L'affaissement du paysage politique
La séquence électorale de mi-mandat, municipales puis européennes, a abouti à un paysage politique dévasté, où chaque parti, à des degrés divers, se retrouve dans une situation de confusion, voire de division rarement atteinte.
Le double discours du FN
Le Front national n’échappe pas à la règle. Malgré la dizaine de villes qu’il a emportées et sa première place aux européennes, qui inspirent une inquiétude dans tous les autres camps pour 2017, des difficultés majeures se présentent. D’abord, les municipalités conquises risquent, comme en 1995, de devenir un test négatif plutôt qu’une vitrine de sa capacité gestionnaire, comme l’annonce la fuite des cadres administratifs locaux. Ensuite, le refus d’un certain nombre d’alliés potentiels de constituer un groupe parlementaire européen avec le FN montre les limites de son changement d’image et le maintient dans une sorte de zone grise, entre les populistes « propres » du Ukip (United Kingdom Independence Party) ou du Mouvement 5 étoiles, qui ne veulent pas de lui, et les néonazis d’Aube dorée, dont il ne veut pas. Cette position ambiguë a été confirmée par la nouvelle saillie de Jean-Marie Le Pen, vouant Patrick Bruel à une prochaine « fournée », l’artiste ayant, avec d’autres, refusé de se produire dans les municipalités tenues par le FN.
Certes, Marine Le Pen a pris une sanction immédiate contre son père en supprimant le blog de celui-ci du site du parti, mais sa minimisation de la gravité du propos en « ?faute politique? » ne lève pas l’interrogation. Le maintien de cette retenue filiale ne pourra perdurer longtemps, sous peine d’accréditer l’idée d’un double discours. La présidente du FN pourrait s’appuyer sur la majorité de ses électeurs qui, selon une récente enquête Bva, désavouent son père et considèrent qu’il est un handicap pour le parti. Mais comme il semble qu’elle n’envisage pas d’exclure le fondateur du FN, il ne lui resterait, pour rompre, qu’à partir elle-même avec le plus d’adhérents possible, ce qui l’exposerait à une concurrence à sa droite et au reproche d’avoir cédé à la bien-pensance, dont il est difficile de mesurer le poids auprès des électeurs du FN.
Stratégies centristes et écologistes
Les centristes ont été aussi, dans des proportions certes moindres, bien lotis par la dernière séquence électorale. Le drapeau de leur union flotte à nouveau, mais les visions de cette union et de la stratégie à mettre en œuvre composent un nuancier presque infini. François Bayrou, marqué par son appel à voter Hollande et par l’impopularité du pouvoir actuel, se tient, au niveau national, au second plan, malgré sa victoire à Pau. Le Modem, qui continue à représenter idéologiquement le concept d’un centre indépendant, demeure dans une coopération non fusionnelle avec l’Udi. Celle-ci hésite entre la construction de la légitimité d’une candidature centriste à la présidentielle et l’entrée dans un jeu de primaires « ?de la droite et du centre? ». Le calendrier de son congrès, programmé peu avant celui de l’Ump, n’aidera sans doute pas les prétendants à la présidence (de l’Udi) à clarifier des choix qui dépendent en grande partie de ceux de l’Ump.
Les écologistes, regonflés par les municipales, ont payé dès les européennes le changement de leur stratégie, traduit par leur sortie du gouvernement. Par un sortilège qui s’attache à cette famille politique en France, les changements de ligne se sont incarnés dans des volte-face personnelles. Cécile Duflot, qui représentait la solidarité gouvernementale, ou du moins un effort minimal de solidarité avec le PS, défend désormais une position critique, voire la constitution d’un pôle avec la gauche du PS et le Front de gauche. Jean-Vincent Placé, qui n’hésitait pas à fustiger le gouvernement, représente désormais une tendance minoritaire mais forte de solidarité avec celui-ci, et même une position pionnière de recherche de passerelles avec les centristes. Au moins cette division a-t-elle le mérite de clarifier les deux options ouvertes à l’écologie politique, au-delà des problèmes environnementaux?: l’option traditionnelle française de tropisme vers la gauche de la gauche, renforcée par l’affaiblissement du pouvoir socialiste, et une option proche de celle des Verts allemands, elle aussi renforcée par l’absence d’un partenaire centriste pour un gouvernement dont la politique est pourtant très déportée vers le centre.
Ump en miettes, PS en débat
Bien entendu, c’est l’Ump qui illustre avec le plus d’acuité l’affaissement du paysage politique, ne serait-ce que par le passage, en deux mois, de sa victoire historique aux municipales à son surclassement par le FN aux européennes. Ici, c’est moins la divergence des lignes politiques qui est en cause (elle existe, mais virtuellement) que la recherche d’un chef et le solde des comptes du passé, qui lui est lié. La démission forcée de Jean-François Copé a mis fin au statu quo consécutif à son élection contestée. Une période de clarification avant la présidentielle s’ouvre, mais elle reste hypothéquée par le développement judiciaire des affaires financières issues de la campagne présidentielle de 2012.
Cette incertitude explique les zigzags des sarkozystes, soucieux de cantonner le risque de laisser Juppé et Fillon contrôler l’Ump, même à titre transitoire, mais moins assurés que leur leader doive anticiper les échéances en se présentant au congrès de l’automne. En face, les hésitations ne sont pas moindres?: Juppé ne souhaite pas gérer le parti et veut étendre cette règle à tous les prétendants, et Fillon, surtout occupé à prouver sa détermination, n’exclut rien pour la présidence de l’Ump. Tous deux sont décidés à tenir des primaires.
Autour d’eux, les ambitions se distribuent entre la présidence du parti et la candidature auxdites primaires. La multiplicité des acteurs et l’ignorance des rapports de force n’induisent pas à une bataille de lignes politiques?: seul Juppé plaide constamment pour un positionnement centriste, Fillon varie, les sarkozystes promettent autre chose que 2012 et les quadras, emmenés par Xavier Bertrand, affirment surtout vouloir « ?tourner la page? ». Toutes les manœuvres tactiques sont donc possibles dans les mois qui viennent (et par exemple l’élection d’un candidat de compromis comme François Baroin), toutes les ruptures dans les prochaines années (ainsi, François Fillon menaçant de quitter l’Ump si celle-ci renonce à la primaire).
Quand tous les partis sont menacés de scission, le PS, quant à lui, « ?peut mourir? », selon les termes de Manuel Valls. Malgré l’absence de résultats économiques et le second désastre électoral, malgré aussi les signes dangereux de conflits sociaux prolongés, le pouvoir s’en tient à la ligne définie après les municipales?: pacte de responsabilité complété par un pacte de solidarité. La ligne rouge est fixée?: pas de transfert entre entreprises et ménages. Pour tenir face à la gauche du PS et au risque de coalition, vu pour la première fois en meeting, entre celle-ci, les Verts et le Front de gauche, le Premier ministre dramatise et anticipe un 21 avril. Cette rhétorique, partagée par le nouveau premier secrétaire du PS, Jean-Christophe Cambadélis, et même par le président du Parlement, Claude Bartolone, qu’on a connu plus hétérodoxe, montre que, paradoxalement, le PS est le seul parti en ordre de bataille. Au-delà de la gravité du ton, la convergence est-elle durable entre la mue vers un parti démocrate à l’italienne sans doute imaginée par Valls et l’urgente mobilisation antifasciste, dont Cambadélis a l’habitude?? Valls convaincra-t-il les « ?frondeurs? » du PS que la dépense sociale n’est pas le sésame pour retrouver l’électorat populaire?? Et Cambadélis résistera-t-il à la tentation de réidentifier la gauche sur le droit de vote des étrangers, au risque de gonfler les voiles du FN??
18 juin 2014