Marine Le Pen : jusqu'où ira l'aggiornamento ?
Sans retrouver ses scores de 2002, le Front national a comblé aux régionales de mars 2010, du moins en pourcentage, la moitié de sa perte de 2007. Et cela au détriment de l’Ump, malgré le débat sur l’identité nationale, lancé par le pouvoir avant ces élections dans le but de couper l’herbe sous le pied des lepénistes. Sarkozy n’a pas fait subir au FN la marginalisation définitive que Mitterrand, bien aidé par la chute de l’Urss, avait infligée au PC. Il est vrai qu’aujourd’hui, dans une grande partie de l’Europe, les extrêmes droites sont en progression. L’accentuation du discours sécuritaire du Président après les régionales et les outrances anti-roms de cet été, dans le verbe et dans l’action, montrent bien que l’inquiétude devant cette remontée est prioritaire par rapport à celle de perdre le centre. Elle s’énonce en une formule : le spectre d’un « 21 avril (2002) à l’envers », où le candidat d’extrême droite éliminerait du second tour le candidat au pouvoir, cette fois-ci président en exercice. Et elle porte un visage : celui de Marine Le Pen.
Un changement de point de vue…
L’adoubement de celle-ci par les médias, avant l’élection à la présidence du FN par les militants, rappelle ceux de Sarkozy et de Royal en leur temps. Mais il a quelque chose de paradoxal, dans le cas particulier, quand on se rappelle que la posture préférée de son père était celle de la victime du complot médiatique. La principale différence entre père et fille est là, dans la rhétorique. Mais elle n’est pas simplement une différence de degré, de polissage du discours, plutôt un changement de posture, et même de point de vue, presque une révolution copernicienne. De dérapages en sous-entendus, le fondateur du FN s’est toujours complu dans les figures de l’échec, quand, de sourires séducteurs en prises à témoin, la seconde, à petits ou grands pas, cherche toujours à gagner du terrain. Jean-Marie Le Pen, 55 ans de vie politique, est resté le fils de son époque : les événements ne faisaient que confirmer sa vision du monde. La vision des perdants du siècle, de la collaboration à l’Oas et jusqu’« au soi-disant tyran Saddam Hussein », vision commune aux premiers noyaux de rapatriés d’Algérie qui l’ont porté. À partir de 1983, des battus de la droite et des laissés-pour-compte de la crise ont rejoint ce rapport au monde, historique avant d’être social. Vision où la colère cache mal la plainte, la rodomontade le confort minoritaire, et la méchanceté tous azimuts la certitude de l’encerclement et de l’éternelle défaite.
Tout autre est la démarche de Marine Le Pen. Tout se passe comme si elle avait vraiment cru aux valeurs communes de la République, de la société, de la justice, et que le scandale de leur déni était récent et réversible. L’expérience fondatrice du père était celle de 1962 (réactivant 1940), celle de la fille n’a pas de date, elle dissout ses traces dans le passage de l’optimisme des années 1960 au désenchantement et aux peurs des années 1990. Rien de minoritaire dans son attitude, à croire qu’elle a grandi à l’abri du folklore de réprouvé dont son père faisait usage et même commerce, et des distances qu’il cultivait face à l’opinion dominante, imputée à l’establishment. Elle se situe spontanément sur un terrain majoritaire, et c’est de cette position dans le mainstream qu’elle tire son bon droit de s’étonner, puis de s’indigner des manquements à un corpus partagé de bon sens et de règles de vie. De là vient qu’on la trouve plus proche d’une « droite patriote et attachée aux valeurs traditionnelles » que son père (46 % pour l’une, 28 % pour l’autre selon le sondage Sofres paru dans Le Monde du 13 janvier 20111), alors qu’on observe par ailleurs qu’elle est moins traditionnaliste sur l’avortement ou l’homosexualité. Elle évolue avec le corps central de la société, pas avant, mais pas après, en conservatrice ouverte. Ce positionnement est-il spontané, construit ou retrouvé ? Sa posture initiale, plus conforme à sa formation d’avocate, s’apparentait jadis davantage à la défense d’un père à ses yeux excessivement, sinon tout à fait injustement, attaqué. Toujours est-il que le « d’où elle parle » actuel, au cœur d’une majorité postulée comme consensuelle, et non pas à la tête d’un mythique peuple réveillé ou déniaisé, lui assure un potentiel de progression sans commune mesure avec celui du vieux chef.
Chez Marine Le Pen et à ses côtés, il y a donc un aggiornamento générationnel, que le chercheur Sylvain Crépon attribue au trauma paradoxal des jeunes du FN, non pas au premier mais au second tour catastrophique de son père en 2002 (Libération du 14 janvier 2011). Ce qu’elle incarne se traduit dans des inflexions significatives de ligne, qui lui permettent d’élargir ses soutiens. Fille de son père, elle sait provoquer, attaquer violemment et nominalement. Mais quand elle s’en est pris à Frédéric Mitterrand et à Daniel Cohn-Bendit, cela n’a pas été pour homosexualité ou idéologie libertaire mais pour complaisance au commerce sexuel de mineurs ou « apologie » de la pédophilie. En repoussant plus loin les lignes rouges en matière de mœurs, elle peut capter plus facilement le rejet d’un islam rétrograde. En spécifiant ainsi l’accent antimusulman par rapport à un discours anti-immigration plus général, elle rejoint la vague porteuse des extrêmes droites d’Europe du Nord qui le conjuguent à une défense de la société libérale, sur le modèle néerlandais. Les enquêtes d’opinion montrent en effet la montée d’une crainte de la menace d’un islam très visible sur les identités nationales et, à l’inverse, une diminution forte de l’adhésion à des mesures de préférence nationale. Marine Le Pen ajoute à cet alignement septentrional (emblématisé par le passage de la dynamique frontiste de Marseille à Hénin-Beaumont) la sémantique française d’une défense de la laïcité. Elle préempte ainsi une position d’intransigeance républicaine qui embarrasse à droite, à gauche aussi, où l’on semble s’être donné pour consigne de lui répondre le moins possible. Et les commentateurs ne savent s’il faut retenir de sa comparaison entre les prières de rue et l’occupation allemande le caractère inadmissible du parallèle ou une première condamnation de Vichy.
…qui alarme la droite et peut peser à gauche
Le reste apparaît comme un mélange encore instable entre de nouvelles percées pour conquérir un électorat plus large, comme l’appel à un État protecteur, la résistance de la nation à la modernisation, la relocalisation écologique et économique et des hommages maintenus aux fondamentaux paternels comme la sortie de l’euro et la peine de mort pour les dealers. La violence verbale contre les élites est déléguée à sa garde rapprochée d’Hénin-Beaumont.
L’inquiétude est moindre à gauche, où l’électorat reste encore assez imperméable à des avancées sociales trop neuves et trop rhétoriques, qu’à droite où, sur le terrain culturel et identitaire, Marine Le Pen accroît son audience et se dédiabolise auprès des électeurs de l’Ump (sondage Sofres cité plus haut), désormais plus enclins, pour un tiers, à accepter des alliances « en fonction des circonstances », même si un autre gros tiers se réfugie dans une position de « ni alliance ni combat ».
Les contrefeux de la majorité se situent à trois niveaux : d’abord attaquer le simplisme de ses solutions, ensuite inventer des propositions de tonalité sécuritaire qui prêtent moins à polémique que le débat sur l’identité – ce sera le rôle de l’introduction des jurés populaires dans l’application des peines, difficilement attaquable à gauche, et à ce jour terrain délaissé par le FN –, enfin mettre en valeur une aile plus dure de l’Ump, c’est le rôle du réseau parlementaire de la « droite populaire ». Avec le danger de stimuler la cacophonie quand vient la discussion sur la garde à vue, exigée par l’Europe. Tout cela, à quoi il convient tout de même d’ajouter l’interdiction du niqab, peut paraître maigre pour stopper la marche de la nouvelle leader frontiste qui, de surcroît, pourrait dans la campagne converger avec les socialistes pour frapper d’inanité le bilan sécuritaire de Sarkozy et son volontarisme.
Pourtant, si la réceptivité des électeurs de droite à la personnalité de Marine Le Pen et à ses thèmes vient pour beaucoup de la modernisation apportée au FN, la porosité est peut-être à deux sens et Sarkozy demeure sans doute à ce jour le seul chef de la droite à pouvoir faire jouer à l’extrême droite l’argument du vote utile, au premier tour moins qu’en 2007, au second tour sûrement encore.
Jean-Marie Le Pen lui-même s’est résigné à parler d’« échec » pour sa carrière politique et à espérer que son successeur représenterait un « deuxième étage de la fusée ». Les scénarios d’aboutissement de ce deuxième étage sont multiples.
Un mélange instable
Ce scénario du 21 avril semble aujourd’hui hors de portée de la dynamique, réelle mais mesurée, de la vice-présidente du FN. Mais rien ne permet d’exclure que son élection à la présidence lui fasse faire un bond, et désinhibe aussi les militants du FN, hier encore sous l’ombre d’un Le Pen qui voudrait encore hanter l’appareil. Parviendra-t-elle à se débarrasser de l’encombrant tuteur, comme elle a rejeté l’idée d’une ouverture à toute l’extrême droite ? Si tel était le cas, cette avancée pèserait aussi sur la primaire socialiste : au premier tour, en donnant une prime à ceux qui peuvent mobiliser des électeurs intermittents, comme Royal, et dans la perspective du second tour, en ajoutant au cahier des charges du candidat (aujourd’hui restreint à la capacité de battre largement Sarkozy), celle de ne pas laisser une Marine Le Pen de second tour dépasser 30 %. Pour l’intéressée, il n’est d’ailleurs pas sûr que faire juste dix points de mieux que son père serait un bon tremplin.
Plus prometteuse pour elle serait une défaite de Sarkozy au second tour, après un bon score de sa part au premier. Il est à peu près clair que, dans ce cas, elle ne commettra rien d’irréparable en vouant aux mêmes gémonies la gauche et une droite qu’elle cherchera à recomposer autour d’elle, pour devenir une sorte d’Orban à la française. Dès aujourd’hui, on observe une asymétrie dans le refus de l’alliance entre droite et extrême droite. Quand la droite dit « jamais » (au simplisme et à la violence), Marine Le Pen constate sobrement « l’absence de points de jonction ».
Dans le cas inverse, de victoire sarkozyste sans soutien, même timide, de sa part, elle risque la coupure de son parti entre les frontistes historiques (ceux qui se reconnaissent dans le dernier dérapage antisémite de Jean-Marie Le Pen au congrès de Tours) et les déçus d’un rassemblement de droites raffermies. Pour elle, le choix pourrait alors se réduire entre le retour dans le sillon du père et la satellisation qui la transformerait en espoir populaire de l’Ump, en super Nadine Morano.