Régionales : un vote sanction pourrait en cacher un autre


Le premier trimestre 2010 sera dominé par les élections régionales. Les deux précédentes éditions avaient été marquées par des victoires socialistes, mais dans des situations inverses. En 1998, le gouvernement Jospin, élu un an auparavant presque par inadvertance, avait été conforté dans ses choix politiques forts (emplois jeunes et 35 heures). En 2004, à l’inverse, le gouvernement Chirac-Raffarin avait subi dans les urnes le prolongement du mécontentement suscité par la réforme des retraites, précipitant ainsi les ralliements à Sarkozy.

La campagne 2010 s’annonce beaucoup plus incertaine. Les dernières élections intermédiaires, européennes, ont été à l’avantage de Nicolas Sarkozy, crédité d’avoir limité l’impact de la crise économique et fait preuve de brio diplomatique lors de sa présidence européenne. Mais six mois plus tard cette embellie semble brouillée. L’horizon économique s’est certes éclairé, mais à moyen terme, et le chômage est encore à la hausse. Le pari de poursuivre la réduction des charges de l’État, combiné au maintien du bouclier fiscal, et à des allégements inopportuns et inefficaces comme celui de la Tva sur la restauration, produit dans l’immédiat un alourdissement de la dette, et durablement, un sentiment d’injustice. Le débat sur l’identité nationale, lancé à la fois pour faire diversion aux problèmes économiques, et éviter un redressement du Front national, pourrait se retourner contre les intentions de ses auteurs et finir par servir le parti d’extrême droite, offrant à la gauche l’aubaine de quelques triangulaires. Enfin une certaine hubris réformatrice, telle qu’elle s’exerce sur les collectivités locales, a provoqué une grogne si marquée dans les rangs de la majorité que le président peut craindre, après l’échec du référendum anti-Sarkozy aux européennes, le succès d’un référendum antipouvoir central aux régionales. Au total, après avoir espéré tout haut reconquérir une demi-douzaine de régions, la droite craint désormais de perdre les deux qu’elle détient. Et le chef de l’État, en se déplaçant prioritairement en Alsace pour adouber le candidat local et lui promettre quelques retombées du grand emprunt, n’a pas dissipé ces appréhensions, réelles ou affichées.

Mais un vote sanction pourrait en cacher un autre. Car, si le parti socialiste peut tabler sur un essoufflement de la dynamique présidentielle, le retour des triangulaires ou la légitimité de terrain, il rencontre par ailleurs des difficultés qui chargent ces élections d’un enjeu beaucoup plus lourd pour lui que pour le camp adverse.

Son premier problème est celui de l’essoufflement de l’alternative social-démocrate en Europe, manifesté par la série de défaites enregistrées aux élections de juin. Malgré les démentis périphériques apportés depuis par les élections grecque et portugaise, malgré le brain storming et les engagements de rapprochement affirmés lors du congrès du parti socialiste européen de Prague en décembre, les lignes du renouvellement sont encore floues, même si tous sont d’accord pour verdir leur programme, ou au moins leur discours. Et, depuis peu, ébaucher un retour vers des fondamentaux de gauche à l’image du Labour qui remonte dans les sondages en déclarant qu’il taxera les primes des traders.

Une gauche fragmentée, un PS déchiré

Le second problème, issu du premier, est la fragmentation de la gauche. La diversité a toujours existé, la pluralité a même été théorisée par le gouvernement Jospin mais, depuis 1981, elle prospérait à l’ombre de l’hégémonie socialiste. Il n’en est plus de même. Autour, ou à côté, du PS, trois forces sont dans une phase d’ascension, en France comme en Europe. Le Front de gauche, rassemblement de déçus du PS, de communistes et de dissidents de l’extrême gauche, qui capte, aux dépens de l’extrême gauche, une dynamique plus « réaliste », poussée sans doute par la réalité de la crise. L’écologisme ensuite, qui bénéficie d’une prise de conscience des risques de catastrophe globale pour présenter un projet historique plus mobilisateur que celui des social-démocrates. Le centre gauche enfin, réapparu, grâce au déplacement de François Bayrou, après un effacement qui date de la création de l’Union de la gauche, et appuyé, à l’image du parti italien du juge Di Pietro, sur des thèmes de critique institutionnelle et civique, qui ont été l’axe principal du projet du MoDem présenté à Arras (investiture parlementaire du garde des Sceaux, réforme des prisons, comptage des votes blancs, commission d’enquête parlementaire). Or les fractures entre les électorats représentés par ces forces sont plus importantes que leur volatilité ne le laisse supposer. Ils sont en effet divisés sur l’ampleur du tournant écologique (débat sur la taxe carbone) ou du retour aux fondamentaux de gauche (salaire maximal), comme sur les alliances (le Front de gauche et la gauche du PS refusant le MoDem) et, même si c’est de façon moins visible, sur le thème de la sécurité, voire de l’immigration. Toutes ces différences ne seraient pas insurmontables si le PS, appuyé sur sa position centrale, son expérience gouvernementale, ses élus et ses militants, arrivait à les fédérer.

Mais, ici, le problème est spécifiquement français, le jeu des ambitions personnelles décrédibilise gravement les socialistes. Pourquoi la présidentielle rend-elle fous les leaders socialistes ? On peut évoquer des facteurs conjoncturels : trop-plein de candidats dû à l’addition des ambitions déçues par les défaites successives et des appétits d’une nouvelle génération. Ou structurels : la disparition des vraies différences de ligne (Mitterrand-Rocard ou même Jospin-Emmanuelli) laisse le champ libre à l’affrontement nu des personnes sans les secours à la décision qu’ont offert à la droite le respect du chef et la tolérance aux coups bas pour trancher rapidement le conflit Villepin-Sarkozy.

Les faits, psychologiques, sont là. Le premier souci de tout leader du PS est de guetter les fautes de ses rivaux et, chaque fois que l’occasion s’en présente, de les souligner, et si possible d’en disqualifier plusieurs à la fois plutôt qu’un seul (réactions de Moscovici et Valls renvoyant dos à dos Royal et Peillon, ironie d’Aubry sur les quadras dont les ambitions s’expliquent par le fait qu’ils n’ont pas été ministres…). Leur second souci est de se différencier sur le calendrier des « primaires ouvertes » sur lesquelles ils se sont mis d’accord : Hollande au plus tôt, si possible après déception aux régionales, Aubry au premier semestre 2011 et Dominique Strauss-Kahn le plus tard possible. Royal, quant à elle, se préoccupe moins du calendrier que de la possibilité de dénoncer les conditions du vote et de donner une légitimité à une candidature solitaire qui contournerait par la base les appareils du PS et du MoDem. Les jeunes n’ont pas renoncé pour autant, ni Moscovici dans le rôle du meilleur élève, ni Valls dans celui du trublion, seul Peillon se réserve pour 2017 et semble se contenter d’ici là d’un rôle de faiseur de roi. Les moins jeunes non plus, qui se mettent ostensiblement en retrait du jeu de massacre : Fabius en sage, Delanoë en prix de camaraderie.

Entre le duel et le déclin collectif

Il est néanmoins possible que les féodalités régionales soient épargnées par ces éclaboussures nationales, à l’abri de leur anonymat, puisqu’il apparaît dans les sondages que les deux seuls présidents de région à avoir de la notoriété sont Royal et… Frèche.

Si tel était le cas, la dispute se structurerait autour de Royal et d’Aubry, les autres étant condamnés à attendre qu’Aubry révèle une incapacité à se présidentialiser. L’enjeu de l’année 2010 ressemblerait alors à celui de 2008 : savoir si l’indépendance et l’imprévisibilité de Royal, son affranchissement de toutes règles constituent le meilleur atout contre Sarkozy ou le meilleur rempart de ce dernier. Mais dans les autres hypothèses, PS devancé au premier tour dans plusieurs régions, alliances de second tour à géométrie variable, l’équilibre de la majorité du PS éclaterait. Les autres leaders se découvriraient à tour de rôle dans un jeu de dominos ordonné par les antipathies personnelles, par exemple Hollande en premier, puis Fabius puis Strauss-Kahn avec le risque de dépressurisation de ce dernier au moment de sa rentrée dans l’atmosphère de la politique française. Les seules constantes seraient alors les certitudes personnelles de Royal et de Bayrou d’un côté, l’attraction idéologique des Verts et peut-être d’une gauche plus dure de l’autre. Entre les uns et les autres, le PS pourrait se réduire à un marais de féodalités, guetté par un déclin collectif comparable à celui du Parti radical.