Le PS ne connaît pas la crise !
L’abstention du PS sur le plan gouvernemental de sauvetage du système bancaire, venant quelques mois après son vote négatif sur la réforme de la Constitution, accrédite l’image d’une inscription durable des socialistes aux abonnés absents. Avec des circonstances aggravantes. La réforme constitutionnelle était issue d’une initiative présidentielle, qu’on pouvait juger secondaire ou de diversion par rapport à l’hyperprésidentialisation de fait, et la dénonciation socialiste du refus majoritaire de réformer le scrutin sénatorial ne manquait ni de fondement ni d’opportunité. La crise financière en revanche est un fait international, les deux éléments clés du plan (garantie des crédits interbancaires et recapitalisation des banques) étaient d’origine britannique et de patronage européen, et les raisons de l’abstention très confuses.
Pendant la crise au sommet, le monde tourne
Il y a deux paradoxes dans cette attitude. Le premier, déjà familier, tient au contraste entre les succès électoraux du PS, encore confirmés aux sénatoriales par des progrès supérieurs à ceux qu’il pouvait escompter mécaniquement de ses victoires aux élections locales du printemps, et son incapacité à s’affirmer dans l’opposition comme dans l’alternative. Grand écart encore plus criant quand l’urgence frappe à la porte, comme c’est le cas.
Le second paradoxe, plus nouveau et peut-être plus profond, oppose le brutal glissement de terrain idéologique vers la gauche, produit par une crise où les plus farouches partisans du marché appellent l’État à la rescousse, et le désarroi du PS. La crise a déjà apporté dix points à Obama, ainsi qu’une remontée inespérée à un Gordon Brown donné pour mort politiquement, alors qu’en France c’est Nicolas Sarkozy qui profite d’un premier rebond depuis janvier ! Bref une occasion, comme il y en a deux maximum par siècle, déjà manquée ?
Bien entendu, Sarkozy est servi par une chance : la présidence de l’Union européenne, qu’il exerce au moment de la crise, et par sa personnalité, volontariste et pragmatique, qui lui permet d’imprimer un rythme d’activité dont le tempo répond à l’enchaînement des mauvaises nouvelles, d’annoncer les objectifs les plus ambitieux comme celui d’un nouveau Bretton Woods, et de brûler sans vergogne aujourd’hui ce qu’il a adoré hier. Il s’est montré ainsi capable de préfigurer la présidence européenne de type renforcé, dans la période où le non irlandais avait bloqué cette réforme institutionnelle et au moment où il a dû rhabiller en plan européen vingt-sept plans nationaux calqués sur le plan Brown. Le PS s’est dès lors trouvé privé de l’angle d’attaque européen, qu’il avait ébauché en critiquant le premier projet sarkozyste appuyé sur un directoire à quatre. Surtout, désarçonné par la rhétorique présidentielle de chasse aux spéculateurs et de refondation du capitalisme, il a produit un discours éclaté entre la critique du passé (le discours précédent et le paquet fiscal) et la mise en garde pour l’avenir (l’État devra rester au capital des banques selon Royal). Or la critique du passé est quelque peu émoussée par la réalité actuelle de la crise, financière, qui égalise les vulnérabilités nationales et ne permet guère de désigner une responsabilité spécifique de la politique française. Quant aux mises en garde sur l’avenir, elles paraissent sommaires face à la complexité des problèmes et des techniques mixtes (privé/public, national/européen/mondial) à mettre en œuvre et prématurées face à une crise de l’« économie réelle » dont on voit l’ombre, mais pas encore les contours exacts. Mais la certitude de cette crise, et les déboires à venir de Sarkozy, ont été la bonne excuse pour se réfugier dans l’abstention. Le débat budgétaire offrira au PS une épreuve de rattrapage, dont François Hollande a déjà fixé quelques lignes d’attaque, reprises par l’un de ses plus sévères détracteurs, Manuel Valls : priorité au logement social, accroissement du déficit seulement pour les dépenses d’investissement, offensive contre le paquet fiscal. Mais avant, il y a le Congrès de Reims, dont l’abstention sur le plan de sauvetage, qu’on doit lire aussi comme un match nul interne, montre à quel point il risque d’être disputé.
Reconstruire une opposition
La crise démode les motions déposées en septembre en s’imposant comme le principal sujet du Congrès. Deux approches devraient s’y dégager.
Pour l’une, la crise alimente une radicalisation à gauche, perceptible dans le retour d’intérêt pour les discours marxistes et peut-être dans une nouvelle vigueur du mécontentement et des manifestations, qui rend impératif un démarcage idéologique fort, voire un nouveau populisme sur le thème : 300 milliards pour les banquiers et des caisses vides pour le social. De ce côté les idées, parfois anciennes, refleurissent : comme celle d’une indexation des salaires sur la productivité, dont la paternité est disputée entre la gauche et les partisans d’Aubry. Mais l’évidente nécessité d’un surcroît de solidarité internationale gêne, sauf chez Benoît Hamon, l’appel au protectionnisme, qui en serait le débouché le plus concret.
Pour l’autre, le principal danger vient de la persistance des querelles personnelles entre des dirigeants que peu de choses opposent sur le fond et qu’il convient de mettre au travail pour donner un contenu à la régulation de gauche, dont l’heure est venue, organiser un cabinet fantôme qui puisse répondre heure par heure à l’activisme présidentiel et à ses contradictions, et faire bénéficier un leader des compétences collectives. Une approche idéologique contre une approche managériale. Mais aussi une approche plus polycentrique (Aubry-Fabius-Cambadélis) qui retarde l’échéance du leadership et se trouve plus en conformité avec une tradition mollétiste contre une approche modernisatrice (Delanoë-Hollande-Moscovici), de l’urgence, mais qui a rafraîchi le discours et les fondamentaux peut-être à contretemps et risque de fédérer contre elle ceux qui ne retrouvent pas leurs mots et ceux qui ne retrouvent pas leur place. Il appartiendra au Congrès, et peut-être plus particulièrement aux signataires de la motion la plus hétéroclite, celle de Collomb-Royal-Valls, de trancher laquelle des deux est la plus politique.