La longue marche de la reconstruction socialiste


Avant les élections européennes le parti socialiste avait un problème majeur : l’élection présidentielle. Depuis, il en a découvert un second : la difficulté de toutes les social-démocraties à offrir une alternative crédible. Au problème français s’ajoute donc un problème européen, et il n’est pas sûr que les moyens envisagés pour résoudre le premier ne compliquent pas les solutions au second.

Les pièges électoraux

Plus les années passent et plus l’incompatibilité paraît augmenter entre le régime électoral et les aptitudes des socialistes. Mitterrand avait déjoué la malédiction de la présidentielle, aujourd’hui la gauche semble en mesure de prendre la présidence…du Sénat. Mais, entre-temps, la présidentielle s’est de nouveau éloignée alors qu’elle compte double depuis que Jospin a accepté qu’elle précède systématiquement les législatives. Aux explications sociologiques et psychologiques généralement avancées – difficulté de la gauche à atteindre l’étiage de 50 %, réticence à accepter un chef émancipé d’un mandat contraignant, préservation des fiefs locaux mieux assurée par des défaites nationales – se sont ajoutés deux handicaps plus récents, qui aiguisent l’inquiétude : la prolifération des présidentiables en son sein et la tactique sarkozyste de rassemblement des droites pour creuser l’écart au premier tour.

La solution la plus naturelle à la culture socialiste aurait été le retour à une critique de principe de la Ve République et la défense d’un tournant parlementariste. Mais l’élection de 2007 a drainé une très forte participation, qui a repoussé pour longtemps la fin du présidentialisme. Le front anti-Ségolène du congrès de Reims, même s’il s’est nourri de ce refus de la présidentialisation du parti, a remporté, sur ce plan, une victoire à la Pyrrhus. À partir du moment où les derniers parlementaristes, comme Arnaud Montebourg, ont tourné casaque, l’organisation de primaires devenait inévitable. Appuyée sur le modèle Obama, la procédure vise deux objectifs : réguler la compétition entre socialistes et stimuler l’élaboration d’un projet mobilisateur. Dans le contexte français, elle permet d’escompter un troisième avantage : celui de marginaliser, voire de décourager les concurrents du PS à gauche, voire au centre.

Pourtant, le calendrier de ces primaires sera fort délicat : organisées trop tard, elles risquent de projeter sur la campagne les séquelles de longues divisions (voire de s’annuler elles-mêmes par le recours à un homme providentiel de l’extérieur, comme le souhaitent les partisans de Dominique Strauss-Kahn) ; achevées trop tôt, elles peuvent laisser le candidat désigné à découvert face à ses concurrents de gauche ou du centre. Tout laisse penser que cette bataille du calendrier sera féroce entre des quadras désireux de le faire débuter dès le lendemain des régionales et des éléphants plus enclins à livrer un sprint, après avoir laissé Martine Aubry et Ségolène Royal s’essouffler en première ligne, qui du parti, qui de la candidature. Les deux intéressées, quant à elles, semblent avoir de plus en plus besoin l’une de l’autre pour saturer la scène.

Une alternative en miettes

Au-delà des tactiques intrasocialistes, la capacité du PS à fédérer l’opposition est aujourd’hui en cause. La « maison commune » proposée par Martine Aubry au lendemain des européennes a fait immédiatement long feu. Cette gauche plurielle à peine badigeonnée ne pouvait séduire les Verts, dopés par le succès d’Europe Écologie, qui ambitionnent de renouveler le dépassement du PS au premier tour dans quelques régions. Il y a peut-être de leur part quelque illusion à croire que l’on puisse transposer à des régionales, où le taux de participation avoisinait les deux tiers, les positions gagnées dans des européennes où à peine 40 % des électeurs se sont déplacés. Mais la ligne socialiste sur la taxe carbone a confirmé la réalité du clivage et l’issue de la compétition en Île-de-France (et quelques autres grandes régions) est incertaine.

Malgré son échec cuisant aux européennes, le MoDem n’est pas mort. Il a acté l’absence dans l’immédiat de soutiens à droite en glissant d’une ligne de ni droite ni gauche à la construction d’un camp de l’alternance. Il peut miser sur la division qui subsiste au PS entre ceux qui affirment leur disponibilité à travailler avec lui et ceux, dont Martine Aubry, que François Bayrou peut taxer de « contrôleurs de papiers ». Il peut continuer à marquer sa liberté en soutenant certains projets du gouvernement comme la réforme territoriale, et trouver espoir dans les résultats d’autres partis centristes aux européennes. Le danger majeur pour le PS serait que, malgré leur concurrence sur certains électorats, Verts et MoDem s’entendent pour lui faire pièce aux régionales. Très improbable au premier tour, cette hypothèse n’est pas invraisemblable au second face à un « hégémonisme » socialiste.

La base socialiste est soucieuse de « tourner la page » et de se mettre en ordre de marche. C’est pourquoi le discours de Martine Aubry au congrès de Reims a été si bien accueilli. Les leaders ont entendu ce message et font assaut de bonnes intentions pour mettre en place de nouvelles règles du jeu. C’est pourquoi Ségolène Royal s’est retrouvée seule à demander des sanctions contre les fraudes d’hier. Mais l’énergie consacrée à définir puis à surveiller, peut-être sous l’autorité éminente de Robert Badinter, ses procédures et conduites, pourrait aboutir au miroir inversé des zizanies sauvages d’hier : un parti tout occupé de lui-même, qui laisse aux autres le soin de parler directement à l’électorat et de lui offrir des repères clairs.