La fin du néogaullisme


L’échec du Cpe tient-il à une erreur de fond ou à des maladresses de communication ? Les secondes ont bien sûr été éclatantes. Dans la présentation de l’objectif de la réforme d’abord : il a fallu quelques semaines de défilés étudiants pour apprendre qu’elle concernait en fait les jeunes sans diplômes en réponse aux émeutes des banlieues. Dans la gestion de la crise ensuite : le Premier ministre a, par le recours au 49-3 après les premières manifestations, soudé un front syndical jusque-là hésitant, puis, par des incantations au dialogue aussitôt démenties par des refus de « dénaturation » de son texte, s’est mis lui-même hors jeu de toute négociation avec les partenaires sociaux, pour enfin, par des manœuvres de retardement devant l’inéluctable, contraindre le chef de l’État à une prestation télévisée contradictoire et vaine.

Dominique de Villepin choisit ordinairement ses références dans l’épopée, mais il a, en cette occurrence, reproduit le parcours d’un héros de tragédie que tous ses efforts pour échapper à son destin ramènent immanquablement à accomplir celui-ci. Une pythie ou un mauvais démon lui aurait soufflé qu’un Premier ministre perd toutes ses chances présidentielles en voulant les préserver par l’immobilisme. Notre protagoniste cherche alors son salut dans l’action, une action qui illustre un grand caractère et un souci élevé de l’intérêt public, de plus en plus détachée des réactions qu’elle suscite et attirée par un splendide isolement. Les résultats sont les suivants. Il ne reste rien du Cpe que son contraire : le renforcement des contrats aidés. Des semaines de discours en faveur de la prééminence de la loi sur la rue ont abouti à une palinodie qui a ridiculisé le sommet de l’État. Villepin s’est révélé le politique le plus inapte de sa famille, celui dont la méthode, à la différence de celle de Raffarin et même de Juppé, a ramené les syndicats réformistes dans l’opposition frontale.

Effets en série

Mais un échec aussi retentissant ne peut venir seulement de la méthode, il tient à une erreur de conception sur le fond et les dégâts vont au-delà du principal acteur. Qu’était-ce que le Cpe ? Un moyen de résoudre un problème particulier de rigidité du marché du travail. Problème exagéré selon certains experts comme Jacques Marseille pour qui le chômage des jeunes en France ne se distingue pas des autres, particularité traitée de façon discriminatoire et donc inacceptable pour les syndicats étudiants alors que la particularisation des très petites entreprises, ciblée par le précédent contrat « nouvelle embauche », n’avait pas suscité le même rejet. Ce projet « particulariste » visait à contourner la mise en discussion globale du contrat de travail réclamée par Sarkozy, et qu’on jugeait explosive ou en tout cas inopportune à un an des échéances électorales. L’année devant quand même être « utile », conformément à la demande exprimée par Jacques Chirac lors de ses vœux à la télévision, le Cpe pouvait correspondre à cette action qui n’aille pas trop loin. Mais, préservant les autres contrats, il faisait peser toute la charge de la marche française vers la flexibilité sur les jeunes. Prétendre, comme l’ont tenté un moment les défenseurs du projet, qu’il était plus porteur d’espoir qu’un contrat à durée déterminée n’a guère convaincu tant la menace du licenciement sans motif à tout moment paraissait une régression dans l’arbitraire en deçà des règles claires du Cdd. D’où le fort sentiment d’injustice qui a entraîné le mouvement. D’où aussi un certain mutisme du gouvernement dans son argumentation, la nécessité de faire quelque chose, presque n’importe quoi, contre le chômage des jeunes cédant assez vite le pas à la stricte invocation du respect de la loi et de l’autorité de l’État. Villepin a même donné l’impression de vouloir courir à la promulgation en espérant que les résultats chiffrés du Cpe administreraient la preuve par l’efficacité de ce qu’il avait renoncé à obtenir par la conviction. Il y a dans cette histoire comme une parabole du néogaullisme : celui-ci est, depuis trente ans, pour la droite française l’habillage d’une prudence, ou d’une méfiance par rapport au libéralisme. Il a pu se justifier par une meilleure aptitude à conquérir le pouvoir, à y durer dans l’immobilisme (c’est la thèse de F.-O. Giesbert, dont le pamphlet best-seller est sorti au moment de la crise) ou, exceptionnellement, à faire passer des réformes grâce à un plus grand pragmatisme. Cette fois le pragmatisme s’est révélé comme un bricolage cauteleux, dont l’explosion pourrait marquer la fin du néogaullisme.

En s’essayant à devenir un candidat « de premier tour » pour évincer son rival, Villepin a offert à celui-ci, outre l’image d’un ministre de l’Intérieur qui fait de la police la partenaire fiable d’un mouvement étudiant, le signalé service de le transformer en candidat de second tour, de se recentrer en rendant possible le dialogue entre la majorité parlementaire et les organisations syndicales. Que certains se soient inquiétés d’une crise institutionnelle de la Ve République parce que les autorités de l’État déléguaient à un parti le soin de dénouer une crise, est un signe de plus de la fin du néogaullisme et d’une banalisation de la démocratie française, en germe depuis la création même de l’Ump et en marche depuis que Sarkozy en a pris le contrôle. Mais une chose est de négocier une sortie de crise, une autre de créer un consensus de réforme. Ce qui oblige Sarkozy, désormais privé de la protection que représentait pour les idées libérales leur place minoritaire et contraint par son rôle de favori à droite, à inventer une nouvelle composition entre libéral et social, donc à nuancer ou sophistiquer sa thématique de la rupture, qui devient déjà une « rupture dans le dialogue », remettant les partenaires sociaux au centre des réformes.

L’effacement d’une candidature issue du camp chiraquien et le recentrage de Sarkozy libèrent deux espaces. La droite de la droite peut-elle profiter de la déception d’une partie de l’Ump, qui a soutenu le Cpe ? C’est du moins cette espérance qui aiguise la compétition entre de Villiers et Le Pen. Mais le calendrier législatif qui prévoit la discussion de la loi sur l’immigration choisie de Sarkozy va relancer un débat droite-gauche et rendre plus difficile une récupération des électeurs de droite, et notamment des petits patrons fers de lance du Cpe, par une extrême droite radicalisée sur le thème de la fermeture des frontières. De l’autre côté, l’affaissement de Villepin va redonner de l’oxygène à Bayrou, qui a, depuis un an, authentifié l’indépendance des centristes, et pourrait bénéficier à la fois d’une usure de la droite, d’un scepticisme vis-à-vis de la gauche et d’une lassitude pour la mauvaise foi bipolaire qu’a aussi rappelée la crise du Cpe…

L’insolente légèreté de l’effet Ségolène

Après sa terrible année 2005, la gauche retrouve pourtant les vents favorables de l’année 2004. Le mouvement étudiant a été assez fort pour que les organisations d’extrême gauche y soient peu visibles, les syndicats sont restés unis, le PS a été bien accepté dans les manifestations et François Hollande peut se prévaloir d’avoir, très tôt, à l’Assemblée nationale, donné à l’opposition au Cpe une importance que la suite des événements allait justifier. Rétrospectivement, la synthèse réalisée au congrès du Mans, largement raillée sur le coup, paraît avoir elle aussi joué un rôle positif sur la bonne entente générale et l’esprit de responsabilité du mouvement.

À cette alchimie s’ajoute la magie de l’effet Ségolène. Par une sorte d’harmonie préétablie, la nouvelle icône du PS est en phase avec chaque saison : dans un hiver marqué par les violences des banlieues, son discours sur la famille rassurait ; dans le printemps du mouvement anti-Cpe, parti des facs de province et notamment de Poitiers, sa pratique de la démocratie participative fait mouche. Sa présence à distance et sa crédibilité dans les sondages dispensent le PS d’avoir des propositions sérieuses à présenter. Et de plus en plus de gens au PS la dispensent de s’aligner sur les positions du parti : de blairistes in petto comme le maire de Lyon, Gérard Collomb, jusqu’à des emmanuellistes en passant par la garde rapprochée de François Hollande. Il n’y a plus guère que Fabius pour demander que le candidat ait « une ligne clairement de gauche », sans voir la force de ce dispositif, qui n’est pas sans rappeler celui de Chirac avec l’opposition de droite à l’époque du gouvernement Jospin. Il y a quelque chose de profondément injuste et de terriblement fort dans cette légèreté de la dynamique qui porte Ségolène Royal face aux tourments et aux dilemmes de la droite au pouvoir.

À un an de l’élection, tout se met en place pour que les deux candidats principaux, déjà sélectionnés sur leur capacité à exister au-delà de leur camp, soient jugés sur leur capacité à entraîner leurs soutiens dans des voies nouvelles. Quant aux thèmes qu’ils devront articuler, les bonnes résolutions nées de la crise du Cpe amènent à souhaiter qu’ils s’affrontent sur les modalités d’une démocratie plus active entre deux élections et la justice des réformes proposées. Gageons que Ségolène Royal saura tirer profit, dans son discours et son positionnement, des nouvelles idées féministes venues d’Amérique autour de l’« éthique du soin » qui mettent en avant l’apport féminin à la vision de la justice, fait de sollicitude pour les faibles et de souci des solutions concrètes. C’est déjà cet enracinement dans le féminin qui fait que la gauche accepte assez bien les valeurs conservatrices de la candidate : peu importent les valeurs, semble-telle se dire, ce qui compte ce sont les priorités : l’éducation, la santé, etc. Et c’est aussi cette identification au poids des engagements féminins quotidiens, qui lui donne le droit à la légèreté vis-à-vis du politique ou du moins des jeux et des discours convenus qui sont le lot des précampagnes.