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Photo : Arnaud Jaegers
Photo : Arnaud Jaegers
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Maires en mission

janv./févr. 2020

Impuissance et découragement sont deux termes qui rythment souvent le quotidien des maires. Toutefois, bien que certains choisissent ne plus se représenter, d'autres croient toujours au bien-fondé de leur activité.

Entre le congrès de l’Association des maires de France qui s’est tenu en novembre dernier et les élections municipales de mars prochain, la fonction de maire se voit examinée de bien près en ce moment. En témoigne un inventaire rapide de titres glanés récemment dans les médias : « Qui veut encore être maire? » ; « Municipales 2020: moins d’un maire sur deux entend se représenter » ; « Maires au bord de la crise de nerfs » ; « Un maire roué de coups par un automobiliste » ; « La justice valide deux arrêtés anti-pesticides pris par des maires » ; « Les maires ne sont pas les sous-traitants de l’appareil d’État »; « Les indemnités des maires devraient augmenter » ; « Les Maires, personnalités politiques préférées des Français »…

Moi-même maire de la petite ville de Nangis, en Seine-et-Marne, j’ai été élu en 2002, battu en 2008, réélu en 2012 et en 2014 et suis de nouveau candidat, en 2020, à l’âge de 62 ans. C’est dire si je reste très attaché à cette fonction. Mais pourquoi ? Pourquoi décider de poursuivre encore une activité exigeante, difficile, dévorante, sous-­indemnisée et mal reconnue, moi qui, par ailleurs, milite pour la retraite à 60 ans ?

La réponse est complexe et personnelle. Il doit y avoir pêle-mêle le plaisir de se sentir utile, de travailler à l’intérêt général et de satisfaire des besoins humains, la fierté de réaliser des projets, un certain goût du pouvoir mais aussi du travail en équipe, ­l’attachement à sa commune et le sens de l’écoute. Probablement, on y trouve également un peu de vanité en pensant que «  les autres  » feraient bien pire, surtout la satisfaction de ne jamais s’ennuyer et certainement une pointe de masochisme ou de sens du sacrifice vaguement emprunté à une morale judéo-chrétienne bien enfouie.

Pourtant, le constat est partagé par la grande majorité des maires, quelle que soit la taille de la commune : la fonction devient de plus en plus compliquée à exercer et l’amertume s’installe.

Le divorce avec l’État

Cela tient à de nombreux facteurs. Je n’en évoquerai que trois. Le premier – il est très important et touche principalement celles et ceux qu’on appelle «  les petits maires  » – est la profonde perte de confiance des élus locaux vis-à-vis de l’État et de ses représentants.

Cette perte de confiance s’est développée avec le creusement des inégalités territoriales, le sentiment d’abandon des territoires ruraux et rurbains par les pouvoirs publics, marqué notamment par le repli des services à la population. Ce constat souvent rappelé par l’Association des maires ruraux rejoint celui des maires de villes populaires confrontés au retrait de l’État dans les quartiers dits «  difficiles  ».

Cette tendance s’est approfondie avec les réorganisations successives de ­l’administration des territoires. Les lois de décentralisation des années 1980 avaient pourtant fini par emporter l’adhésion des plus critiques. La notion de coopération intercommunale également. Mais la soudaine accélération législative – loi de 2010 portant réforme des collectivités territoriales, loi Maptam instituant les métropoles et loi ramenant à 13 le nombre de régions en 2014, loi Notre en 2015 – a déstabilisé en profondeur les compétences et les missions des maires.

La concentration au sein de groupements intercommunaux de plus en plus importants, souvent imposée et subie, a provoqué une aggravation de la défiance entre maires et élus des petites communes et ceux des plus grandes. Le transfert obligatoire de compétences importantes a créé une profonde déstabilisation. Il nécessite encore le recrutement de fonctionnaires difficiles à trouver. Il rallonge considérablement le temps passé en réunions parfois peu productives.

Ce mouvement s’est par ailleurs engagé sans aucune consultation des citoyens, qui sont restés très éloignés des changements mis en œuvre. Les maires se sont retrouvés en première ligne face aux mécontentements provoqués par des mutations mal pensées, mal maîtrisées.

Les choses se sont ensuite encore aggravées lorsque l’État a rompu en 2014 le pacte de stabilité financière entre l’État et les collectivités institué en 1996. La brutale et considérable contribution au redressement des comptes publics, imposée sans aucune concertation, a plongé les maires dans l’obligation de réduire la qualité des services rendus à la population et les investissements nécessaires pour ­l’entretien de l’espace public et des bâtiments ou l’innovation.

La qualité du dialogue est également en cause. Le refus du président de la République de s’adresser aux maires lors de leur congrès en 2018 puis son appel au secours des mêmes maires afin d’organiser le Grand Débat national à la suite du mouvement des Gilets jaunes pendant l’hiver 2019 est encore dans toutes les têtes.

La fragmentation sociale

Le deuxième facteur tient à la paupérisation d’une part accrue de la ­population et au mouvement d’indivi­dualisation des comportements souvent constaté et commenté. Ces évolutions affectent profondément la notion de «  vivre-ensemble  » souvent mise en avant par les élus comme la capacité de ces derniers à agir efficacement. Les notions de solidarité, d’action sociale ou de répartition inégale des contributions se trouvent vigoureusement interpellées.

Pensons à l’âpreté du débat autour de l’application de la loi Sru qui a introduit une obligation d’un pourcentage minimal de logements sociaux dans chaque ville. Le logement social est devenu un gros mot, alors même que sa qualité a considérablement augmenté et qu’il est souvent la meilleure solution pour requalifier un centre-­ville en voie de désertification. La pauvreté fait peur. Le souhait de la voir repoussée plus loin se développe.

Dans ce contexte, la progression des idéologies d’extrême droite dans un grand nombre de communes rurales et rurbaines, très fertiles sur un terreau alimenté par le sentiment de relégation et par la perte d’emplois et de services, vient complexifier l’action des maires.

Les rapports entre citoyens se tendent entre ceux qui se considèrent «  de souche  » et ceux que l’on qualifie de migrants. Cela peut conduire à des replis idéologiques ou communautaristes auxquels les maires doivent répondre par des initiatives nouvelles pour recréer du lien au moment même où les moyens financiers et humains se sont raréfiés.

C’est cette situation qui provoque une exigence accrue des habitants de satisfaction de leurs besoins individuels en dehors de toute considération collective. Les nombreux efforts déployés pour développer la concertation citoyenne et la démocratie participative se heurtent souvent à l’incompréhension, voire à l’indifférence. Et même si les maires semblent constituer encore aujourd’hui des piliers de la République, ils se trouvent parfois confrontés au manque de respect ou à l’agressivité de certains habitants.

Un mandat ou un métier ?

Le dernier facteur que je souhaite évoquer est celui des conditions d’exercice de ce mandat électif. Les ­difficultés exposées ci-dessus impliquent un temps de travail en constante augmentation. Il devient donc difficile de conjuguer une activité professionnelle, même à temps partiel, avec l’exercice d’un mandat si exigeant. ­L’alternance entre activité professionnelle et exercice d’une fonction élective n’est par ailleurs guère ­encouragée. Le système d’indemnités, bien trop lié au budget communal, ne garantit pas des revenus suffisants pour se consacrer à temps plein à une fonction qui le nécessite. L’activité intercommunale, à travers les établissements publics de coopération intercommunale (Epci) ou des syndicats intercommunaux de taille toujours croissante, ajoute encore au temps et aux compétences nécessaires. Enfin, il existe trop peu d’incitations pour permettre aux femmes, qui gardent le plus souvent un rôle particulier dans la famille – ce n’est qu’un constat, pas une approbation –, d’exercer de telles fonctions.

Les maires sont le plus souvent des hommes, retraités.

Le résultat est évident : les maires sont le plus souvent des hommes, retraités. Ce n’est sans doute pas la meilleure représentation de la population que l’on pourrait souhaiter. Et comme les difficultés sont les mêmes pour ­l’ensemble des conseillers municipaux, la diversité supposée de l’équipe ne permet pas de rétablir les nécessaires équilibres.

Pour finir, être maire n’est pas un métier. Il n’existe aucune formation initiale pour préparer à cette fonction, et la formation sur le tas ne correspond plus du tout au niveau d’exigence nécessaire. La formation continue des élus existe bien, mais elle est facultative et vient grever le budget communal. Comme pour les indemnités, c’est malheureusement une dépense de plus en plus contestée par les contribuables. Beaucoup d’élus y renoncent.

Pourtant, malgré ce paysage morose, il se trouvera beaucoup de candidats aux fonctions de maire en mars prochain, surtout dans les villes, car être maire reste encore «  le plus beau des mandats  », comme l’écrivait Frédéric Besset[1]. Et fort heureusement, notre société incite encore des citoyens à s’engager courageusement dans des missions d’intérêt général. Attention néanmoins aux petites communes qui aujourd’hui ne trouvent pas de volontaires : leur regroupement dans des «  communes nouvelles  » ne fait que masquer une situation qui se dégrade profondément.

[1] - Frédéric Besset, Être maire, le plus beau des mandats, Paris, Victoires éditions, 2013.

Michel Billout

Michel Billout, est un homme politique français, membre du Parti communiste français. Il est élu sénateur de Seine-et-Marne le 26 septembre 2004. Il siège à la commission des Affaires étrangères, de la Défense et des Forces armées et occupe la vice-présidence de la Commission des Affaires européennes. Au nom du CRC il s'occupe des affaires internationales mais s'intéresse également de près aux…

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