En précampagne, Sarkozy écorne son image présidentielle
La rentrée 2010 marque le coup d’envoi de la précampagne présidentielle. Il ne se passe plus de jour sans que tombe un nouveau sondage. Ce sport national n’est plus l’apanage de la presse généraliste. De nouveaux venus s’y mettent, comme Les Inrockuptibles, pour étrenner une nouvelle formule, « plus politique ». Les deux sujets de prédilection sont les meilleurs candidats de chaque camp pour la compétition élyséenne, et les préférés pour Matignon. La précocité des interrogations, la variabilité des listes proposées, la discordance des échantillons, nationaux ou partisans, produisent des résultats extrêmement irréguliers, qui ajoutent à la fébrilité ambiante.
Les principaux enseignements qu’on peut en tirer ne sont donc pas d’égale force. Le plus convergent est celui de la prépondérance des candidats de gauche. Assez constants aussi, le vœu de voir François Fillon demeurer à Matignon et sa suprématie sur tous ses rivaux potentiels. Beaucoup moins clairs, le degré du soutien apporté aux discours sarkozystes de l’été et leurs effets sur son potentiel électoral.
De la nervosité aux dérapages
C’est bien sûr ce dernier sujet qui suscite le plus de débats. Les analyses ne manquent pas pour expliquer, sinon justifier, la rationalité de la séquence présidentielle extrêmement agitée de l’été. La nécessité de réagir à la lourde défaite des régionales, qui résultait d’une désaffection de l’électorat de droite et d’une remontée partielle du Front national, puis le besoin pressant d’une diversion forte par rapport à la proliférante affaire Bettencourt-Woerth expliquent le choix délibéré d’une offensive sécuritaire. La radicalité même de celle-ci, qui effaçait pour la première fois la barrière rhétorique entre insécurité et immigration, visait à reconquérir le terrain perdu à l’extrême droite et à polariser la droite contre une gauche censée manifester de l’angélisme et de l’irréalisme par des réactions outragées.
C’est donc une précampagne indistinctement de premier et de second tour que Sarkozy a déclenchée : ressouder son camp mais aussi, et surtout, garantir le report au second tour des voix d’une Marine Le Pen, dont on peut pronostiquer qu’elle se démarquera de la stratégie d’isolement de son père.
Une mesure aussi brutale que l’extension des cas de déchéance de nationalité, énoncée lors du discours de Grenoble du président de la République, est allée dans ce sens. Et plus encore les accents populistes de l’entretien donné par Brice Hortefeux au Monde (22-23 août 2010) contre la gauche germanopratine et milliardaire.
Tous ces excès étaient volontaires, mais il y a eu un dérapage incontrôlé. L’attaque au fusil d’une gendarmerie par un groupe de Roms a déclenché en haut lieu un courroux digne de celui qu’avait provoqué l’assassinat du préfet Érignac par des nationalistes corses. Mais, en l’occurrence, ce n’est pas un commando nationaliste, mais une communauté ethnique, dans sa diversité, qui a été désignée comme posant problème et justifiant des mesures d’extrême urgence. Le fait qu’il s’agisse de Tziganes n’a pas facilité la dénonciation par le gouvernement des amalgames entre expulsions d’aujourd’hui et déportations à but d’extermination hier. La circonstance supplémentaire que les étrangers en son sein soient des citoyens européens, sous peu détenteurs du droit d’installation, a justifié l’ingérence des instances européennes. Et voici Nicolas Sarkozy, à la veille de la soudure planifiée entre la réforme des retraites et le décollage vers les présidences du G 8 et du G 20, anathémisé par l’Église, étiqueté comme le mouton noir de l’Europe, soutenu par le seul Berlusconi. Et voici ses défenseurs qui multiplient les attaques chauvines, Minc contre le pape allemand, Adler contre les Luxembourgeois. Chirac au moins, quand il sonnait la charge contre les Européens de l’Est, avait l’excuse de le faire pour la cause noble de la paix.
Habiter la fonction présidentielle
Bien sûr Sarkozy n’a pas déjà perdu la bataille de 2012. Des attentats ou une explosion en banlieue jetteraient une lumière plus positive sur son emballement sécuritaire. Il peut encore tabler, dans son camp, sur l’image du réformateur courageux, à défaut d’être juste, et même espérer que la timide amélioration de la conjoncture économique, des chiffres de l’emploi, voire du taux d’emploi des seniors sous l’effet du relèvement de l’âge de départ à la retraite, se confirment et finissent par donner raison à son optimisme, tant gaussé au début de l’année, et à sa stratégie économique. Mais le désaveu européen a ravivé le doute sur sa capacité à habiter la fonction présidentielle, au point qu’un jugement positif sur le bilan économique pourrait finalement, aux yeux d’une droite fatiguée, favoriser un recentrage autour de Fillon plutôt que profiter au chef de l’État, si leurs destins devaient diverger.
Il est probable en effet, malgré les sondages flatteurs, que Matignon changera de locataire. C’est devenu pour Sarkozy un test d’autorité depuis que le Premier ministre prend soin de dire sa « différence » par rapport à certaines outrances verbales présidentielles. Le besoin impérieux de donner un souffle à la dernière partie du mandat accroît cette probabilité. Le terrain perdu au centre, enfin, doit faire l’objet d’une tentative de reconquête. Jean-Louis Borloo paraît le mieux placé pour remplir cet office. Le handicap qui paraît s’attacher à son image décalée de dilettante pourrait au contraire offrir au Président, par effet de contraste, une chance ultime de se présidentialiser. L’autre hypothèse serait qu’un Sarkozy trop affaibli à force d’avoir retardé son remaniement doive accepter de renoncer à l’hyperprésidence et composer avec une équipe chiraquienne, installant Baroin à Matignon et Copé, devenu soudain néo-chiraquien, à l’Ump. Dans les deux cas, le risque devient majeur que Fillon devienne un recours si crédible que, descendu en dessous de 25 % d’intentions de vote au premier tour, Sarkozy renonce de lui-même.
Chez les socialistes le mot d’ordre est à l’unité. Dans un moment d’euphorie, où l’espoir est de retour, il est compréhensible que chacun craigne, en se démarquant, de porter la lourde responsabilité du retour des divisions. À distance, Dominique Strauss-Kahn continue à profiter de l’anxiété qui a saisi le pays depuis la crise grecque. Mais la candidature de Martine Aubry s’installe. Elle a permis au parti de retourner contre Sarkozy l’argument de la sécurité en martelant la baisse des effectifs policiers, maintenu un flou oecuménique sur la retraite à 60 ans, profité de l’abandon du terrain centriste par Sarkozy, peut-être avec la complicité active de celui-ci qui souhaitait la renforcer par rapport à Dsk. Si la situation économique s’améliore, cela pourrait aussi la servir, en rendant moins nécessaire le recours à son rival virtuel. Et resserrer encore l’espace que cherche à se créer François Hollande en revendiquant des choix clairs.
Une autre réforme des retraites est possible !
Nos systèmes de retraite par répartition sont confrontés aux défis du vieillissement de la population comme aux conséquences d’une situation de l’emploi dramatique, lestée par les effets de la récente crise financière. Leur équilibre financier doit rester une préoccupation majeure des pouvoirs publics comme des partenaires sociaux si nous ne voulons pas ouvrir un boulevard à la retraite par capitalisation.
Pour autant, le projet de réforme des retraites proposé dans l’urgence par le gouvernement pour répondre aux exigences de la notation financière et crédibiliser la signature de la France sur le marché de la dette publique, ne garantit pas, à long terme, la pérennité de notre système par répartition. Bien au contraire, il aggrave les injustices. Sa mesure phare, le relèvement de l’âge minimum de départ à la retraite de 60 à 62 ans, accroît les inégalités et restreint les possibilités de choix des salariés sur qui repose l’essentiel des efforts consentis.
Ce sont les salariés aux carrières incomplètes qui vont le plus pâtir de la réforme en voyant leur âge de départ à taux plein reculer de 65 à 67 ans à partir de 2016. Ce sont surtout les femmes qui seront concernées et il ne fait aucun doute que le nombre de femmes pauvres va augmenter alors qu’elles forment déjà les gros bataillons des retraités les plus défavorisés.
Dans un pays où, depuis plusieurs décennies, les jeunes servent souvent de « variable d’ajustement » comme en témoignent la précarisation et l’appauvrissement d’une grande partie de la jeunesse, la réforme proposée ne rééquilibre pas non plus les rapports entre les générations, ne prévoyant pas de financement au-delà de 2020.
De leur côté, les salariés ayant commencé à travailler jeunes, souvent les moins diplômés et les moins bien payés, occupant les emplois les plus pénibles, devront cotiser plus longtemps sans voir pour autant leur pension s’améliorer. Désormais, ceux qui ont commencé à travailler entre 14 et 18 ans devront cotiser 43 ou 44 ans. Or, chaque année, près de 100 000 jeunes commencent à travailler à 18 ans ou moins.
L’efficacité financière de la réforme proposée est aussi en question. Après 2018, les déficits continueront de se creuser, alors que les ressources du Fonds de réserve pour les retraites (Frr) destiné à faire face, à partir de 2020, à l’arrivée à la retraite de la génération du baby-boom, auront été mal utilisées. Pour préparer l’avenir, ce fonds aurait dû, au contraire, voir ses ressources augmentées plutôt que dépensées avant terme.
Quant à la question de l’emploi des seniors qui conditionne pourtant en grande partie le financement des retraites, les mesures avancées ignorent les questions fondamentales des conditions de travail et des aménagements de fin de carrière. Avec le relèvement de l’âge de départ à 62 ans, les seniors qui se trouvent déjà majoritairement hors de l’emploi devront rester au chômage, au Rsa, en maladie ou en invalidité plus longtemps, avec des allocations bien souvent plus faibles que leurs droits à la retraite. Plutôt que de réduire la dette publique, on nous propose un jeu de passe-passe entre comptes sociaux.
L’avenir de notre système de retraites nous invite à engager une réforme globale afin de corriger les inégalités, développer les possibilités de choix individuels et pérenniser le système par répartition.
Une telle réforme passe par la convergence de tous nos systèmes de base, aujourd’hui éclatés en plus de 30 régimes différents aux règles illisibles pour nos citoyens. Alors que 40 % des nouveaux retraités ont cotisé dans au moins deux régimes différents de base, la complexité actuelle mine leur confiance dans le système car elle facilite la remise en cause des droits de retraite acquis et entrave l’effort de solidarité envers ceux qui en ont le plus besoin.
La pension de retraite est partie intégrante du contrat salarial, elle est aussi un revenu de citoyenneté. Aussi, notre système de retraites doit évoluer en distinguant nettement son volet contributif, financé par des cotisations salariales, de son volet solidaire, financé par une fiscalité qui doit être plus progressive, en mettant davantage à contribution les revenus du capital et les hauts revenus.
Le nouveau système devra prendre en compte l’augmentation progressive de l’espérance de vie, à la fois par l’augmentation de la durée de cotisation et, si nécessaire, des taux de cotisation. Mais, si nous vivons plus longtemps en meilleure santé, et si nous devons travailler plus longtemps pour sauver nos retraites, c’est le principe de la retraite au choix (à la carte) qui devrait prévaloir.
Cette évolution de fond permettrait, non seulement d’enregistrer les droits de retraite acquis, mais aussi de faciliter les départs progressifs ou permettre d’effectuer des pauses tout le long du parcours professionnel. Une telle clarification permettrait aux salariés de disposer d’une véritable liberté de choix, fondée sur une bonne connaissance de leurs droits, dans un cadre collectif protecteur.
Car seule la protection de la collectivité permet les véritables choix. En prenant en compte l’ensemble de la carrière des salariés, le nouveau système se doit de supprimer la pénalisation dont sont aujourd’hui victimes les salariés aux carrières longues et aux faibles progressions salariales. La solidarité nationale pourrait être mise à contribution pour mieux intégrer dans le calcul de retraite les périodes de congé maternité, de chômage ou de formation.
En outre, une véritable réforme des retraites ne peut se concevoir isolément d’une vigoureuse politique de l’emploi qui permette le maintien des seniors comme l’accès des femmes et des plus jeunes à des emplois stables. Enfin, l’amélioration de la retraite des femmes passe par des progrès en matière d’égalité salariale et professionnelle, une politique familiale véritablement favorable à l’emploi des femmes et qui encourage un partage équitable du travail domestique entre homme et femme. Il faut, à la fois, développer massivement les modes de garde de jeunes enfants et prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher une gestion de la maind’œuvre qui pénalise les femmes trop souvent contraintes d’interrompre leur carrière pour s’occuper de leurs enfants ou de leurs parents.
Le droit à la retraite est un droit fondamental et notre système de retraite, fondé sur la solidarité entre les générations, un élément constitutif de notre pacte social. Son évolution doit se construire par le dialogue et la recherche de consensus, mais surtout dans un esprit de justice. Une telle réforme globale de notre système de retraite implique une sérieuse préparation et un large débat avant de la soumettre aux Français lors d’une prochaine échéance nationale. C’est seulement ainsi que l’on pourra restaurer la confiance de toutes les générations dans l’avenir de notre système solidaire par répartition.
Parmi les signataires : Michel Aglietta (économiste), Claude Alphandery (Laboratoire d’économie sociale et solidaire), François Chérèque (secrétaire général Cfdt), Denis Clerc (économiste), Christophe Deltombe (président Emmaüs France), François Dubet (sociologue), Éric Maurin (économiste), Olivier Mongin (directeur revue Esprit), Bruno Palier (politiste/Cnrs-Sciences Po), Thomas Piketty (économiste/École d’économie de Paris), François Soulage (président du Secours catholique), Jean-Claude Barbier (sociologue), Robert Castel (sociologue), Vincent Descombes (philosophe), Brigitte Dormont (économiste), Alain Ehrenberg (sociologue), Bernard Gazier (économiste), Jérôme Gautié (économiste), Hugues Lagrange (sociologue), Myriam Revault d’Allonnes (philosophe), Jean Viard (sociologue), Georges Vigarello (historien)
Cette tribune, parue dans Le Monde du 9 septembre 2010, a été signée par des intellectuels, des personnalités issues du monde académique et de la société civile, la liste complète est disponible sur le site de la Cfdt.