Les « grands » candidats maîtrisent-ils la campagne présidentielle ?


À l’entrée de la trêve de Noël le rapport des forces politiques n’a guère varié malgré une précampagne présidentielle très agitée. Les deux principaux candidats ont consolidé leur socle de premier tour au-dessus de 30 %. La plupart de leurs concurrents déclarés ont même de la peine à décoller des 2 % d’intentions de vote. Entre les deux groupes flottent les deux aspirants au rôle de troisième homme, Bayrou et Le Pen avec un avantage pour ce dernier. Au second tour le 50-50 se confirme et les renforce, laissant présager un quasi-ex aequo déjà vu aux États-Unis, en Allemagne, en Italie. Il n’y a plus guère qu’Edwy Plenel pour appeler de ses vœux une campagne de Villepin et Alain Duhamel pour regretter l’absence de Jospin ou de Hollande.

Voilà qui pourrait rappeler étrangement la conjoncture de décembre 2001 et présager d’une répétition de la surprise qui s’ensuivit. Et les Cassandres ne manquent pas pour faire de telles prédictions. Mais elles omettent une différence de taille entre les deux situations. Chirac et Jospin étaient tous deux les sortants de la cohabitation, quoiqu’à des titres inégaux, ce que démontra la suite. Leurs scores étaient hérités de leur position institutionnelle. Ceux de leurs successeurs ont été conquis, là aussi à des degrés différents. Ségolène Royal s’est imposée à tous les champions attendus du PS, et cette victoire à l’abordage éclipse les liens personnels et politiques qui sont les siens avec la direction du parti depuis près de dix ans. Nicolas Sarkozy a mis en scène son bras de fer avec les chiraquiens depuis 2002 et cette guerre des nerfs de cinq ans fait contrepoint à l’image du ministre en charge pendant presque toute cette période.

Chirac et Jospin donnaient l’impression de subir le temps de la campagne. Sarkozy et Royal le choisissent et lui impriment un rythme à la fois parallèle et prégnant même pour leurs adversaires. Le premier acte, lancé par Sarkozy bien avant Royal, a été celui de la pose des explosifs, du dynamitage des tabous destiné à rallier l’opinion pour distancer la concurrence. Discrimination positive, fin de la double peine, suppression de la carte scolaire, poignée de main à Bush d’un côté ; encadrement militaire des jeunes délinquants, deuxième adulte dans la classe, critique de la carte scolaire et de l’application des trente-cinq heures, jurys citoyens de l’autre.

Le deuxième acte est celui du rééquilibrage, qu’on pourrait aussi appeler celui du brouillage, voire de l’oxymore. C’est la « rupture tranquille » de Sarkozy, le rêve exprimé par ses amis de le voir se transformer en « piéton dans la France », ses discours dont la forme égrène tous les synonymes possibles entre calme et paisible et dont le fond est traversé d’éclats républicains et de souffrances sociales, depuis qu’il a confié la plume à l’ex-séguiniste Guaino. Chez Royal, l’alliance des contraires ne revêt pas des formes aussi syncopées, mais les dissonances sont presqu’aussi assourdissantes : le voyage au Proche-Orient en a donné un exemple éclatant, les mérites et les défauts des 35 heures (sans compter leur extension aux professeurs) en offrent un autre, le haro sur la banque centrale européenne après le oui au référendum un troisième. Sarkozy ne théorise guère cette gymnastique, que nombre de ses demi-partisans, au premier rang desquels Raffarin, appellent de leurs vœux, alors que Royal, sur la défensive, la conceptualise comme médiation d’approches conflictuelles ou comme élaboration démocratique par itérations qui serait sa marque propre. Est-ce l’effet de la prééminence de ceux qui font la course en tête ou l’anticipation du second tour ? Toujours est-il que la phase de brouillage s’étend aussi aux autres candidats. Summum de l’oxymore graphique, l’affiche du FN montrant une jeune beurette qui dénonce la casse sociale dont se sont rendus responsables les partis de gouvernement.

Le troisième acte, déjà commencé, est celui du positionnement par rapport aux adversaires et aux alliés : il se caractérise par une double opération de phagocytage et de sélection. Le phagocytage réunit les deux grands prétendants. Il est d’abord celui de l’électorat populaire du FN, de son attachement à l’ordre, à la sécurité, aux valeurs traditionnelles, qu’ils se disputent, qui leur a permis d’asseoir leurs ambitions, mais qui est toujours à recommencer. Il est, accessoirement, celui de l’extrême gauche, sensible à la démocratie participative et à la dénonciation de Jean-Claude Trichet par Royal, mais peut-être aussi à la discrimination positive, au droit au logement opposable, voire au vote des étrangers aux municipales envisagé par Sarkozy. Il est, plus récemment, celui des thèmes écologiques, portés au premier plan par le film d’Al Gore et la percée de Nicolas Hulot, qui fournissent le contrepoint idéologique parfait à la sourde persistance du lepénisme, comme l’ont montré deux phénomènes médiatiques en décembre : le record d’audience de Le Pen à l’émission « Riposte » de Serge Moati et l’épuisement du numéro du Nouvel Observateur dont Hulot faisait la couverture. Bayrou seul pare au risque d’être phagocyté, en s’abstenant soigneusement de toute proposition originale.

Mais sur le plan de la sélection des alliés, la situation des deux camps est très différente. Le Parti socialiste et François Hollande ont bien travaillé pour leur candidate, en achetant avec des circonscriptions le retrait des radicaux et des chevènementistes. Ils ont ensuite légitimé les candidatures de D. Voynet et M.-G. Buffet, la première servant de refuge potentiel aux futurs déçus de la non-candidature Hulot, la seconde s’étant confirmée comme la meilleure diviseuse de la gauche de la gauche. La tâche de Sarkozy est plus délicate. Personne n’a prouvé sa capacité ou sa volonté de s’opposer frontalement à lui, mais beaucoup misent sur le faux suspense entretenu par Chirac pour faire valoir leurs positions et propositions : Borloo demande une plateforme sociale, Breton le prélèvement de l’impôt à la source. Sans préciser s’ils souhaitent les faire figurer dans les vœux de Chirac ou dans le projet de Sarkozy. Concours public d’idées et d’ambitions qui manifeste une certaine incapacité de l’Ump à organiser des débats et annonce peut-être une revanche de la gauche plurielle, relookée dans un dispositif plus souple et moins doctrinaire.

Le quatrième acte, qui se superpose au troisième, est celui de l’écoute : « labourage » de Bayrou, terrain pour Sarkozy, campagne participative avec intermittents du spectacle et nœuds dans les cheveux des petites filles pour Royal, destinés à autoriser la prise de distance par rapport au parti pour l’une, aux personnalités pour l’autre. Mais il semble avoir aussi un but caché : celui de faire du surplace, entrecoupé de quelques sprints en forme de ballons d’essai, comme dans des Six Jours cyclistes. Le postulat des favoris est sans doute que les thèmes et les mots d’ordre les plus porteurs ne se dégageront que dans les dernières semaines, en particulier dans un électorat populaire dont les politistes ont découvert récemment qu’il était le plus volatil. Pour ce cinquième acte, les sujets candidats ne manquent pas : la remise sur le métier du traité européen, que les Allemands vont pousser au printemps, le mariage homosexuel pour lequel Chevènement a proposé une porte de sortie par le référendum à Royal, ou un vrai clivage droite-gauche sur les impôts ?