Après l'unité, le retour des choix politiques


Les actes terroristes qui ont frappé Paris au mois de janvier 2015 et la réaction sociale qu’ils ont suscitée auront nécessairement des conséquences politiques, sans qu’on puisse encore dire si celles-ci prolongeront ou non les premières tendances observées à chaud.

Plusieurs traits inédits, voire inouïs, de ces événements marquent une secousse en profondeur et plaident pour des changements durables. Du côté de l’attaque : deux opérations simultanées, interdépendantes sinon coordonnées ; trois cibles différentes, la première, nouvelle à ce degré de violence, les dessinateurs de Charlie Hebdo, les autres, tristement répétitives par rapport à l’affaire Merah : des policiers et des juifs, clients d’une épicerie kasher, mais qui auraient pu être les élèves d’une école de Montrouge. Du côté de la réponse, des records : les millions de la marche silencieuse du 11 janvier et la quarantaine de chefs d’État qui l’ont précédée, les millions d’exemplaires vendus de Charlie Hebdo, l’ovation debout faite au Premier ministre par tous les députés, mais aussi les deux cents incidents constatés en milieu scolaire contre la minute de silence dédiée à Charlie Hebdo.

Sur le plan des valeurs, la liberté a été la première référence, en soutien à Charlie Hebdo, ensuite rejointe et en partie recouverte par la démonstration d’unité nationale. Mais les interprétations des causes et des effets se sont déployées entre deux pôles adverses. Les uns craignent d’abord l’amalgame et l’islamophobie, étayée par les cinq cents actes antimusulmans recensés dans cette période. Ils dissocient de l’islam la motivation terroriste, pour la rapprocher d’un nihilisme créé par l’absence d’espoir et de considération ressentie par des jeunes nés et éduqués en Occident. Ils voient dans les thèses déclinistes, développées dans des essais à succès, des arguments qui entretiennent le fatalisme, le soupçon et, en retour, la radicalisation. Les autres soulignent la dimension religieuse de l’attaque contre les producteurs d’images que sont les caricaturistes, considèrent que l’amalgame se nourrit du silence. Ils exigent des discours plus nets des leaders musulmans et des autorités civiles face à la contre-culture de haine qui se développe dans certains territoires. Cette divergence est appelée à durer, elle est aussi structurante pour notre époque que l’ancienne division sur le rôle de l’État dans l’économie. Mais les événements peuvent faire bouger les lignes. Surtout quand ils mêlent des émotions aussi fortes que la peur, la colère, le chagrin et l’envie de solidarité. En l’occurrence, dans les sentiments qui ont submergé le pays, une espèce de compromis provisoire s’est dégagé, donnant raison aux seconds sur la nécessité d’une affirmation plus forte de l’islam pacifique et aux premiers sur la possibilité du vivre-ensemble.

La diversité des champs d’action soudain mis en lumière par l’effroi : l’école, les prisons, la circulation des armes, les alliances diplomatiques, a aussi donné pour longtemps aux politiques une matière à traiter en priorité.

La première contrainte qui s’impose à eux tient à la gravité des événements et de la réaction à laquelle ils ont donné lieu. C’est en fait une double contrainte : agir et ne pas rompre l’unité nationale, affichée et recherchée. Cet « esprit d’unité » a toutes chances d’être un cadre aussi durable que l’esprit de fermeté l’a été pour les Américains longtemps après le 11 Septembre. Il est si prégnant que l’on a observé un regain d’intérêt, dans les médias, pour la voix des centristes, Bayrou, Morin et même Douste-Blazy. Mais l’état de faiblesse de ceux-ci ne leur a permis que d’apporter leur label à l’action du pouvoir en place. C’est donc le trio exécutif constitué de François Hollande, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve qui a bénéficié, dans la dure épreuve de sécurité, d’un positionnement centriste qu’il n’avait jamais réussi à valoriser en économie. Les signes de ce choix peuvent être lus à divers niveaux. Le refus rapidement proclamé d’un Patriot Act à la française satisfait la gauche, mais l’annonce, moins problématique idéologiquement, d’un isolement des prisonniers djihadistes implique sans doute la construction de nouvelles places de prison, ce qui est une entaille à la doctrine Taubira. Un nouvel équilibre se dessine. Une « gauche Clemenceau », chère au Premier ministre, assume la présence de l’armée, devenue nécessaire pour rassurer les parents des écoles juives, et la priorité de moyens à la police. Mais elle fait place aussi, pour défendre la liberté, à des méthodes de catharsis dans les médias et à l’école : confirmer la liberté d’expression et de blasphème dans la République, mais offrir des tribunes et des forums à ceux qui se disent froissés ou choqués par le « deux poids, deux mesures » et confier aux journalistes et aux enseignants la nouvelle mission de leur répondre. De même, après un temps d’hésitation, la dyarchie exécutive a choisi le camp de ceux qui demandent qu’on nomme les choses et qu’on ajoute au nom de l’ennemi terroriste « djihadiste, islamiste radical ». Le Premier ministre a même appelé les musulmans à mener « un débat contre l’obscurantisme ». Ces qualifications, valables pour le gouvernement, ne le sont pas encore pour le Parti socialiste, dont le premier secrétaire a annoncé un combat contre le seul terrorisme.

Car si les positions institutionnelles obligent la gauche à un surcroît d’unité, favorisé par quelques subtilités sémantiques comme celle des « mesures exceptionnelles, mais pas d’exception », il n’est pas sûr qu’une partie des Verts autour de Cécile Duflot ne s’exprime pas prochainement à l’occasion d’un débat européen sur le contrôle des déplacements aériens, ni qu’à l’automne la gauche de la gauche ne s’élève pas contre un budget qui donnerait la part du lion aux forces de sécurité face aux budgets d’intervention ou à la protection sociale.

Des différences plus accusées se dessinent déjà à droite et à l’extrême droite, non seulement face au gouvernement, mais entre elles et en leur sein. Globalement, la droite demande un tour de vis sécuritaire plus marqué, mais en se divisant sur la nécessité d’une législation supplémentaire, demandée par Valérie Pécresse et refusée par les juppéistes. Alain Juppé lui-même a confirmé sa volonté d’appel au centre et à une partie de la gauche, en qualifiant les terroristes d’« assassins sans foi ni loi, je dis bien sans foi ». Nicolas Sarkozy, au contraire, a mitigé son satisfecit au gouvernement en proposant une restriction de la politique d’immigration, un peu décalée après un événement impliquant des criminels nés en France. Mais il met aussi en cause la position de la France contre le régime Assad en Syrie, qui limite son offensive face à l’« État islamique », et réclame une interdiction de retour sur le territoire des djihadistes français de Syrie. Un compromis pourrait se dessiner autour de leur condamnation à l’« indignité nationale », réservée jadis aux collaborateurs, que Cambadélis a jugé digne de discussion.

Au Front national, même la note de dissensus claironnée par Jean-Marie Le Pen qui « n’est pas Charlie » dénote par rapport à sa fille qui, en s’autovictimisant comme exclue de la marche nationale, a indiqué en creux son idéal d’en être, comme le confirme son refus du Patriot Act. Elle y ajoute ses « solutions concrètes » de durcissement des conditions de naturalisation, ou de retour de la double peine, et compte sur la dénonciation du Qatar pour décrédibiliser son principal concurrent, Sarkozy.

La véritable refondation républicaine, qui permettrait de concilier plus de liberté, plus de tolérance, plus de sécurité et plus de fierté nationale, était le rêve de la marche du 11 janvier. Le gouvernement en a tenu compte dans ses discours et regagné une crédibilité. Sa fermeté dans l’action et son sens de la synthèse, naguère moqué mais ici nécessaire, ont donné à Hollande un statut de « rééligible ». Mais, face à des ambitions si hautes et un environnement si menaçant, les déceptions peuvent raviver des divisions profondes. À en croire les premières enquêtes d’opinion, ces divisions ne se feront pas jour sur la sévérité vis-à-vis des djihadistes partis en Syrie, très consensuelle dans tous les partis, mais peut-être autour de la défense du droit au blasphème, beaucoup moins ancré à droite qu’à gauche. Une droite plus en retrait, une gauche plus militante de la laïcité, tel serait le premier débat qui marquerait la fin de l’unanimisme.