Les sunnites, l'Irak et l'État islamique
La montée en puissance de Da‘ech braque à nouveau les projecteurs sur l’Irak. Pour mieux comprendre les affrontements en cours, il faut revenir à la situation du pays, de l’invasion américaine à l’installation de Nouri Al-Maliki au pouvoir. Progressivement marginalisés, les sunnites se trouvent aujourd’hui dans une position charnière, dans leur rapport à l’État islamique comme au gouvernement irakien.
L’offensive djihadiste fulgurante qui s’est emparée de l’Irak depuis le 10 juin 2014 est sans précédent dans l’histoire d’un conflit pourtant marqué, depuis la chute du régime baasiste de Saddam Hussein en 2003, par des niveaux de violence extrêmes. Au regard du pourrissement de la situation intérieure ces dernières années, sur fond de conflit civil en Syrie, l’onde de choc était néanmoins tragiquement prévisible. De fait, le déchaînement de brutalité emblématique de l’État islamique n’est-il pas après tout l’enfant monstrueux d’une guerre d’Irak non refermée, et des spasmes d’une histoire plus ancienne que l’on a voulu occulter ? Au cœur de la crise se trouve notamment une question irrésolue depuis la période d’occupation étrangère et ses lendemains : celle des Arabes sunnites, écrasés sur le plan militaire, tenus à distance du processus politique et des institutions dans l’après-Saddam Hussein, et économiquement dépossédés. C’est sur leur humiliation collective que s’est pour une large part bâti l’État islamique, dès lors entièrement tourné vers l’achèvement d’une revanche qui n’a pas tardé à diviser ses premiers intéressés et un monde sunnite en pleine tourmente.
L’humiliation sunnite, terreau du djihad
Depuis le printemps 2003, la trajectoire tout entière des Arabes sunnites d’Irak peut sans difficulté se résumer à un maître mot : l’humiliation, inscrite au creux de leur (re)construction identitaire, et dont le caractère toujours plus prononcé, synonyme d’un indépassable sentiment d’injustice et de colère, éclaire à maints égards le chaos des dernières années et plus encore des derniers mois.
Il y a dix ans, jour pour jour, se déroulaient deux sièges militaires meurtriers à Fallouja, bastion du soulèvement armé anti-américain dans la grande province sunnite conservatrice d’Al-Anbar, à l’ouest de l’Irak. Écrasés par le démantèlement de l’armée, dont ils formaient l’ossature depuis l’ère ottomane, par la campagne de débaasification initiée par la coalition et par la revanche d’un gouvernement dominé par les anciens opposants chiites et kurdes, les sunnites allaient, à partir des deux batailles de Fallouja, se tenir durablement en retrait de la transition1. Il n’est d’ailleurs pas surprenant que les djihadistes aient attendu l’anniversaire de cette funeste conflagration pour lancer leur assaut dès le mois de janvier 2014, signifiant à tous et chacun le temps venu de la revanche. Fallouja a constitué une étape charnière en ce qu’elle a coupé les Arabes sunnites du processus politique, vers lequel ils ont par la suite eu le plus grand mal à revenir. Ils se refusent ainsi à prendre part aux premières élections législatives de janvier 2005, laissant les principales coalitions communautaires chiites et kurdes s’imposer. Ils ne participent que de manière restreinte au deuxième scrutin national tenu en décembre de la même année et aux travaux de rédaction de la Constitution, dans le cadre desquels ils rejettent l’adoption du fédéralisme – soutenu par les Kurdes et qui équivaut, à leurs yeux, à une partition inacceptable du pays. Les Arabes sunnites manquent surtout d’une direction politique unifiée car l’opposition au régime baasiste a été bien peu nombreuse parmi eux et plus encore déployée en dehors des cadres communautaires promus par les États-Unis à partir de 2003 avec la formation d’un gouvernement transitoire sur des lignes ethno-religieuses. Dans ce contexte, les sunnites se trouvent, bien malgré eux, réduits au statut de minorité. Tandis que les courants les plus nationalistes s’y opposent en rejetant la communautarisation du jeu politique et en affirmant la supériorité de l’intérêt national irakien, les salafistes intègrent le stigmate identitaire qui leur est apposé en en renversant la charge négative : le sunnisme devient l’instrument par lequel les fidèles pourront mettre à bas le pouvoir chiite « illégitime » et « mécréant », et devenir un modèle pour leurs voisins, la Syrie plus particulièrement. Alors que le conflit s’enlise, et que s’essouffle le nationalisme, c’est cette tendance qui prend le dessus en appelant à redoubler de violence contre la présence étrangère et un ordre politique jugé impie. Il faut, pour ses partisans, offrir aux sunnites assiégés un projet entièrement novateur, celui de l’État islamique, seul capable de rompre leur isolement et de les doter d’une représentation aussi puissante que celle des premiers siècles de l’islam. La branche irakienne d’Al-Qaida, conduite par son émir jordanien Abou Mousab Al-Zarqawi, considère déjà à l’époque que le temps de la moisson est venu.
Le 15 octobre 2006 est ainsi proclamé l’État islamique d’Irak (Dawlat al-Iraq al-islamiyya) par un Conseil consultatif des moudjahidin, une alliance d’insurgés irakiens qui regroupe l’essentiel des factions salafistes-djihadistes présentes sur le terrain. Après la mort d’Al-Zarqawi dans un raid aux abords de Baqouba, chef-lieu de la province de Diyala, le commandement central d’Al-Qaida prend ses distances et c’est Abou Omar Al-Baghdadi qui assume la direction de cet État dissident jusqu’à sa mort en avril 2010. Il devient l’emblème de cette génération de combattants irakiens qui, par leur bravoure face aux troupes américaines, ont supplanté les djihadistes étrangers. Alors qu’Al-Qaida s’était donné pour mission première de frapper les États-Unis, Israël et leurs alliés, l’État islamique modifie les orientations de la lutte armée en la confessionnalisant : ce sont dorénavant les chiites et derrière eux l’Iran – la Perse safavide dans l’imaginaire salafiste, dynastie chiite ayant régné de 1501 à 1736 en opposition au sunnisme ottoman – qui sont les cibles privilégiées du djihad2. Comment le sunnisme, orthodoxie de l’islam, pourrait-il triompher autrement ? Le soulèvement en Syrie, tout d’abord pacifique mais qui se mue en guerre civile, confère de nouvelles opportunités à l’État islamique. Le 9 avril 2013, dixième anniversaire de la chute de Bagdad, Abou Bakr Al-Baghdadi – successeur attitré d’Abou Omar – annonce la fusion de son groupe avec l’organisation djihadiste syrienne du Front de la victoire (Al-Nosra en arabe), affiliée à Al-Qaida. Alors rebaptisée État islamique en Irak et au Levant (Dawlat al-islamiyya fi al-Iraq wa al-Cham), cette entité sera ensuite plus communément désignée sous son acronyme arabe Da‘ech – lequel n’est pas sans susciter de nombreuses polémiques. Avec un ample territoire sous sa coupe et une manne financière dépassant les deux milliards de dollars à l’approche de l’été 20143, l’État islamique peut s’affranchir de toute autorité extérieure et enfin clamer son indépendance.
Al-Maliki et la radicalisation du conflit
Nouri Al-Maliki s’était hissé au pouvoir en 2006 en promettant la réconciliation aux Irakiens, alors que se déchaînaient les passions communautaires. Huit ans plus tard, et alors que l’ancien Premier ministre chiite a finalement été évincé, le bilan est désastreux : non seulement cette réconciliation n’a pas eu lieu, mais l’exécutif n’a fait qu’aggraver le divorce des Arabes sunnites avec l’État central.
À partir de 2010 et des élections législatives de mars, le gouvernement irakien opère un tournant autoritaire évident. Bien qu’ayant officiellement perdu face à son rival Iyad Allawi, un chiite laïc favori des sunnites, Al-Maliki est reconduit dans ses fonctions au terme d’une interminable crise. Dès lors, le nouvel homme fort de Bagdad cumule tous les pouvoirs : non content d’occuper le sommet de l’État, il s’arroge les portefeuilles stratégiques de l’Intérieur et de la Défense et accélère la mise au pas de l’armée, des forces de sécurité et des administrations. En arrière-fond, la coalition Iraqiyya d’Allawi, qui avait offert un embryon de leadership aux sunnites, finit par éclater sous le poids de ses divisions. Al-Maliki élimine méthodiquement et systématiquement ses opposants, selon une logique culminant fin 2011 lorsqu’il prononce un mandat d’arrêt contre le vice-président sunnite Tarek Al-Hachémi, Frère musulman historique. Le retrait des Américains semble encore précipiter ce retour de l’Irak à un système autocratique. Al-Maliki emprunte en effet à tous les registres du dictateur en herbe : des défilés militaires en grande pompe, non sans rappeler ceux de l’ancien despote pendu fin 2006, à la répression policière qui s’abat tous azimuts.
Il s’agit du sort peu enviable spécifiquement réservé aux Arabes sunnites qui, dans leurs quartiers et leurs provinces (Al-Anbar, Ninive, Salahaddin, Diyala et Kirkouk), vivent en véritable état de siège. Lorsque exaspérés par la politique de Bagdad, ces derniers lancent, fin 2012, un mouvement de protestation pacifique destiné à arracher des réformes qui se sont trop fait attendre – fin de l’exclusion des sunnites, libération des prisonniers incarcérés arbitrairement, abrogation des lois antiterroristes et de la débaasification –, Al-Maliki refuse toute négociation et envoie une armée majoritairement chiite et soumise à ses ordres réprimer les manifestants. Dans la foulée, plusieurs gardes du corps du ministre des Finances sunnite Rafi Al-Issawi sont aussi arrêtés par les autorités. De manière analogue aux accusations portées contre Al-Hachémi un an plus tôt, Al-Issawi est pointé du doigt pour son implication présumée dans des actes terroristes ; il annoncera officiellement sa démission en mars 2013, suivi par plusieurs autres ministres de confession sunnite. La contestation gagne dès lors les principales villes sunnites (Ramadi, Fallouja, Tikrit, Samarra et Mossoul), sans que Bagdad ne propose un quelconque dialogue et encore moins une solution. Au contraire, la contestation prend une tournure plus violente lorsque le gouvernement décide d’écraser, à la fin du mois d’avril 2013, un camp de manifestants à Hawija, dans la province de Kirkouk, causant des dizaines de morts. Soucieux de justifier sa répression, Al-Maliki évoque la main cachée d’Al-Qaida et la responsabilité des baasistes. La radicalisation du mouvement au profit de l’État islamique devient une formalité, d’autant que le conflit syrien voisin a créé une solidarité de fait entre des Arabes sunnites opprimés, dans les deux pays, par des systèmes politiques chiites.
En juin 2014, la colère atteint son apogée. L’État islamique, dont les membres sont particulièrement aguerris au combat, s’empare de Mossoul, deuxième ville d’Irak, puis étend son emprise sur les provinces de Ninive, Kirkouk, pétrolifère et disputée entre Arabes et Kurdes, et Salahaddin, fief natal de l’ancien dictateur Saddam. L’objectif est clair : conquérir enfin Bagdad, capitale du califat sunnite abbasside (750-1258), symbole d’un âge d’or de l’islam. Désireux de consolider ses gains, l’émir Al-Baghdadi proclame, le 29 juin depuis la grande mosquée de Mossoul, la restauration du califat, tout en poursuivant sa percée territoriale vers l’Est, en direction du Kurdistan autonome où ses troupes affrontent, pendant de longues semaines, les peshmergas kurdes. À partir d’août, ces derniers profitent de l’intervention militaire aérienne des États-Unis, déterminés à protéger Erbil où se situent d’importants intérêts économiques et personnels diplomatiques américains. Jamais les Kurdes n’avaient fait l’expérience de la barbarie djihadiste qui, quelques jours auparavant, a poussé à la désertion des milliers de soldats de l’armée irakienne. Ils parviennent toutefois à repousser l’offensive, à l’issue de vifs combats et avec peu de moyens. En toile de fond, c’est l’hécatombe, avec un bilan humain évalué à 9 343 civils irakiens tués depuis janvier 2014 selon les Nations unies. Les djihadistes instaurent la terreur partout où ils s’implantent, au nom de la défense de l’unicité de Dieu (tawhid). Ils diffusent en outre une charte de seize articles supposés ordonnancer la vie de ceux devenus ses sujets. L’alcool, le tabac et les loisirs sont totalement proscrits, sous peine de sévères sanctions. L’héritage préislamique, au cœur du patrimoine millénaire de l’Irak, est détruit.
Lorsqu’elles ne sont pas décimées car infidèles, les minorités sont contraintes à la conversion à l’islam ou réduites au rang de dhimmis (statut inférieur réservé aux non-musulmans). Elles sont alors ponctionnées d’un impôt, la jizya, censé leur garantir une protection, mais qui n’empêche pas meurtres et exactions dans les faits. Privées de leurs droits et forcées à revêtir le voile intégral, les femmes sont quant à elles marchandées, voire mises en esclavage. L’assujettissement des populations, qui n’ont guère d’autre choix que l’obéissance, se veut absolu, sous peine d’ignobles châtiments (exécutions, mutilations, crucifixions, lapidations, éventrations). C’est une tuerie massive qui prend place dans les territoires passés sous le diktat de l’État islamique, reconnu coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité par les Nations unies, l’Union européenne et la Ligue arabe. Les communautés chrétiennes, parmi les plus anciennes du Moyen-Orient et qui représentent une mosaïque catholique (chaldéenne) et orthodoxe, sont les premières visées. Les Yézidis – un peuple kurdophone présent dans les plaines de Ninive depuis des millénaires et dont la croyance religieuse est syncrétique, associant l’islam à plusieurs religions anciennes –, les Turkmènes et les Chabaks – rattachés à la famille kurde et pratiquant une religion hétérogène mêlant, entre autres, chiisme et alévisme – sont eux aussi persécutés par l’État islamique car considérés comme hérétiques. Si certains parviennent à fuir vers des régions plus sûres, d’autres, en grand nombre, sont condamnés à errer et à mourir de faim dans les montagnes de Sinjar. L’objectif des djihadistes est d’user de ces faits d’armes en vue de terroriser et soumettre, le comble de l’horreur résidant dans l’enlèvement, la torture et l’exécution d’enfants, que les combattants voient parfois comme des apostats et que leurs prédécesseurs en Algérie appelaient déjà à égorger durant la décennie noire dans ce pays.
Mais ce sont les chiites qui restent les plus maudits par les salafistes, dépeints comme « réjectionnistes » (rawafidh) et ayant de tout temps menacé le sunnisme. Peu après l’offensive sur Mossoul, des centaines de soldats de confession chiite issus des deux armées irakienne et syrienne, et de nombreux prisonniers, sont massacrés. Leurs cadavres, les poings liés, sont jetés dans des fosses communes comme au temps de Saddam Hussein… Des milices chiites irakiennes envoyées au combat en Syrie aux côtés de Bachar Al-Assad, sont rappelées vers l’Irak ou remobilisées sur le terrain pour protéger Bagdad. À la fin août, Al-Maliki, qui convoitait un troisième mandat, est remplacé, sous la double pression des États-Unis et de l’Iran, par Haïdar Al-Abadi, autre membre du Parti de l’appel islamique (Hizb al-Da‘wa al-islamiyya) jugé plus consensuel. Celui-ci s’engage à reconstituer les rangs d’une armée tout en ne s’opposant pas, devant le risque imminent représenté par l’État islamique, à la coopération entre milices chiites, peshmergas et tribus. Quelques territoires sont reconquis, dont la ville turkmène chiite d’Amerli, dans la province de Salahaddin.
Un monde sunnite en pleine tourmente
Depuis l’annonce du califat par Al-Baghdadi, le monde sunnite est en ébullition, essentiellement partagé entre un sentiment d’euphorie face à cette vengeance de l’histoire et l’adhésion au projet de l’État islamique, et une frayeur palpable face aux effets imprévisibles et potentiellement délétères de cette contagion djihadiste.
En Irak comme en Syrie, l’État islamique s’est fait l’expression morbide d’un sunnisme réprimé par les régimes en place et ayant choisi la voie la plus extrême du djihad suite à l’échec politique des islamistes modérés – les Frères musulmans notamment. Pour progresser de manière aussi spectaculaire, les combattants ont bénéficié du soutien ou de la passivité des populations locales, non disposées à défendre des autorités chiites honnies. Des villes comme Fallouja ou Mossoul, aujourd’hui largement irrécupérables par le gouvernement central, ont offert un environnement plutôt favorable aux djihadistes en raison de la présence d’acteurs radicalisés : les imams et tribus, dont celles qui s’étaient soulevées une première fois contre l’État islamique en 2007-2008 et qui avaient vu leurs revendications « trahies » à la fois par l’armée américaine, à laquelle elles s’étaient adossées, et par le pouvoir qui, en lieu et place de leur intégration dans l’appareil militaire et sécuritaire, les avait réduites au silence en réprimant leur « réveil » armé (sahwa en arabe). Beaucoup de ces cheikhs, pourtant peu séduits par la pensée salafiste rigoriste prônée par l’État islamique, ont préféré tourner casaque et revenir à la lutte contre les autorités, même au prix d’une alliance de fait avec les djihadistes.
Or le nouveau califat n’a pas fait que des heureux parmi le camp sunnite, dont certains représentants voient d’un très mauvais œil son ambition démesurée. En ayant damé le pion à sa sœur aînée et concurrente Al-Qaida, l’État islamique a tout d’abord provoqué d’importants remous au sein de la nébuleuse djihadiste, en particulier en Syrie où des factions comme Al-Nosra ou le Front islamique, une alliance de rebelles formée en novembre 2013 par des islamistes plus ou moins modérés et forte de milliers d’hommes, ont qualifié le dessein d’Al-Baghdadi de nul et non avenu. Dès 2013, des dissensions étaient apparues entre combattants lorsque l’émir d’Al-Nosra, Abou Mohammed Al-Joulani, tout en reconnaissant le soutien des hommes d’Al-Baghdadi en Syrie, avait démenti son association avec l’État islamique et réaffirmé son allégeance à Al-Qaida, dirigée par l’Égyptien Ayman Al-Zawahiri depuis la mort d’Oussama Ben Laden. Celui-ci n’avait pas manqué de qualifier lui-même la création de Da‘ech d’erreur, confirmant qu’Al-Nosra restait son seul représentant légitime en Syrie. C’est au terme de combats fratricides dans les provinces syriennes de Raqqa, Deir ez-Zor, Hassaka et Homs que l’État islamique s’est finalement imposé en 2014, accusant Al-Qaida d’avoir semé la discorde entre moudjahidin et tenté de faire obstacle au califat porté par ses membres. Alors que beaucoup d’entre elles s’étaient initialement rangées du côté de l’État islamique par ressentiment à l’encontre de Bagdad et dans l’espoir d’un vrai changement, les tribus ont aussi rapidement revu leur position face à la sauvagerie des djihadistes et à l’assassinat des leurs. L’importante tribu Chammar combat ainsi actuellement aux côtés des peshmergas le long de la frontière entre l’Irak et la Syrie, tandis que les Jabbour et Bani Saad, entre autres clans, se sont mobilisés le long du Tigre. Mais les tribus, qui constituent un indéniable levier, ont perdu beaucoup de leur influence et restent divisées quant aux moyens de la lutte et sur la question de l’après-État islamique4.
Au niveau régional, le califat des djihadistes nie les frontières du Moyen-Orient héritées de la Grande Guerre et du démembrement de l’Empire ottoman. Pour ses membres, il faut définitivement éradiquer la géographie issue du projet colonial européen « arrogant » et « croisé », et des accords secrets signés en 1916 par les deux diplomates britannique et français Mark Sykes et François Georges-Picot. Mégalomane, Al-Baghdadi ambitionne de prendre la suite des califes historiques – dont le dernier, ottoman, a été déposé en 1924 – et appelle au rejet de tout ce qui pourrait contrecarrer cet objectif – les concepts de démocratie, laïcité et nationalisme sont associés, à longueur de communiqués diffusés sur la Toile, à des « ordures » de l’Occident, responsables de l’irrémédiable déclin arabe. Ils doivent ainsi laisser place à un panislamisme qui unira tous les sunnites sous un même gouvernement, l’État islamique, par ailleurs doté d’un certain nombre de relais régionaux, aussi bien au Machrek (Liban, Jordanie, territoires palestiniens, Égypte), que dans le Golfe et dans les pays du Maghreb. Au-delà de leurs efforts pour brider l’Iran et son expansionnisme religieux chiite, le projet des djihadistes n’est pas sans inquiéter les régimes sunnites, qui ont paradoxalement promu la cause sunnite par un appui notoire aux formations armées les plus radicales. Une partie de l’establishment religieux et politique d’Arabie Saoudite est connue pour sa caution idéologique aux courants salafistes et des financements plus ou moins obscurs à destination des djihadistes, en plus de ceux de riches sponsors d’autres monarchies de la péninsule (Qatar, Koweït…). Le constat, aujourd’hui, est sans appel : tous les calculs de ces acteurs sont fondamentalement remis en cause par le monstre qu’est l’État islamique, qu’ils ont directement contribué à façonner. Les Saoudiens les premiers se trouvent dans la ligne de mire des moudjahidin qui assimilent Riyad à un régime corrompu, collaborateur et apostat, surtout depuis que le royaume a rejoint, avec neuf autres pays arabes, la lutte anti-djihadiste. Un pays comme la Turquie est aussi rattrapé par ses ambiguïtés à l’égard de l’État islamique, dont il a facilité l’approvisionnement en hommes et en armes à la fois contre le régime d’Al-Assad et les Kurdes syriens.
À l’heure où l’offensive se poursuit en Irak, dans le Nord et la province d’Al-Anbar, Ramadi étant récemment tombée aux mains des djihadistes, est-il possible de ramener les sunnites vers le gouvernement ? Depuis le début de la crise, l’un des obstacles à une contre-offensive coordonnée et efficace a été l’absence d’une direction politique sunnite assez forte, représentative, pour offrir une alternative au chaos. Des personnalités comme le vice-président Oussama Al-Noujaïfi et le vice-Premier ministre Saleh Al-Moutlak ont perdu beaucoup de leur aura passée, tandis que les gouverneurs des provinces conquises par l’État islamique ont soit dû fuir, à l’instar d’Athel Al-Noujaïfi à Ninive, soit dû se rendre à l’évidence de capacités sommaires pour contrer seuls les djihadistes. Bien que le gouvernement d’Al-Abadi ait donné des assurances aux sunnites pour les pousser à revenir dans le giron de Bagdad, les stratégies à l’œuvre sont contrastées. Si les uns soutiennent l’établissement d’une garde nationale locale répondant des autorités provinciales et du ministère de la Défense, et permettant en quelque sorte d’institutionnaliser la mobilisation des tribus, ces dernières s’y opposent en y voyant une tactique de diversion consistant une nouvelle fois à les maintenir en dehors de l’armée tout en continuant à les contrôler par le biais d’un corps intermédiaire.
En réaction au projet de l’État islamique, mais aussi face au gouvernement chiite dans lequel ils ont perdu confiance et aux Kurdes dans les territoires disputés, certains sunnites contemplent à présent l’horizon d’une région autonome dotée de prérogatives et de moyens financiers accrus grâce à la réallocation d’une plus importante partie de la rente. Ce penchant séparatiste régional chemine en réalité depuis plusieurs années et s’est vu accentué sous le régime répressif d’Al-Maliki. Depuis la fin 2010 et leur échec à prendre la tête d’un gouvernement d’unité, une partie des sunnites s’est graduellement rangée derrière l’idée d’une telle région autonome sur le modèle kurde. En juillet 2011, Oussama Al-Noujaïfi, à l’époque président du Parlement et remplacé depuis 2014 par Salim Al-Jabbouri, avait ainsi annoncé que les sunnites étaient prêts à envisager une séparation territoriale s’ils restaient ostracisés sur un plan national. Au mois d’octobre suivant, c’était au tour de la province de Salahaddin d’exprimer son intention d’organiser un référendum sur l’autonomie, bientôt suivie par Diyala. Ce revirement sunnite n’est pas étranger à certaines considérations financières et énergétiques. Une région autonome peut en effet prétendre à une part plus substantielle du budget fédéral. Jusque-là, c’est le raisonnement inverse qui prévalait : les sunnites restaient attachés au principe d’une centralisation du secteur pétrolier par crainte d’être privés des ressources en hydrocarbures qui ne sont pas situées dans leurs zones, mais aux périphéries du pays. De retour dans le débat, cette autonomie sunnite n’est pas sans susciter des réticences, même si elle pourrait indéniablement faciliter la mobilisation des tribus contre les djihadistes et, ce faisant, constituer un début de sortie de crise.
13 octobre 2014
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Spécialiste de l’Irak au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri-Sciences Po), chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (Iremam), elle publiera prochainement Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’État islamique, Paris, Vendémiaire.
- 1.
Voir Myriam Benraad, « Du phénomène arabe sunnite irakien : recompositions sociales, paradoxes identitaires et bouleversements géopolitiques sous occupation (2003-2008) », Hérodote, no 130, automne 2008, p. 59-75.
- 2.
M. Benraad, « De la tentation hégémonique au déclin de l’organisation d’Al-Qaida en Irak, miroir des métamorphoses d’une insurrection (2004-2008) », Maghreb-Machrek, no 197, automne 2008, p. 87-101.
- 3.
L’État islamique dirige une économie de guerre sophistiquée autour du contrôle des puits de pétrole, des réseaux de contrebande, du pillage des banques, des extorsions, des rançonnages, des ressources hydrauliques et agricoles, et d’autres trafics comme celui des antiquités.
- 4.
M. Benraad, « Contre l’État islamique, la carte tribale », Libération, 14 septembre 2014.