De la résurrection de Mitterrand au désir d’avenir de Ségolène Royal


Sitôt proférés les vœux à la nation de l’actuel président de la République, tout entier consacrés aux ressources du pays, la France s’est adonnée pendant deux semaines à la célébration de son prédécesseur, à l’occasion du dixième anniversaire de sa mort. Peu d’informations nouvelles, guère d’analyses dans cette saturation médiatique, mais une espèce de grande parade du premier cercle : Mazarine en figure de proue entourée de Charasse, Attali, Hanin, Dumas, Védrine, avec au second plan la cohorte bigarrée de sa consultante sur la mort, de son astrologue, de son chauffeur, de son psychanalyste, de son fils mal aimé, et en contrepoint Edwy Plenel en opposant unique de sa majesté. L’entreprise de réhabilitation avait quelque chose d’une revanche sur la période Jospin ouverte par le droit d’inventaire et marquée par la discrétion à l’égard de l’ancien président. Mais le pari que le recul était désormais suffisant pour permettre une réévaluation historique paraît bien prématuré. Si l’on excepte la polarisation autour de la semaine de mars 1983, où il choisit de rester dans le serpent monétaire, prise comme modèle d’une décision politique douloureuse (mais inévitable) et la séquence européenne illustrée par la main tendue à Kohl à Verdun et le face-à-face contre la maladie plus encore que contre Séguin pour défendre Maastricht, cet anniversaire aura surtout laissé trois images. Celle d’un maître tacticien, qui, dès sa candidature de 1965, savait par exemple jouer de l’extrême droite mieux que les gaullistes. Celle d’un virtuose de la langue française, écrite et orale. Celle enfin d’un ascendant naturel, exercé avec constance jusqu’au-delà de la mort. Cette triple figure a sans aucun doute pris du relief dans le contraste avec la médiocrité où semble s’abîmer Chirac, l’absence de leadership socialiste, et le malaise identitaire d’un pays qui retrouve en Mitterrand l’incarnation exhaustive d’un passé en train de disparaître.

Ségolène à la bonne distance du socialisme…

Curieusement cette nostalgie pour Mitterrand a préludé à l’envolée de Ségolène Royal dans les sondages. Dès lors, la tentation est grande de chercher, derrière ce double emballement de début d’année, ce qui peut désigner la présidente de Poitou-Charentes comme l’héritière possible du leadership de son mentor. Car Mitterrand le premier a attiré Ségolène Royal en politique, à son premier cabinet élyséen. On n’a pas oublié, tant elle a eu d’influence sur le destin de la gauche, comment Mitterrand, dans les années 1970, avait pris en sandwich Rocard en faisant monter en ligne la génération des quadras Fabius, Jospin et Quilès. Mais on a moins remarqué que ses cabinets des années 1980 ont préparé une génération suivante de ministres pour les années 1990 : Bianco, Guigou, Védrine entre autres et… Ségolène Royal.

Le principal point commun entre l’ex-conseillère et son patron est la distance. Les milliers de kilomètres qui séparent Santiago du Chili, où Ségolène Royal est allée s’afficher avec la future présidente du Chili, de Jarnac où se regroupait le gratin socialiste en ont été l’illustration éclatante. Mais cette indépendance revendiquée va bien sûr plus loin. Si l’opinion a réagi si vite et si positivement à ce qui n’était, à l’automne, qu’une manifestation d’intérêt parmi tant d’autres pour la candidature, pas même une déclaration, émanant de surcroît d’une personnalité qui ne faisait pas exactement partie du cercle fermé des éléphants, c’est qu’elle avait enregistré le parcours de la possible candidate. Ses prises de position contre la violence à la télévision, son passage à l’Éducation où elle avait pris des mesures contre la violence à l’école et le bizutage, son ministère de la Famille, ses réserves sur le mariage homosexuel avaient fait sens. Sa personnalité de femme moderne (non mariée) et de mère de famille (nombreuse) affichée donne à ses positions un gage d’authenticité et de cohérence dans l’approche. Mais tout cela aurait moins d’effet si elle était classée à droite. On n’attend pas, ou pas seulement, de Ségolène Royal qu’elle soit un Antoine Pinay de gauche qui gère la France en bonne mère de famille, mais un Mitterrand féminin, qui apporte la victoire, comme elle l’a fait en Poitou-Charentes, en gardant avec le reste du pays un lien. À travers la différence des époques, les jeunesses de l’un et de l’autre fournissent ce gage : à l’enfance catholique et aux affinités maurrassiennes de Mitterrand, euphémisées par la suite en goût chardonnien, répondent, en écho beaucoup moins sulfureux, la famille militaire et l’éducation catholique de Ségolène.

Pour gagner, la gauche aurait donc besoin d’un candidat qui soit à distance de ses appareils et de son idéologie, mais à bonne distance, c’est-à-dire à distance relative. Une comparaison avec Bernard Kouchner est éclairante. Celui-ci est aussi populaire, et depuis plus longtemps, que Ségolène Royal, mais son éloignement paraît trop grand pour le faire rentrer sur la scène des présidentiables. Il ne se rend même pas au congrès du Mans et se désole publiquement de la synthèse. La présidente du Poitou y assiste, sans prendre la parole, et profite immédiatement de ces retrouvailles sans chef. On peut penser que le sort de Kouchner n’est pas définitivement scellé, que l’originalité de son itinéraire le mettra en phase avec les réalités catastrophiques qui peuvent à tout moment survenir et que, face à Sarkozy, il serait le seul à pouvoir parler un langage direct. Encore faudrait-il qu’il puisse espérer rassembler auparavant assez de votes de gauche. Or, à ce jour, Ségolène Royal paraît mieux placée pour le faire, et ceci, alors qu’elle ne compte aucun bataillon personnel, pour une raison singulière qui ajoute du piquant à la situation : elle est la compagne du premier secrétaire. Ce pied de nez familial aux ambitions supposées de son compagnon donne une couleur bon enfant, un air de soap opera à l’envie de rénovation qui semble la porter, en même temps qu’une garantie de soutien du parti.

Ce qui ne l’empêche pas d’user de sa liberté pour évoquer les voies nouvelles de l’alliance au centre en saluant comme elle l’a fait très vite la coalition d’Angela Merkel avec le Spd, au moment où tous les socialistes en période de préparation de congrès anathémisaient de telles perspectives.

… pour figurer sur le ticket de Jospin ?

Les « désirs d’avenir » que souhaite incarner Ségolène Royal, en intitulant ainsi son club dans une référence implicite au regard parental, sont-ils la solution au casse-tête socialiste ? Ils mettent au moins en mouvement un parti paralysé jusqu’ici par la neutralisation réciproque des forces de Fabius et de Strauss-Kahn et par le déficit de charisme de François Hollande. Mais lorsque se rapprochera l’heure de remettre la responsabilité suprême, où iront la préférence des militants et le choix de François Hollande, qui reste le principal arbitre ? À moins que le désir d’avenir se mue en volonté audacieuse de fronde sociologique, pour imposer une femme, il est difficile de s’empêcher de penser que cet emballement servira finalement à autre chose qu’à apporter de l’élan, du rajeunissement et de l’ouverture à une troisième candidature de Jospin, si celui-ci sait prouver lui aussi qu’il a mis à profit la distance qu’il a choisi de prendre, ce qu’il a commencé à faire dans son livre.