Villepin-Sarkozy : la situation, les mots, les caractères


Depuis six mois, la confrontation entre Dominique de Villepin et Nicolas Sarkozy structure la précampagne présidentielle, l’action gouvernementale et jusqu’aux représentations de tout ce qui peut faire débat politique. Il faut remonter à 1994, c’est-à-dire à la précampagne Balladur-Chirac, pour retrouver une telle saturation par les protagonistes du parti majoritaire d’un champ politique d’où gauche et centre semblent avoir disparu. Mais même alors l’emprise du duel était moins complète, dans la mesure où Chirac contestait de l’extérieur, à distance, un gouvernement conduit sans concurrence par « l’ami de trente ans » devenu son rival. Cette nuance n’est pas la seule, une autre différence est plus frappante mais aussi plus incertaine : Chirac, chef du parti majoritaire, attaquait Balladur à partir d’une position, assez singulière, de centrisme révolutionnaire, résumé par la formule de fracture sociale. Sarkozy, leader du parti dominant, campe une droite plus résolue contre le chiraquisme des dernières décennies. Mais les choses se renversent si l’on considère que c’est la situation dominante de Sarkozy, qui se trouve attaquée par le centrisme certes réformiste, mais hyperactiviste de Villepin.

Cette première ambiguïté permet de mesurer les chemins parcourus et les dynamiques. Les pas de géant réalisés par Sarkozy entre 2002 et 2005 sont bien connus. L’installation dans une posture de rupture, en principe avantageuse dans toute élection présidentielle, suivie de la conquête de l’outil nécessaire du parti, mais en l’espèce triplement paradoxale, puisqu’il s’agit du parti majoritaire mis au service d’une stratégie de rupture, que ce parti majoritaire est celui d’un chef de l’État gaulliste, qu’enfin l’Ump a été refondée en 2002 pour lever, au profit des gaullistes, la longue hypothèque de la division de la droite, et qu’elle est passée sous l’attraction d’un chef libéral.

Au regard de ce triple accomplissement, l’avancée de Villepin est assez impressionnante. Il s’est imposé en quelques mois comme le seul concurrent possible de Sarkozy en faisant un blessé grave et un mort politiques. Le blessé grave est François Bayrou, privé, du jour où Villepin est entré à Matignon, de l’espace centriste que sa stratégie d’autonomie antichiraquienne devait lui assurer. Le mort politique est Jacques Chirac lui-même, continûment affaibli par Bayrou et Sarkozy, que Villepin a irrémédiablement démodé et dont il recueille la dépouille avec élégance.

La méthode personnelle de Villepin consiste à laisser Chirac s’enfermer dans un face-à-face et une guerre des mots avec Sarkozy, et à paraître dans l’action, toujours décalée de celle proposée par le leader de l’Ump, mais sans excès de distance. Le double bénéfice recherché est ici de retirer à Sarkozy l’image du pragmatisme pour le faire apparaître comme un doctrinaire, et d’assécher son réservoir d’idées. Tactique de l’aïkido plutôt que du sumo, assez efficace en tout cas pour priver Sarkozy de la situation confortable qu’il s’était acquise en prenant la présidence de l’Ump, où il aurait été jugé sur son seul projet et les autres sur leur bilan.

La scène primitive de la crise des banlieues

La crise des banlieues aurait pu accentuer cet avantage. L’espérance a été forte, et guère discrète pendant les premiers jours, de voir le mythe Sarkozy s’écrouler sur le terrain même de son émergence, la sécurité, et la tentation vive de le laisser seul face à des émeutiers qu’il avait lui-même provoqués. Les choses ont pris un autre tour : l’Ump a contraint le gouvernement à la solidarité… gouvernementale, Sarkozy a imposé sa ligne de « fermeté puis justice » et réussi à faire que ce qui avait commencé par une illusion de bavure se termine sans aucune bavure réelle, les sondages ont fait le reste, qui ont montré que le ministre de l’Intérieur gagnait des points à l’extrême droite et plus encore à gauche. Mais si Sarkozy a reconquis de la stature, Villepin n’a rien perdu à partir du moment où il a fait voter l’état d’urgence. Une étude chronologique fine des enquêtes montrerait sans doute que Sarkozy a marqué des points tant que la crise durait et Villepin une fois la situation apaisée. Les bénéfices finaux de l’un et de l’autre dépendent donc de l’intensité avec laquelle cette crise des banlieues fonctionnera comme scène primitive de l’élection présidentielle.

Les idées serviront-elles davantage à les départager ? Rien n’est moins sûr. Villepin, on l’a vu, s’est fait une spécialité de reprendre celles de Sarkozy en y introduisant une dilution infiniment graduée selon les cas : de l’immigration choisie reprise presque telle quelle au dépôt de bilan des Zep devenu sauvetage du quart des Zep en passant par la discrimination positive dont on rejette le mot en cherchant toutes les formes d’incarnation de la chose… Mais Sarkozy lui-même, dans l’échauffement ou la stratégie de récupération de l’extrême droite, paraît oublier son refus de la double peine et même sa discrimination positive en rejetant les Zep. Au risque pour l’un d’apparaître comme un plagiaire opportuniste, pour l’autre comme un agitateur amnésique.

L’oncle démocrate-chrétien et le frère libéral

Les caractères ont aussi leurs forces et leurs faiblesses. Pour parler de celles-ci on a vu Sarkozy confondre colère privée et autorité publique lorsque sa vie est devenue l’objet d’une mise en scène qui lui échappait. On l’a entendu ensuite s’obstiner dans un dérapage verbal qu’il aurait pu rattraper en mettant « racailles » au pluriel ou en verlan. On connaît un peu moins Villepin. On peut le créditer à la fois d’un discours noble qui témoigne d’une ambition pour le pays et d’une capacité à la sobriété quand les circonstances l’imposent. Mais on peut s’inquiéter, comme l’a fait Pierre Nora dans une tribune libre, que l’auteur d’un livre inspiré sur les Cent Jours se soit dérobé à la célébration d’Austerlitz. Et se poser des questions sur un ex-ministre de l’Intérieur sous le mandat duquel a éclaté l’affaire Ambiel qui a affaibli Raffarin et sont sorties les fuites concernant Cécilia Sarkozy. Ce qui tranchera sur ce plan sera sans doute, au-delà des images de la rupture ou de l’adaptation, l’image présidentielle dont les Français auront besoin pour le prochain quinquennat : celle d’un frère bagarreur qui les défend au risque de les secouer et de les diviser, ou d’un oncle apaisant qui reprend la famille et, comme le guépard de Lampedusa, fait que tout ait l’air de changer pour que rien ne change.

Mais des éléments extérieurs peuvent aussi infléchir le cours des choses. Le degré d’affaiblissement du leader du FN, s’il se confirme, favorise bien sûr le ministre de l’Intérieur. La gauche, cantonnée jusqu’ici au rôle d’arbitre, a contribué à diaboliser Sarkozy mais l’approche de l’élection produira d’autres effets. Une critique du principal objet de fierté du gouvernement, la baisse du chômage, se met en place avec Martine Aubry qui a identifié la part importante des départs à la retraite dans cette décrue. En sens inverse la désignation, annoncée, du candidat socialiste en novembre, pourrait accroître l’espace d’un candidat de droite de second tour. C’est en tout cas l’objectif visé par les villepinistes quand ils ont obtenu un report en janvier 2007 de la désignation du candidat de l’Ump. 2006 sera aussi l’année des prises de position à droite. Balladur et Giscard ont déjà choisi leur camp, les chiraquiens l’autre, où les ont rejoints Borloo et de Robien. Mais on attend encore Juppé, dont les préférences sont devenues énigmatiques et Raffarin dont s’est rapproché Thierry Breton. Le paradoxe du second mandat de Chirac pourrait être qu’il finisse par une scission de la droite entre démocrates-chrétiens et libéraux, que la dualité des caractères personnels accouche d’une clarification des caractères politiques.