Le tournant de la vigueur ?


François Hollande jouait gros dans sa conférence de presse du 14 janvier 2014. La question politique, qu’il avait ouverte dans ses vœux du Nouvel An en annonçant un pacte de responsabilité avec les entreprises, était parasitée depuis quelques jours par les interrogations sur sa vie personnelle, provoquées par la révélation de sa liaison avec une actrice, non démentie et même dramatiquement confirmée par l’hospitalisation de la première dame.

L’accélération des réformes

Hollande a néanmoins réussi à remettre la politique au centre, et marginalisé, quoique pas réduit à néant, l’affaire « privée ». Il a, dans les cordes, retrouvé de la détermination et tracé une perspective. Avant la conférence de presse, on se demandait si ce nouveau pacte était un gadget de plus (la droite), une simple accélération (le PS) ou un véritable tournant (la moitié des commentateurs). Depuis, on sait que pour le président, il s’agit d’une accélération. Mais une accélération d’un seul côté, celui de la politique de l’offre, est un véritable tournant.

Certes, le président a pris soin de rappeler les prémisses de cette politique : le crédit d’impôt compétitivité-emploi, consécutif au rapport Gallois et curieusement daté de « novembre dernier » (seul lapsus de l’exercice) au lieu de novembre 2012, et le choc de simplification. Mais il a surtout commencé par indiquer, en réponse aux angoisses de déclin, que l’objectif central était la « force de l’économie », condition de tout, et donc d’« une harmonie sociale » qu’on pourrait plus justement qualifier de sociétale, tant l’exigence de justice a disparu.

La « boîte à outils » célébrée l’an dernier ne se présente plus du tout de la même façon : les outils de gauche issus du programme du PS (emplois d’avenir) ou des propositions du candidat Hollande (contrats de génération) sont cités une fois pour mémoire, mais apparaissent rouillés. La raison en est bien sûr qu’ils n’ont même pas réussi optiquement à « inverser la courbe du chômage ». Le crédit d’impôt lui-même, imaginé à la va-vite comme premier contre-feu à la grogne des entreprises et trop compliqué, sera « réinscrit », c’est-à-dire dissout dans les nouvelles et beaucoup plus conséquentes baisses de charges. Cette fois, il ne s’agit plus d’une collection d’outils hétérogènes censés attaquer la seule cible du chômage par tous les angles, mais d’une diminution des charges des entreprises (suppression des cotisations familiales, baisse des dépenses de l’État, des collectivités territoriales et de la Sécurité sociale) afin de leur redonner de la confiance pour investir en leur garantissant une trajectoire fiscale sans nouvel accident jusqu’en 2017. Bardé de chiffres ambitieux (50 milliards d’euros de diminution de dépenses publiques après les 15 milliards déjà réalisés), accompagné d’un calendrier très complet de dates de consultations et de validations, concrétisé par la création de nouvelles instances (Conseil stratégique de la dépense, Observatoire des contreparties), ce plan, car c’en est un, marque bien une seconde étape du quinquennat, qui solde l’échec de la première, illustré par la reprise plus rapide de nos voisins, même espagnols. Ce qui a disparu, c’est la croyance présomptueuse de 2012 dans une « politique de croissance » à laquelle la France contraindrait l’Allemagne. Elle est remplacée par une référence aux pays d’Europe du Nord et un appel à la convergence et à la coopération avec l’Allemagne.

Efficacité économique, conséquences politiques

Hollande a en quelque sorte effacé le péché originel de son mandat, qui était celui du retard dans la prise de conscience de la gravité de la crise, assorti de demi-rattrapages sans résultats, qui aggravaient la crise de confiance. Son nouveau choix suscite curiosité et intérêt, pas encore adhésion. Deux questions se posent : l’efficacité du plan et ses effets politiques.

Là où le président est le plus crédible, c’est dans l’adresse aux collectivités territoriales, qu’il connaît le mieux. En préférant la spécialisation des compétences à la suppression générale de l’échelon départemental (mais en donnant en modèle la disparition du département dans une métropole comme Lyon), en annonçant des incitations fortes au regroupement de collectivités, notamment régionales, Hollande évite les oukases pratiqués par Sarkozy ou envisagés par l’Ump et peut espérer un gisement d’économies de 10 milliards d’euros. Sur la Sécurité sociale, il a en revanche paru faire un pas en arrière par rapport aux relents poujadistes de son allocution du 31 décembre 2013, qui dénonçait les abus et gaspillages et avait, assez malheureusement, beaucoup contribué à crédibiliser son virage libéral. Quant aux économies de l’État, elles sont ambitieuses, quoique leur part dans les 50 milliards d’euros à regagner d’ici la fin du quinquennat ne soit pas encore précisée. Toute la question est de savoir si les calendriers serrés annoncés ne seront pas dilués dans la méthode de dialogue revendiquée et dans la multiplicité des nouveaux organes mis en place. Le premier acquis concret pour Hollande est d’être sorti du piège d’être jugé sur le seul chiffre du chômage en 2014. L’horizon est désormais plus vaste et plus lointain, repoussé à 2017.

Les effets politiques du tournant sont plus incertains. La première question est celle de ce que le président offre à la gauche. Certes, la réalité de l’échec antérieur renforce sa position, certes les références à l’Europe du Nord et à la nouvelle coalition allemande incluant le Spd confortent l’aile social-démocrate ou libérale, et même les écologistes, intéressés par la proposition d’une transition énergétique européenne et par les nouvelles perspectives sociétales. Sur ce plan, en effet, Hollande a manifesté son intention de poursuivre, en légiférant sur la fin de vie, mais cette fois avec l’habileté de s’adresser directement aux catholiques en faisant écho à leurs préoccupations sur les agressions dont ils sont victimes (de la part des Femen !) et à la situation des chrétiens d’Orient (mention bienvenue après la position en flèche prise sur la Syrie). Mais que peuvent espérer la gauche de la gauche et même la gauche du PS, au-delà de cet « Observatoire des contreparties » qui devra chiffrer des objectifs d’embauche et de rémunérations, à l’ombre de l’impératif de restauration des marges des entreprises ? Non seulement le calendrier antérieur, qui prévoyait la redistribution après la rigueur, s’est volatilisé, mais, à y regarder de près, les moindres charges des entreprises accompagnées de la promesse de ne pas augmenter les impôts sur les ménages, impliquant une baisse drastique des dépenses publiques, signifient un transfert de sacrifices des classes moyennes vers les classes populaires. Au vu de la faiblesse et des divisions de cette gauche-là, le risque est grand d’accroître fortement l’espace du FN chez ses déçus.

De l’autre côté, le contenu du plan, sa durée à valeur d’engagement jusqu’à la fin du quinquennat, le label de la coalition allemande donnent du crédit à l’hypothèse d’un élargissement de la majorité vers le centre, favorisé par la faiblesse, les divisions et aujourd’hui la désorientation de l’Ump entre fillonistes séduits et copéistes critiques. Jean-Louis Borloo a déjà fait savoir qu’il pourrait voter le plan.

C’est donc le passage du plan devant le Parlement qui dessinera une majorité différente, « majorité d’idées » ou plus durable. Mais la date en est encore imprécise ; au printemps, sûrement après les municipales, peut-être après les européennes. Le gouvernement changera, on peut le déduire de l’allusion acide du président à ceux qui « même au gouvernement veulent en finir avec l’idée européenne ». Et probablement le Premier ministre, dont le projet de réforme, qui avait redonné de la fierté à la gauche, a été réduit à un élément, la fiscalité des ménages, à l’intérieur d’un bloc beaucoup plus large. Mais l’identité de son successeur dépendra des élections, même si le président s’est évertué à démontrer que son action ignorait et enjambait les élections partielles. Si le bloc « européen » fait bonne figure, un profil de technocrate consensuel permettrait d’arrimer le centre. Ce pourrait être Jean-Pierre Jouyet, qui fut ministre technique et consensuel de Sarkozy. Ou quelqu’un d’autre, si la proximité avec le président devenait un handicap. Mais si le FN empochait les bénéfices du tournant, alors un profil plus « providentiel » apparaîtrait comme nécessaire. Manuel Valls serait alors le mieux placé… devant François Bayrou qui pourrait être un recours moral et un catalyseur politique s’il réussit, à Pau, à faire voter les électeurs de droite sur un discours d’alliance avec la social-démocratie.