Déficits européens et calculs hexagonaux


Les élections européennes sont en train de devenir l’occasion pour les partis de laver leur linge sale sur la place publique, sans vergogne. La précampagne a commencé à droite par le dépit exprimé par Sarkozy devant le refus de Rama Yade de s’engager puis l’exfiltration devenue urgente de Rachida Dati sur une position, nouvelle, de seconde de liste.

À gauche, les savants équilibres internes concoctés par Martine Aubry dans le double objectif de renforcer ses proches et de sceller le retour des ségolénistes, ont été mis en cause par le maire de Lyon et les militants du Limousin, ces derniers finissant par obtenir, à la suite du rejet par leur fédération de la liste qui lui était proposée, une place éligible dans la circonscription Centre pour l’un des leurs.

L’Ump n’a encore trouvé ni la méthode ni la solution. Certes, ses têtes de liste sont connues, une seule ayant conquis sa place par une primaire, Valérie Pécresse, davantage d’ailleurs avec l’appui des sondages que des débats (réduits à un seul), mais au-delà (sauf pour Dati) rien n’est arrêté. Jean-Claude Gaudin, chargé de les finaliser, est convenu qu’il n’y « arrivait pas », propos candide aussitôt démenti par le président de la République qui a fait savoir que ce retard était dû à une tactique, visant à communiquer le plus tard possible les mauvaises nouvelles aux recalés de la candidature.

La punition européenne

Il n’y a donc pas plus de gêne, d’un côté à envoyer un Vincent Peillon de la Somme dans le Sud-Est ou un Henri Weber de Seine-Saint-Denis à Orléans et Limoges, que de l’autre à évoquer clairement les ambitions et leurs nuisances. Les deux laissés-pour-compte de cette première phase sont le peuple et l’Europe.

Le peuple donc est ouvertement négligé au profit des combinaisons d’appareil, mais, après tout, n’a-t-il pas manifesté depuis près de vingt ans son désintérêt pour ces élections en faisant chuter, à chaque échéance, son taux de participation, alors qu’il a montré à deux reprises comme il était friand de référendums sur le même sujet ?

Quant à l’Europe on pourrait noter qu’elle est encore moins bien traitée quand on voit qu’à l’Ump Dominique Baudis a été préféré pour conduire la liste du sud-ouest au député européen compétent, expérimenté et reconnu qu’est Alain Lamassoure, ou qu’au PS aucune voix ne se soit élevée pour demander à Rocard, au lieu d’abandonner la politique, de reprendre du service là où il a aussi conquis une nouvelle autorité. Personne en particulier n’est responsable de ces petits choix, ou de ces choix petits. Mais tous ensemble ils témoignent du déficit démocratique de l’Europe, en manifestant le désintérêt dans lequel est tombée cette idée d’un Parlement européen élu au suffrage universel, qui avait suscité curiosité et sympathie dans les années Giscard-Simone Veil.

Le peuple semble mieux comprendre le choix simple d’accélérer ou de freiner l’Union européenne, que présentent les référendums. Les leaders européens n’osent pas encourager l’émergence de listes européennes. Quant aux hommes politiques français, ils ont satisfait leur préférence pour les considérations nationales en votant, sous le gouvernement Raffarin mais sans remise en cause forte de la gauche, le régime électoral des grandes circonscriptions interrégionales sous prétexte de rapprochement avec les électeurs. Comme l’a dit Rama Yade : « J’ai besoin de me rapprocher des électeurs, je me présenterai aux régionales ! » La vraie motivation de la réforme était bien sûr d’amortir la tribune et de diluer la prime offerte par le mode de scrutin à la proportionnelle aux petits partis.

Une élection de mi-mandat

Car les impacts en politique intérieure de cette élection n’ont jamais été négligeables. Ils ont pu être définitifs – comme dans le cas de l’éviction de Michel Rocard en 1994 par l’opération Tapie – mais plus souvent trompeurs : en 1999 Bayrou frisait les 10% et s’imaginait en 3e homme de la présidentielle de 2002, Sarkozy laissait Pasqua dépasser l’Ump et paraissait voué au mauvais sort de tous les antichiraquiens de la droite ; en 2004 François Hollande réalisait la passe de trois en réalisant un score de 29%, malgré le nouveau mode de scrutin, après avoir triomphé aux régionales et cantonales. Cette ascension régulière allait conduire Laurent Fabius à prôner le non au référendum de 2005 pour l’affaiblir. Mais le PS en sortit surtout affaibli pour 2007.

Il y aura donc aussi des enjeux de mi-mandat français à ces élections européennes de 2009. Le contexte est différent de celui des échéances précédentes. D’un côté, le climat social est tendu, traversé d’explosions locales ; de l’autre, l’Europe n’est pas au banc des accusés : Amérique et Angleterre sont à l’origine de la crise, les efforts de concertation européens et de pesée franco-allemande pour plus de régulation sont bien accueillis. La contestation devrait donc se fixer plutôt à l’extrême gauche qu’à la droite de la droite, même si de Villiers et Dupont-Aignan commencent à agiter un épouvantail turc, qui paraît bien éloigné. Sarkozy devrait donc être peu menacé sur sa droite, c’est ce qu’indiquent les premiers sondages qui montrent une Ump en tête. Et son atout maître paraît devoir être Angela Merkel avec qui il fera meeting commun. Son point de vulnérabilité viendra de l’extrême centre de Bayrou, toujours en forme dans ce scrutin, mais plus favorisé encore cette fois-ci par le mélange de colère sociale et de demande d’interventionnisme public y compris européen. La limite actuelle de Bayrou est la forte polarisation qu’il a suscitée à droite par la violence de ses attaques contre Sarkozy, mais s’il obtient des signes d’appui des villepinistes plus marqués que ceux qu’ils lui prodiguent déjà, tous les points qu’il marquera au-dessus de 10% seront des points enlevés à droite à Sarkozy. À partir de 14-15% ce serait un fait politique.

Le PS concourt dans de moins bonnes conditions, presque comparables à l’élection présidentielle de 2002 : échéance précédente trop favorable et trop plein de listes à gauche. Face à ses rivaux, surtout au Npa car l’urgence sociale, au moins au début de la campagne, semble trouver davantage d’écho que la sortie de crise écologique, il cherche à la fois à être irréprochable par sa présence sur le terrain des usines menacées de fermeture et porteur d’une alternative européenne visible, d’où le choix d’attaquer José Manuel Barroso et de promettre une commission moins libérale.

Mais l’atout du socialisme européen se dérobe doublement. Par rapport au programme dit du Manifesto, le PS, sous l’insistance de sa gauche, se croit obligé d’ajouter une rhétorique plus forte à usage hexagonal, au lieu de demander à ses partenaires qu’il soit actualisé pour raison de crise. Mais, de plus, si derrière la bonne image de Merkel il y a la mauvaise de Barroso, derrière Barroso on retrouve les soutiens de Brown et de Zapatero, ce qui prive l’opération socialiste de cohérence et d’espérance. Une fois de plus la chance qui reste au PS n’est pas européenne, mais française : comme en 2004, le rejet du pouvoir pourrait conduire à une préférence pour le vote utile. La progression d’Aubry dans les sondages, non pas malgré mais à cause de sa discrétion, nourrit cet espoir. Seulement Sarkozy n’étant pas « chiraquisable », la ligne du PS devrait être de le giscardiser, c’est-à-dire de décrédibiliser le principal atout qui lui reste : l’influence internationale. En deux mois ce sera difficile. L’objectif immédiat de Martine Aubry devrait donc être de limiter le recul et les enjeux, pour que la guerre des candidats ne reparte pas avant l’élection suivante, les régionales, beaucoup plus importantes.