afro. À ce moment-là, un fort mouvement autour de la fierté noire et du mouvement culturel afro redonnait une vigueur et une notoriété inédites à ce quartier, dont les premières ruelles avaient été ouvertes à la fin des années 1940 par des migrants venus du Recôncavo, la vaste région entourant Salvador. À Liberdade, j’ai découvert la vie des mornes et le labyrinthe des ruelles, impasses et venelles. J’ai rencontré une vieille dame, Maria das Cinzas (« Marie des Cendres »), dont « la vie est un roman, me disait-elle, et la famille une honte ». Elle n’avait plus d’âge. Sa peau n’avait plus de couleur : elle était gris cendre, comme ses habits, toujours la même jupe et le même chemisier, qui n’avaient plus que la teinte du coton usé. Et c’est là, à Liberdade, que j’ai découvert Texaco. Plus précisément, c’est de là que j’ai vu Marie-Sophie Laborieux fonder le quartier Texaco à Fort-de-France, tel que raconté par Patrick Chamoiseau dans le roman du même nom1. J’ai lu le livre les yeux écarquillés, fasciné et enchanté par tant de résonances.

Texaco, Liberdade et

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Michel Agier

Anthropologue, directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, il est notamment l’auteur d’Anthropologie de la ville (Presses universitaires de France, 2015).

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La question du logement nous concerne tous, mais elle peine à s’inscrire dans le débat public. Pourtant, avant même la crise sanitaire, le mouvement des Gilets jaunes avait montré qu’elle cristallisait de nombreuses préoccupations. Les transformations à l’œuvre dans le secteur du logement, comme nos représentations de l’habitat, font ainsi écho à nombre de défis contemporains : l’accueil des migrants, la transition écologique, les jeux du marché, la place de l’État, la solidarité et la ségrégation… Ce dossier, coordonné par Julien Leplaideur, éclaire les dynamiques du secteur pour mieux comprendre les tensions sociales actuelles, mais aussi nos envies de vivre autrement. À lire aussi dans ce numéro : le piège de l’identité, la naissance du témoin moderne, Castoriadis fonctionnaire, le libéralisme introuvable, un nouveau Mounier et Jaccottet sur les pas d’Orphée.