La dette écrase la campagne


La dette écrase la précampagne présidentielle. On n’a pas d’exemple dans les annales d’un monopole thématique aussi envahissant. En 2002, certes, la préoccupation sécuritaire s’était imposée, mais par touches disjointes : le 14 juillet 2001, Chirac avait détourné sur elle l’étau des affaires de la ville de Paris, le 11 septembre Al-Qaida avait détruit les tours du World Trade Center et ces images avaient donné une coloration traumatique aux multiples faits divers qui avaient émaillé la campagne, depuis la fusillade au conseil municipal de Nanterre jusqu’au tabassage infligé à un malheureux vieillard d’Orléans. Dans la période ouverte par la crise de la dette grecque, nul besoin de rechercher des échos pour donner du sens, la scène politique semble baignée d’une seule lumière : celle de l’interrogation sur un ou plusieurs défauts de paiement d’États européens. C’est cet éclairage qui avait pour une grande part expliqué les sommets atteints par Dominique Strauss-Kahn dans les sondages jusqu’à mai 2011, consécutifs en particulier au premier déplacement du directeur général du Fmi à Berlin où il avait obtenu l’accord d’Angela Merkel au premier plan de sauvetage pour Athènes.

Impossible neutralité

La découverte à l’été 2011 de l’insuffisance du premier plan grec, puis du risque posé par l’Italie, a joué à son tour un rôle sinon de sélection, au moins de décantation dans la précampagne. À droite, elle a resserré les rangs autour du président en exercice, aussi bien sur la gestion de la crise (pas de critique sur son renoncement aux eurobonds) que sur la nécessité de sa candidature unique pour la majorité. À gauche, François Hollande a pris dix points pendant les deux mois d’été, non pas sans rien faire, puisqu’il a sillonné la France, mais sans aucune déclaration publique nouvelle. Simplement, l’aggravation de la crise allait dans son sens, aussi bien parce qu’il avait mis en garde sur la dette depuis deux ans que pour son positionnement « réaliste ». De telle sorte qu’à partir de l’université d’été socialiste de La Rochelle, sa principale concurrente, Martine Aubry, victime en juillet de sa sortie « dépensière » sur le budget de la culture, adoptait à son tour un positionnement rigoureux sur la dépense publique.

Au centre, François Bayrou a résisté à l’envolée annoncée de Jean-Louis Borloo. Bien entendu, la préférence désormais affichée de l’Élysée pour la contestation externe de Bayrou, promise à rester minoritaire, sur l’alternative interne de Borloo, susceptible de rallier les déçus du sarkozysme et de faire bouger les lignes à droite, a joué un rôle dans la persistance de l’équilibre entre les deux candidats. Mais, là encore, c’est de ses avertissements précoces contre l’endettement, comme de sa dénonciation prémonitoire des affaires, que Bayrou a tiré un nouveau crédit, ainsi que de la gravité de son propos, voire, mais ce point est encore indécidable, de la capacité plus grande à rassembler qu’offrirait son positionnement totalement centriste. Quant aux extrêmes, ils ont stagné, comme si l’accentuation des craintes creusait un fossé entre l’électorat conquis pendant l’hiver et le reste de l’opinion. Jean-Luc Mélenchon, à 7 % d’intentions de vote, et surtout Marine Le Pen à 18 %, soit mieux que son père le 21 avril 2002, peuvent bien sûr considérer qu’ils ont stabilisé un socle qu’ils pourront élargir lors des débats de campagne. Mais, apparemment, la crise ne leur sert pas de tremplin. De même, la nette victoire d’Éva Joly à la primaire écologiste ne lui a donné aucune dynamique plus large, accréditant l’idée que ce succès était plutôt la preuve du confinement des militants écologistes.

Un horizon de plus en plus étroit

Un contexte aussi anxiogène peut produire deux effets contraires : soit, et c’est ce qu’on observe dans toutes les élections partielles, même en Allemagne, il tend à expulser les sortants, soit il pousse à les garder comme une sorte d’exorcisme face à une aggravation de la situation. C’est sur un tel réflexe que mise Sarkozy. Son effort devrait porter moins sur le programme (qui rappellerait douloureusement le porte-à-faux dans lequel la crise a mis depuis trois ans son programme de 2007 de relance par une plus grande ouverture aux inégalités), ou le bilan (sauf pour dire que la France reste dans le premier peloton européen), que sur le caractère, courage à l’intérieur (réforme des retraites) et énergie à l’extérieur (sans résultats probants, sauf en Libye, mais avec beaucoup de présence). Face à cette concentration sur la personnalité et au rappel insistant de la crise, ses adversaires devront élargir la focale, une partie décisive se jouant précisément sur le degré d’élargissement de la perspective. Ainsi entre Hollande et Aubry, le débat se situe, depuis l’adoption du projet du PS, sur le nombre de priorités à retenir, entre la priorité unique de la jeunesse selon Hollande (toutes les autres, de la réforme fiscale au dialogue social, apparaissant comme secondes ou comme des moyens), et les quatre priorités d’Aubry (éducation, emploi, pouvoir d’achat, sécurité). Il a rebondi, lors du premier débat de la primaire, sur la question de l’horizon de durée dans lequel inscrire l’action présidentielle. Si proches que soient les deux principaux candidats socialistes à la candidature sur leur programme, ils sont en effet très différents dans leurs représentations, entre l’affirmation de réalisme qui accepte le rétrécissement d’horizon et concentre l’action, y compris la création d’emplois d’enseignants, dans une direction, et la revendication de volontarisme, qui affirme une philosophie mais se refuse à choisir entre les objectifs. Selon que l’un ou l’autre sera désigné, la proximité et la distance ne seront pas les mêmes vis-à-vis de Sarkozy.

La primaire socialiste elle-même, quel que soit le candidat retenu, peut le doter de trois atouts ou le charger de trois handicaps. Le premier atout serait le maintien de l’équilibre obtenu dans le premier débat entre le respect, gage de solidarité à venir, et la confrontation des idées, nécessaire à la légitimité de l’exercice. Le deuxième atout serait celui d’un résultat de participation entre deux et quatre millions d’électeurs, mais pas plus, car au-delà, la logistique n’étant plus maîtrisée, des contestations pourraient naître sur les électeurs évincés et l’Ump pourrait dénoncer l’inégalité produite au détriment des zones rurales. Le troisième atout serait qu’après la primaire le parti s’organise sans trop de difficultés pour soutenir le candidat.

Jusqu’ici la prégnance de la dette a joué dans un seul sens : celui de la rigueur et de l’orthodoxie budgétaires, refoulant par exemple dans les marges l’appel à un ressaisissement du politique face aux marchés et aux agences de notation. Mais le déploiement de la campagne devrait obliger les candidats à préciser leurs positions sur le dosage entre l’assainissement budgétaire et l’encouragement à la croissance, comme sur les moyens de construire avec l’Allemagne un projet de fédéralisme budgétaire.