Hollande : deuxième étape


La réorientation par rapport aux promesses de campagne est devenue une figure obligée pour les présidents de la Ve République. Figure contrainte par la réalité, qui se rappelle plus ou moins vite à des vainqueurs qui l’ont souvent emporté pour avoir été les plus prodigues en engagements, et exercice périlleux qui porte souvent les germes de la défaite à venir. Mitterrand, en 1983, avait délégué la plaidoirie en faveur de la désinflation à son ministre Delors, la responsabilité du tournant à l’Europe et sa conceptualisation en « parenthèse » au premier secrétaire du PS, Jospin. Il en avait reçu la sanction en 1986, mais assez modérée pour lui permettre de rebondir en 1988. Chirac, en 1995, avait confié à Juppé le fardeau du remplacement de la fracture sociale par le redressement des comptes sociaux. En conséquence, dès 1997, son premier mandat avait été vidé par la cohabitation. En 2008, Sarkozy n’avait laissé à personne le soin, face à la crise, de contredire sa ligne électorale par une intervention massive de l’État dans l’économie. Il lui en était resté un crédit d’énergie personnelle, mais aussi un porte-à-faux avec la nouvelle période, qui l’a gêné en 2012 pour articuler un discours économique.

Un correctif dans la continuité

Confronté à une épreuve analogue de façon plus précoce que ses prédécesseurs, Hollande a fait en sorte, dans son intervention du 9 septembre 2012 qui marquait le premier tournant du nouveau quinquennat, d’éviter la déception mitterrandienne, le reniement chiraquien, la perte de pertinence sarkozyste. En montant « en première ligne », il a rejoint un positionnement comparable à celui de son prédécesseur. Au-delà du rappel des premières mesures de gauche en faveur du pouvoir d’achat, il était secouru par son positionnement réaliste lors de la primaire du PS. La mise en exergue, dès la phase de candidature à la candidature, de la nécessité de lutter contre la dette, ainsi que l’addition de la résurrection par le PS des emplois jeunes de 1997 et de l’idée proprement hollandienne du contrat de génération ont pu être brandies comme des signes de continuité, simplement précisée pour l’une (répartition entre deux tiers de fiscalité et un tiers de baisse des dépenses), et accélérée pour les autres. Puisque la critique qui montait à la fin des vacances était celle d’impréparation et d’immobilisme, le président a d’abord répondu en termes de continuité et de calendrier d’action.

Certes, mais les mauvaises nouvelles de l’été qui avaient provoqué un précipité d’anxiété dans l’opinion ne venaient pas du côté de la dette, devenue, de façon miraculeuse et énigmatique, presque une bonne affaire puisque les emprunts français sont passés à un taux négatif. Le danger est venu des perspectives de stagnation et des chiffres du chômage au-delà des trois millions. Là est la réalité qui a contraint le nouveau pouvoir à un nouveau pragmatisme. Après avoir fait la sourde oreille pendant toute la campagne à l’idée que le coût du travail pouvait jouer un rôle dans la compétitivité et l’emploi, le gouvernement examine le transfert des cotisations sociales assises sur le travail vers la Csg, puis place au cœur de la grande négociation sociale la question du contrat de travail et, sans prononcer le mot pour faire accepter la chose à FO, la flexibilité-sécurité. Dans le même esprit d’assouplissement pour la croissance et l’emploi, la refiscalisation des heures supplémentaires sera épargnée aux entreprises de moins de vingt salariés.

Voilà pour les concessions, exprimées officiellement dans l’interview-tournant de Hollande, et faites à la droite ou aux idées de droite, à côté de maintiens comme l’imposition à 75 % des revenus supérieurs à un million, mais pour la durée de l’agenda du redressement, soit seulement deux ans. Pourquoi d’autres n’ont-elles pas été faites à la gauche de la gauche, au moment où le débat législatif sur le traité européen est une étape obligée et peut-être délicate ? Sans doute parce que ce vote est acquis grâce à l’apport de la droite.

La nouvelle polyarchie européenne

Pourtant la perspective d’une récession, après les cures de rigueur, amène des esprits qui ne se rangent pas à l’extrême gauche à suggérer d’autres options que le maintien de la marche forcée vers l’objectif européen des 3 % de déficit, comme l’étalement du calendrier (Christine Lagarde) ou la soustraction des budgets d’investissement dans le calcul du déficit. Hollande et le gouvernement se sont refusés à ce choix qui consisterait à revenir sur l’engagement pris par la France vis-à-vis de l’Europe. La raison invoquée est celle du maintien de la crédibilité de la France, pas suffisamment prouvée par des taux d’intérêt négatifs que les uns attribuent à la fiabilité de la France à faire rentrer un niveau illimité d’impôts et les seconds à un report des prêteurs une fois saturés les emprunts allemands ou néerlandais. Il est indéniable que la défense collective de l’euro suppose une confidentialité des évolutions envisagées, comme c’était le cas jadis quand on taisait les intentions de dévaluation, et comme l’a montré récemment Mario Draghi en faisant des prêts aux États avant de le dire. L’avenir dira si la France et les autres tiendront leurs dates pour les 3 %, mais personne ne dira le contraire en ordre dispersé. L’Europe est sortie d’une période « Merkozy » faite d’à-coups et d’impasses pour passer à une polyarchie entre les gouvernants des principaux pays, la Bce, une ou plusieurs cours constitutionnelles. On pourra déplorer l’hétérogénéité politique de cet attelage modulaire, mais il ne faut sans doute pas moins pour arbitrer dans la durée le débat des Européens entre cigales et fourmis, keynésiens et néoclassiques, arguments du Sud sur l’interdépendance entre la richesse des uns et les achats des autres, et arguments du Nord sur la nécessité des efforts. Hollande est taillé pour ce type de leadership, partagé et synthétique. Il a en tout cas réalisé avec Merkel une neutralisation positive, où chacun fait taire les radicaux de son camp. S’il n’a pas cité l’Europe dans son entretien du 9 septembre 2012, c’est sans doute qu’il devait d’abord satisfaire au « besoin de bonapartisme » ravivé par l’acuité de la crise selon Alain Duhamel. Il l’a fait avec mesure, en ajoutant à la fonction de fixer le cap celle de définir les étapes.

Solder ou réformer ?

Malgré cette maîtrise dans l’affichage d’un rééquilibrage économique et d’engagements très ambitieux (inversion du chômage dans un an) mais dénués de l’aspect gadget de son prédécesseur (qui annonçait la notation de ses ministres), on peut se demander si la perspective est assez clairement tracée.

La distinction entre les deux années d’« agenda du redressement » (jusqu’aux municipales) et les trois suivantes de « société de solidarité », paraît reprendre à sa façon la rhétorique de la parenthèse. Cette fois, il s’agirait de solder, par l’absorption d’une potion des plus amères (« un effort fiscal sans précédent »), les années Sarkozy voire, plus largement, un esprit d’avidité et d’irresponsabilité. Dans le même temps, le président semble beaucoup attendre des partenaires sociaux, rien moins qu’un compromis historique (dans les quatre mois). Une gauche qui ne peut distribuer devrait mobiliser autrement, et pourrait considérer cette conjoncture comme une occasion, et pas seulement un mauvais moment à passer. Jusqu’ici il semble que la recette de compensation reste celle du sociétal (non sans habileté d’ailleurs lorsque Taubira met une frontière entre le mariage homosexuel et la procréation médicalement assistée). Du sociétal, mais pas trop : le vote des immigrés attendra un renfort venu de la droite, peut-être de Borloo. Ou bien, dans l’urgence, un discours se cherche en direction des riches et des patrons : dix ministres au congrès du Medef, appel au patriotisme et reconnaissance des élites dans l’entretien télévisé du président. Plus importante, la relance de la perspective écologique, un temps abîmée par les négociations partisanes. Plus nécessaires aussi, une réflexion sur le sens du service public qui arrive à articuler des valeurs pérennes et ce qu’il y a à reprendre des révisions récentes, une clarification et un amaigrissement de la carte des compétences décentralisées. Le changement politique a été aussi, en partie, un changement des valeurs au détriment des cultures de la performance. Le retour, justifié, de la préoccupation de compétitivité ne doit pas barrer la voie à l’imagination et à la démocratie, ni retarder l’expérimentation d’une société plus solidaire. Il est de bon ton de déplorer le regain d’indépendantisme de la Catalogne sous les assauts de la crise, mais un peu d’esprit catalan ne ferait pas de mal ici.