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Névez, un village à l’heure Macron

novembre 2019

Le petit bourg breton souffre de la perte d’activité : les maisons de pêcheurs sont rachetées à grand prix par les gens de la ville, tandis que les nés-natifs trompent l’ennui au bistrot, vivent du travail au noir et s’interrogent sur leur identité.

Est-ce un village, un bourg, une commune, un territoire ? Les mots s’entrechoquent pour définir Névez, 2 600 habitants sur 25 km2, dans le Finistère sud, près de Pont-Aven, la patrie des peintres. La ria de l’Aven, sept kilomètres de côte atlantique avec, à l’horizon, l’archipel des Glénan : Névez fait partie de ces villages bretons qui sont un paradis des âmes en quête de tranquillité et d’océan.

C’est un village sans histoires et c’est précisément la raison pour laquelle nous avons décidé d’y poser le crayon. On aurait pu s’installer dans le Gers, en Lorraine ou en Aveyron, mais c’est en Bretagne que nous sommes allés, pays béni, pour l’instant, des dieux climatiques, doté d’une côte de rêve, votant Macron, fort d’une longue tradition démocrate-chrétienne qui contient vaille que vaille le vote pour l’extrême droite, une région aux indicateurs économiques souvent plus positifs que la moyenne nationale.

Névez est un peu à l’image de Plozévet, non loin de là, près de Quimper dans le pays bigouden, petite commune de 3 000 habitants qui vit débarquer dans les années 1960 une centaine de chercheurs venus scruter les évolutions de la vie locale. Le livre d’Edgar Morin[1] fit polémique au village, les uns considérant qu’on les faisait passer pour une bande d’arriérés qui picolent, quand d’autres attestaient que le passage des chercheurs avait contribué à l’émergence de leur conscience politique. Reste que, pour une fois, on s’intéressait à la vie des gens.

Le pays de Névez sent bon la Bretagne, avec les maisons au toit de chaume et aux «  pierres debout  » de Kerascoët, ses landes, ses sentiers entre Port Manec’h et Raguénez en passant par les jardins de Rospico. C’est ici que le poète Xavier Grall posa ses valises pour goûter le vent et les embruns. Un endroit de carte postale dont on oublierait presque qu’à son échelle, il renferme les chances et les maux de ce pays «  en archipel  » qu’on appelle la France et qui peine à se donner une vision commune.

Une population cloisonnée

À fréquenter les bistrots, à parler avec les commerçants ou les habitants du cru, on s’aperçoit vite que Névez n’est pas une entité homogène. Il y a tout d’abord les «  nés natifs  » du village, des pêcheurs, des agriculteurs, d’anciens ouvriers des conserveries de Concarneau qui voient d’un œil goguenard et méfiant les «  hors-venus  ». Pour être d’ici, il faut avoir réservé sa tombe au cimetière ! Ici comme partout en Bretagne, la pêche ne connaît plus d’heure de gloire. Entre 1950 et 1970, Concarneau était le deuxième port de pêche français après Boulogne et nombre de marins venaient de Névez. Avec la fin de la grande pêche en mer d’Irlande ou d’Écosse, la flotte est aujourd’hui reléguée au neuvième rang, après des crises majeures dont témoignent les friches industrielles du port.

Restent des marins qui prennent l’avion pour rejoindre les côtes africaines pour la pêche au thon, mais ils sont une minorité revenant au pays avec, parfois, de forts relents anti-Arabes et anti-Noirs, rejoignant les mêmes préjugés que leurs ancêtres. Au décès des propriétaires, les maisons de pêcheurs, typiques d’une époque, sont rachetées à peine mises en vente par les «  gens de la ville  » (les résidences secondaires représentent plus de la moitié du parc immobilier).

On est surpris par un habitat très dispersé sur l’ensemble de la commune, qui peine à promouvoir des règles homogènes de construction, laissant se développer des maisons modernes au toit plat, isolées de partout, blanches comme neige, qui détonnent dans le paysage, quand leurs propriétaires n’abattent pas les arbres parce que cela fait des feuilles !

Beaucoup travaillent à Concarneau, Quimper, voire Lorient. Névez devient une ville-dortoir dont on déplore la fin des commerces locaux tout en faisant ses courses ailleurs, parce que c’est sur la route ! Idem parfois pour la scolarisation des enfants.

Enfin, autour de Port Manec’h et de l’Aven, ou dans de vastes demeures à l’abri dans la campagne, vivent l’été ou à Noël ceux qu’ici certains nomment «  les Versaillais  », c’est-à-dire de très riches familles qui ont construit, souvent depuis plusieurs générations, des villas pointues, style Belle Époque, face à la mer ou cachées dans les bois environnants, toutes sur le même modèle, massif et lourd, le granit rappelant que l’on veut résister au monde.

La plus symptomatique est cette famille d’un riche haut fonctionnaire qui, dans les années 1960, acheta vingt-cinq puis cinquante hectares pour y abriter sa nombreuse progéniture et construire pour chacun une maison. La tradition se perpétuant avec les petits-enfants, c’est aujourd’hui plus de trente maisons qui ont poussé sur les terres, constituant une sorte de réserve indienne ! Sur les rives de l’Aven, ce sont les héritiers de grandes fortunes ou les nouveaux vainqueurs de la mondialisation qui viennent ici pour vivre entre eux, organiser des fêtes somptueuses sans oublier de s’inscrire sur les listes électorales – 450 votes venant d’ailleurs sur 1 600 votants – pour peser afin que rien ne bouge, la grande frayeur étant le développement des campings.

Le centre communal d’action sociale est récent parce que, comme dans beaucoup d’endroits, rien ne saurait troubler la quiétude ambiante et que les défavorisés ne souhaitent pas qu’on les voie. Des personnes âgées isolées dans leur coin, des chômeurs qui n’ont que Névez sous la semelle, vivant de précarité en précarité, des éclopés de la vie touchant le Rsa, mais ciblés par le discours stigmatisant «  le trop d’aides sociales  ». Ils sont bien là, dans telle rare maison sans entretien, au bistrot en train de tromper l’ennui. Rien de particulier, sauf qu’à vivre dans un paradis terrestre, on oublie rapidement que l’on réside sur un îlot préservé, et que, avec Bfmtv comme seule compagnie, le moindre souffle de vent est vécu comme une tempête et que, même si aucun émigré n’est à déplorer, on a peur et on a voté à 23 % pour le Rassemblement national à la dernière présidentielle.

Un maire perplexe

Le maire actuel, Albert Hervet, ne se représentera pas, non par lassitude devant la tâche, mais, à plus de 70 ans, il estime avoir fait son temps. Derrière une bonhomie naturelle, celui qui fut principal du collège des îles du Ponant ne cache pas une forme de perplexité ironique, lucide devant les évolutions subies par les petites mairies désormais sous la quasi-tutelle des communautés d’agglo, ici, Concarneau Cornouaille. Il ne nie pas l’intérêt de mutualiser certains services, mais il sourit quand on lui demande si cela a contribué à faire des économies. Il suffit d’examiner le dernier rapport de la chambre régionale des comptes (2019) et l’une de ses conclusions : «  La mise en place de la mutualisation de plusieurs services et leur renforcement se sont traduits par une croissance de la masse salariale qui passe de 0, 8 million d’euros à 2 millions entre 2013 et 2019, les effectifs de 130 agents à 225 agents, rien que dans le domaine administratif de 35, 4 Etp à 124.  » À titre d’exemple, le service informatique s’avère supérieur de 2 millions d’euros à celui d’un hôpital au périmètre similaire !

Albert Hervet ajoute aussitôt que cette inflation est due en grande partie à l’empilement des schémas qui tombent sur les collectivités au fil des lois et des gouvernements[2]. Sous prétexte de décentralisation, on complexifie à loisir, si bien que «  demain, pour devenir maire, il conviendra d’être un retraité ayant fait Sciences Po  », ajoute malicieusement M. Hervet, avec en prime un temps de réunion surmultiplié. Le tout est coiffé par un jargon bourré d’anglicismes porté par les fonctionnaires de tous poils, pétris de culture managériale et de la maladie de l’évaluation. La «  schématologie  » vient de s’enrichir d’un nouveau sigle, le Sradet, le schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité du territoire ! On en rirait presque, si les maires ne se voyaient renvoyés au seul rôle de gardes champêtres et le citoyen moyen à élire des conseils municipaux soumis à l’agglo, dont la composition d’élus désignés est tout sauf démocratique pour une instance de plus en plus décisionnelle.

Malgré tout, le maire de Névez se sera battu, avec une vie associative riche, des équipements communaux modernisés, une poste maintenue, s’opposant au transfert vers le budget communal. Le village s’est doté d’une véritable politique de la petite enfance avec la création d’une crèche municipale et d’une commission enfance-jeunesse très active. On doit signaler la création d’un festival de jazz, Jazz’y Krampouezh, montant en puissance pour devenir un rendez-vous incontournable dans la région et au-delà.

Mais il est des données qui échappent : le prix du mètre carré qui devient inabordable pour les primo-accédants à cause du bord de mer attirant les gens aisés, l’éloignement d’un hôpital digne de ce nom (il faut aller à Quimper ou à Lorient, à plus de cinquante kilomètres), les zones d’emploi au loin qui poussent la population à s’établir autour des grandes villes de la région. Dès lors, la population baisse, les jeunes ne s’installent plus, la population stagne, voire baisse (– 3, 89 % depuis 2011), d’où les inquiétudes sur les effectifs de l’école.

Nouveaux modes de vie

Névez n’est pas resté les bras croisés devant la chronique d’un déclin annoncé. Ainsi, depuis une quinzaine d’années, constatant un manque cruel d’ouverture à la culture et au monde, l’école – il n’y a qu’une école publique à Névez – a beaucoup misé sur la lecture, la découverte par soi-même de la nature, l’histoire, les chanteurs du coin, les conteurs, etc., pour empêcher la population de céder à la tentation de demeurer entre soi. À Névez, on quitte le village pour des études qui doivent permettre de revenir rapidement au bercail, quitte à passer de petits diplômes dont on s’imagine qu’ils seront plus facilement monnayables sur la terre natale. Les nés natifs de Névez ne rêvent que d’une seule chose, rester au pays et décrocher un poste à la mairie (avec plus de 40 Etp pour une commune de 2 600 habitants, les élus n’ont que fort peu résisté à la demande).

L’école, la médiathèque, des rencontres culturelles ont contribué à changer quelque peu la donne, mais, outre que les acteurs sont parfois épuisés devant le peu de résultats, certains témoignent que les gens de Névez n’ont peut-être pas tort face aux changements climatiques et économiques qui s’annoncent plus vite que l’on imagine. Quand on crèvera de chaud ou de froid dans les grandes métropoles, on se dira que ceux qui savent se contenter de peu sont les plus heureux.

À Névez, on voit se développer l’auto-entreprenariat, pour les espaces verts et les métiers du bâtiment notamment, mais aussi dans une agriculture alternative encouragée par la mairie, par des associations promouvant l’économie circulaire et solidaire. On voit arriver des «  néoruraux  », des jeunes qui ont du travail une notion d’«  utilité intelligente  », qui choque certains habitants pour qui ces gens d’ailleurs sont des fainéants, sans se rendre compte que beaucoup ne considèrent plus le travail comme ascenseur social, préférant le bien-vivre au bien-être.

Il est d’autant plus facile de critiquer ces nouveaux modes de vie que, paradoxalement, à Névez, certains pratiquent avec ferveur cette forme de travail souterrain que l’on nomme le travail au noir. Il faut du temps pour que les langues se délient, mais ici, dans les belles demeures, beaucoup de jardiniers, de femmes de service, ailleurs, beaucoup de serveurs, d’artisans, voire d’architectes, se font payer au black. Ils ont un double métier, classique jusqu’à 16 heures ou avant si la tâche est terminée, et ensuite, place à la rémunération pour arrondir les fins de mois, parfois grassement. Il n’est pas rare que certains s’étonnent du niveau de vie de tel ou tel, simple employé, à la maison plus que confortable et à la voiture dernier cri.

Le discours est toujours le même, trop de charges et d’impôts, avec en parallèle une exigence accrue de service public, demandant aux élus le même confort urbain que dans la grande ville où souvent ils résident en dehors des mois d’été. Tout le monde trouve son compte dans cette économie défiscalisée, il arrive que l’on entende dans la bouche des habitants évoquant les riches familles : «  Depuis le temps, ce sont devenus des amis !  »

Devant ce paradoxe, tout le monde sait, mais on se tait ou on parle à demi-mot, il convient de maintenir la paix civile. Ici comme ailleurs, ces «  petits arrangements  » participent d’une perte d’appétit pour la chose publique. Cette anorexie démocratique se nourrit d’un dégoût ou d’une propension croissante à la nostalgie, et d’un individualisme forcené.

Il est trop facile de jeter la pierre sur tel ou tel village parce que la loupe peut être déformante, mais n’en demeure pas moins que de telles pratiques, plus courantes qu’on ne pense, créent d’extraordinaires résistances au changement, la seule question qui vaille restant : «  Qu’est-ce que cela va modifier pour moi ?  » La solidarité est un mot qu’on ne peut évacuer car il sonne bien dans les salons, mais qui reste réservé à celui d’en face.

La crise identitaire ?

Avec sa population «  en îlots  », la question peut se poser : le village de Névez a-t-il encore une identité ? Les habitants répondront par l’affirmative et ils n’ont pas tort du point de vue de l’espace géographique, mais sous les coups de boutoir des réseaux sociaux et des nouveaux arrivants qui posent leurs valises ici parce qu’il fait bon vivre mais ont leurs centres d’intérêt ailleurs, un grand nombre ne se sentent en réalité nulle part ailleurs que dans leur carré de jardin.

Il faut dire qu’à l’heure Macron, les citoyens ne savent plus trop où ils habitent. Avec Giscard d’Estaing, Paris avait banni le mot «  province  » jugé ringard. Avec la gauche, on parlait de la «  région  », voici qu’avec Macron, on évoque «  les territoires  ». Sauf que, comme l’écrit Xavier Patier, le territoire n’a pas de consistance : nul ne sait où il commence et où il finit. Les habitants de Névez sont du pays de Concarneau et de Pont-Aven, du département du Finistère et encore du Finistère sud, d’une commune. Les fonctionnaires parisiens ne vont plus en région, mais dans les territoires : «  Cela me fait penser aux territoires occupés. Les élites parisiennes, devenues des élites coloniales, se comportent comme des touristes dans leur propre pays [3].  »

Les habitants de Névez ne sont pas d’un territoire, ils sont ce qu’ils voient sur le pas de leur porte.

Un brin polémique, le propos vise tellement juste que les villages résistent. La chambre régionale des comptes de Bretagne pointe, concernant l’agglo Concarneau Cornouaille, «  une insuffisance claire de l’intérêt communautaire  » et un coefficient d’intégration fiscale très inférieur à la moyenne. Elle entérine le fait que les populations résistent au rabotage administratif. Les élus ne peuvent pas aller contre la loi, mais ils naviguent au large. Les habitants de Névez ne sont pas d’un territoire, ils sont ce qu’ils voient sur le pas de leur porte. On peut médire sur leur courte vue, mais c’est le seul horizon qui reste quand, autour de soi, on remplace la réalité par des sigles, qu’aucun récit collectif n’est construit et que, sur tous les sujets, les décisions proviennent d’ailleurs.

Le futur maire de Névez sera confronté, comme son prédécesseur, à une réalité éclatée, ce qui est une force si celle-ci est gage de diversité de perspectives, une faiblesse quand il s’agit d’un conglomérat d’intérêts particuliers. Le côté balnéaire et «  paradis pour retraités  » du village n’est pas, de ce point de vue, un gage démocratique, seul un petit noyau étant intéressé par le bien commun. Reste que rien n’est figé et que la vie de village, avec toutes ses vicissitudes, demeure un lieu où les gens se reconnaissent et gardent un sentiment d’appartenance, ce qui, de nos jours, se fait rare.

 

[1] - Voir Edgar Morin, Commune en France. La métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard, 1967 (rééd. 2013).

[2] - Loi accès au logement et urbanisme rénové (Alur, 2014) ; loi évolution du logement, de l’aménagement et du numérique (Elan, 2018) ; schéma de cohérence territoriale (Scot) ; plan local d’urbanisme (Plu), loi littoral. Cette dernière, votée en 1986 pour protéger la bande côtière, sans cesse remise en cause par nombre de sénateurs soucieux de répondre aux promoteurs immobiliers ou aux industriels de la mer, a été récemment modifiée par l’article 42-III de la loi Elan autorisant la construction dans les « dents creuses », autrement dit entre deux pâtés de maisons. Une brèche dans laquelle la municipalité de Cancale, à titre d’exemple, s’est engouffrée pour répondre au lobby des ostréiculteurs et des mytiliculteurs.

[3] - Jean-Baptiste Forray, «  Xavier Patier : “L’administration se paie de mots comme jamais”  », www.lagazettedescommunes.com, 25 juillet 2019.

Jacques-Yves Bellay

Essayiste et romancier, il a récemment publié Ne dis pas tout à la mémoire (Yellow Concept, 2020), livre pour lequel il a obtenu le Grand Prix du roman des écrivains de Bretagne.

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