Emmanuel Macron via Wikimedia
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Dépossession démocratique

Si crise démocratique il y a aujourd’hui, celle-ci relève moins des blocages et impasses où nous sommes, que de la dégradation plus profonde du rapport des citoyens à la politique et à la chose publique. En prétendant dépasser les conflits politiques, le macronisme a accéléré cette dégradation.


Il y a des décennies que le leitmotiv de la crise, omniprésent dans de multiples domaines, a envahi notre actualité politique1. Il atteint aujourd’hui son paroxysme à l’épreuve des soubresauts et des offensives qui ébranlent nos sociétés démocratiques, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur. En France, l’instabilité politique liée à la pratique du pouvoir par le président de la République Emmanuel Macron engendre une situation rarement connue jusqu’à aujourd’hui. Depuis la dissolution de juin 2024 (qui s’inscrit dans la droite ligne de cette pratique), on assiste à la fois à une exacerbation des inquiétudes sur les dysfonctionnements et les blocages de notre système démocratique, et à une contestation de plus en plus ouverte de ses principes au profit d’autres formes, essentiellement autoritaires. Cette situation relativement inédite donne lieu à différentes analyses interprétatives. Les unes mettent en cause des procédures et des règles institutionnelles devenues inadaptées (le régime de la Ve République, les modes de scrutin, la disparition du « fait majoritaire »,  etc.) ; les autres incriminent les comportements des partis politiques incapables de bâtir des « compromis » ; d’autres encore estiment que la détérioration est bien plus profonde, et qu’elle engage la nature du lien représentatif et le rapport des citoyens à la politique. Il n’est donc pas inutile de revenir, fût-ce brièvement, sur un certain nombre de ces hypothèses.

La démocratie « en crise »

L’idée d’une « crise » de la démocratie, d’une démocratie « en crise », doit être maniée avec précaution. En effet, parler de « crise » au sens d’un dérèglement ou d’une perturbation, si graves soient-ils, sous-entend qu’il existe une situation régulière, permanente, propre à un système qui fonctionnerait « normalement » du fait de sa stabilité. L’instabilité politique, dont parlent aujourd’hui la plupart des commentateurs et des politiques, semble se référer à ce présupposé. S’agit-il alors de revenir à l’état « normal » de la démocratie ?

Si l’on veut dire que – du fait de la forte instabilité gouvernementale – des institutions démocratiques sont momentanément empêchées de fonctionner, de voter des lois et de les faire appliquer, alors effectivement la démocratie est aujourd’hui en proie à ce type de vicissitudes. Mais il faut rappeler que les mécanismes institutionnels ne sont pas le dernier mot de la démocratie. Celle-ci n’est pas seulement un régime de fonctionnement, elle est aussi un régime d’existence. Comme toutes les formes de société, elle est un champ d’expériences, une manière de vivre en commun et d’instituer des rapports entre les hommes. Elle ne se réduit pas à une forme de gouvernement, elle est liée à un horizon de sens, soutenue par un ethos, une culture et un imaginaire social. Si crise de « régime » il y a, elle ne concerne donc pas seulement les blocages ou les impasses du jeu politique (pratique verticale du pouvoir exécutif, montée de l’extrême droite, stratégie douteuse et vociférations de l’extrême gauche, affaiblissement de la gauche de gouvernement, problèmes posés par la tripartition parlementaire, etc.), elle tient aussi à d’autres facteurs qui ne sont pas uniquement conjoncturels, et qui concernent le rapport des citoyens à la politique et à la chose publique. Si souhaitables que soient éventuellement des réformes de procédure (changement ou aménagement du mode de scrutin, passage à la proportionnelle, élaboration d’une nouvelle Constitution), il est douteux qu’elles suffisent à débloquer la situation et, encore moins, à résoudre la crise profonde dans laquelle nous sommes plongés.

La dépossession démocratique

La crise, il faut le rappeler, engage aussi les subjectivités. Elle se vit, s’éprouve, et ne se caractérise pas seulement par des dysfonctionnements objectivement repérables. La profonde dégradation du lien représentatif (qui ne se réduit pas à la seule élection), le rejet des institutions nationales, la lassitude, le découragement, la défiance, voire la répulsion, à l’égard du « chaos politique actuel » : tous ces éléments sont bien connus2. Cette crise de la légitimité politique conduit presque la moitié des Français à mettre en question la valeur de la démocratie où « rien n’avance » faute d’« efficacité », à approuver l’idée d’un dirigeant « fort », d’un véritable « chef » qui n’aurait besoin ni des élections ni du Parlement. La dérive autoritaire est à notre porte, elle y a même mis le pied. Cette demande croissante d’autorité – ou plus exactement d’autoritarisme – est d’autant plus inquiétante qu’elle peut être interprétée comme le signe d’un renoncement des citoyens à l’idéal démocratique lui-même, au choix d’une forme de société dont le principe est « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple ».

Mais précisément, à lire attentivement cette formule d’Abraham Lincoln dans son discours de Gettysburg le 19 novembre 1863, il apparaît que les choses sont moins simples qu’il n’y paraît. La défiance et la désaffection à l’égard des institutions et du politique manifestent tout autant le rejet d’une « gouvernance » et d’un mode de gouvernement incapables d’entendre et de faire droit aux attentes démocratiques des citoyens (« pour le peuple ») et à leur volonté, fût-elle diffuse, d’être partie prenante dans les affaires de la cité (« par le peuple »). Autrement dit, c’est à une conception et une pratique minimalistes et/ou dévoyées de la démocratie qu’ils opposent une fin de non-recevoir. Celles-là mêmes qui faisaient dire à Emmanuel Macron, au moment de la réforme des retraites, que « l’émeute ne l’emporte pas sur les représentants du peuple » et que « la foule n’a pas de légitimité face au peuple qui s’exprime souverain à travers ses élus ». Outre le mépris dont elle procède, la formule contrevient aux principes mêmes de la démocratie représentative, où les citoyens ne se contentent pas de voter pour élire leurs représentants, mais où leur capacité politique – non électorale et hors du contrôle des gouvernants – peut et doit s’exprimer à tout moment dans l’espace public. Si les institutions démocratiques ne se nourrissent pas de la « force vive du pouvoir populaire », elles « vieillissent et dépérissent3 ».

Que les citoyens n’acceptent plus le fossé qui s’est installé entre la pratique des gouvernants et leurs aspirations collectives, qu’ils aient en permanence le sentiment de se trouver face à un pouvoir sourd et aveugle à leurs revendications de justice sociale et d’égale dignité, et qu’ils soient désenchantés par le jeu politicien des partis conduit un grand nombre d’entre eux à se jeter dans les bras des « dégagistes » de tout genre, à céder aux tentations autoritaires ou à se désintéresser de la chose publique. Mais on peut faire un pas de côté et reconsidérer différemment la question de la dépossession démocratique. Ou encore, pour reprendre les termes de Michel Foucault, se demander ce que signifie le refus d’être gouverné « comme cela, par cela, au nom de ces principes-ci, en vue de tels objectifs et par le moyen de tels procédés, pas comme ça, par pour ça, pas par eux4 ».

Les sondages et les enquêtes sur la confiance ou la défiance envers les institutions et les politiques n’envisagent jamais la défiance, voire la peur, que le pouvoir peut avoir à l’égard du peuple. Pour fonctionner, dit-on, la démocratie a besoin que le peuple ait confiance en ses gouvernants. Mais l’inverse n’est-il pas tout aussi fondé ? Le pouvoir démocratique ne repose-t-il pas sur la confiance à l’endroit du peuple ? La politiste Hélène Landemore, dans une tribune récente, souligne que « le régime politique actuel a peur du peuple5 ». De cette peur – je dirais plutôt de cette défiance, voire de cette répulsion – les populismes et l’extrême droite s’emparent aujourd’hui a contrario de manière démagogique pour flatter le « bon sens » populaire du boucher-charcutier6 et stigmatiser le mépris des « élites » pour l’intelligence spontanée des gens « ordinaires » ou du « vrai » peuple.

La justification de la méfiance et de la suspicion des gouvernants à l’égard d’un peuple aveugle, soumis à ses passions et hautement manipulable (comparable pour Platon à un « gros animal ») s’inscrit dans une longue tradition « démophobe ». Elle se présente sous de multiples variantes. Aujourd’hui, ce sont les « passions tristes » qui habitent, dit-on, les classes populaires : l’envie, la jalousie, la paresse qui entrave le désir de réussite et conduit au fléau de l’assistanat et, depuis que la taxe Zucman a été évoquée pour remédier à l’injustice fiscale, la « haine des riches », ce poison qui mine notre société7…

Il est heureux que cette tendance ait été contredite depuis longtemps par des penseurs qui ont réfléchi tout autrement sur les conditions de la délibération et de la décision collectives. Ces derniers ne spéculent ni sur la spontanéité d’un peuple qui a toujours raison, ni sur son homogénéité et son unité (le peuple). Leur point de départ est la construction de jugements fondés à partir d’une pluralité : pour Aristote, le repas pris en commun où chacun apporte son écot est meilleur, par sa variété, que celui qui est organisé par une seule personne. Et comme la politique n’est pas une salle de classe et que les citoyens ne sont pas des enfants, ils n’ont pas non plus besoin de la pédagogie d’un gouvernant-maître d’école. On se souvient avec effarement d’Emmanuel Macron, intervenant lors d’un « débat citoyen » dans la Drôme en janvier 2019 : « La vraie réforme, elle va avec la contrainte, les enfants ! » Quant à l’unité, elle est tissée par les conflits qui sont le milieu propre de la politique et structurent la dynamique démocratique. Ce qui suppose la confrontation des positions, la pratique effective du dissensus et la reconnaissance de la légitimité de l’autre à énoncer des revendications susceptibles d’être écoutées et de s’inscrire dans la logique démocratique.

Si des réformes institutionnelles sont nécessaires, il faut donc se demander en quoi elles contribuent à revivifier la dynamique démocratique, à multiplier et à diversifier les échanges, les occasions de socialisation et les lieux de décision collective. Des idées et des propositions ont déjà été faites depuis longtemps pour enrichir le lien représentatif : assemblées citoyennes, référendums locaux, conseils de quartier,  etc. Elles ne visent pas à se substituer à la représentation, mais à renforcer et à pluraliser la capacité des citoyens de participer collectivement aux décisions. Elles ne sont pas non plus la panacée et leur exercice est très difficile à mettre en place. Mais lorsque le pouvoir lance des expériences présentées comme des innovations démocratiques inédites (le « grand débat national » après la crise des Gilets jaunes, les cahiers de doléances, la Convention citoyenne pour le climat…), qu’elles ne sont suivies d’aucun effet et que leurs résultats ne sont pas pris en compte, elles sont ensuite perçues à juste titre comme des éléments de communication politiques, voire des simulacres, qui renforcent le sentiment de dépossession démocratique. Le problème essentiel demeure : il tient à la fois au déni de la nature du lien représentatif (qui n’est pas seulement une délégation de pouvoir) et au refus d’élaborer les conditions renouvelées qui redonneraient aux citoyens leur capacité d’action politique et les instruments de la puissance collective inhérente à la logique démocratique.

Conflit et compromis

L’urgence de la crise pousse maintenant les forces politiques à passer des « compromis », sous peine de déclencher une nouvelle catastrophe, à savoir une dissolution qui reconduirait, en pire, la situation actuelle et installerait l’extrême droite encore plus près du pouvoir. Et une nouvelle musique se fait entendre dans les médias : les politiciens français sont incapables de faire des compromis ; ils ne sont attentifs qu’à leurs intérêts électoraux immédiats ; la culture politique française, contrairement à celles de ses voisins européens, rompus à l’exercice des coalitions, n’est pas une culture du compromis, etc. Admettons.

Mais faisons encore une fois un pas de côté. Il est étrange qu’on en vienne, après huit ans de pouvoir macroniste, à rechercher désespérément des compromis alors que le « en même temps », maître mot de son programme, était censé en être l’incarnation. « En même temps », « ni droite ni gauche » étaient les clés d’une « révolution » politique qui prétendait dépasser les clivages partisans, débloquer les immobilismes, ouvrir la voie à un « nouveau monde ». Outre que la pratique verticale et autoritaire de l’exécutif a très rapidement démenti ces annonces, l’idée du « compromis » que recouvraient ces slogans était totalement inconsistante. En effet, il ne peut y avoir de compromis que si l’on reconnaît l’existence d’une conflictualité qui structure la vie sociale et organise ses enjeux : « Est démocratique un État qui ne se propose pas d’éliminer les conflits, mais d’inventer les procédures leur permettant de s’exprimer et de rester négociables8. »

Le macronisme n’a jamais fait droit à cette exigence fondamentale. Sous couvert d’« innovation » et d’« adaptation » permanentes au monde tel qu’il va, il a préconisé le dépassement des conflits, et a également obscurci et brouillé les choix que peuvent faire les citoyens. Ce qui a également contribué au processus de dé-démocratisation, qui est le vrai nom de la crise que nous vivons actuellement. Certes, on peut tenir le macronisme pour un symptôme de ce processus (néolibéral) et ne pas lui imputer l’entière responsabilité de la situation actuelle. Quoi qu’il en soit, l’incapacité ou le refus d’un pouvoir d’institutionnaliser des conflits structurants, pour chercher à les résorber ou à les éliminer, se soldent à la longue par un échec et lui reviennent en boomerang. En témoigne la façon dont les débats autour de la taxe Zucman (ou de ses équivalents) révèlent les tensions éminemment politiques qui habitent aujourd’hui les questions relatives à la redistribution des richesses, à la justice fiscale et à l’explosion des inégalités.

Il ne peut y avoir de compromis que si l’on reconnaît l’existence d’une conflictualité qui structure la vie sociale et organise ses enjeux.

Le débat n’est pas seulement un débat socio-économique autour de la compatibilité entre les politiques redistributives et l’essor ou la compétitivité du système de production. Il porte sur la relation cruciale entre l’aggravation de la pauvreté, la croissance des inégalités et la possibilité du fonctionnement démocratique des institutions. Un récent rapport du G20 souligne que l’inquiétante montée des inégalités (elles se sont réduites entre les pays mais se sont creusées à l’intérieur de la plupart des sociétés) constitue une urgence au même titre que l’urgence climatique. Ses conséquences sont politiques et menacent la démocratie : l’inégalité « rend la vie des individus plus précaire » et engendre « frustration et ressentiment ». Les conséquences en sont « l’instabilité politique, la perte de confiance dans la démocratie, la montée des conflits et un moindre appétit pour la coopération internationale ». Plus les pays sont inégalitaires, plus les démocraties sont fragilisées, car les détenteurs des plus grandes richesses exercent souvent « une influence disproportionnée sur l’économie et la vie politique ». Si de multiples facteurs entrent en cause dans ce processus (la mondialisation, les changements technologiques, la financiarisation de l’économie, la mobilité du capital et des flux d’information…), le rapport préconise aussi la réforme d’une « fiscalité devenue de moins en moins progressive ». En effet, dans la plupart des pays, les « taux d’imposition des entreprises et des individus les plus riches […] ont chuté de manière spectaculaire9 ».

Voilà, semble-t-il, de quoi alimenter une réflexion sur l’idée que la politique démocratique ne s’exerce qu’à partir d’un certain nombre de questions autour desquelles il y a nécessairement conflit : les compromis ne sont que les instruments de son expression et de sa négociation. Leur enjeu ne se réduit pas à l’adoption d’un budget. Mais la « crise » que nous vivons aujourd’hui nous contraint surtout à tirer les conséquences de l’incompatibilité entre le possible exercice de la démocratie politique et l’explosion des inégalités qui contribue massivement à ruiner l’attachement des citoyens à la démocratie. Son horizon de sens, qui est celui de l’émancipation, ne dissocie pas le principe de l’affirmation du droit et le souci d’une justice égalitaire.

  • 1. Voir Myriam Revault d’Allonnes, La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2012.
  • 2. Voir, par exemple, « En qu[o]i les Français ont-ils confiance aujourd’hui ? », Le Baromètre de la confiance politique, OpinionWay pour Sciences Po Cevipof, vague 16, février 2025. Le baromètre de la confiance politique est une enquête annuelle de référence établie depuis 2011 par le Centre de recherches politiques de Sciences Po. Ses bases de données ont pour objectif de mesurer la confiance des Français dans la politique.
  • 3. Hannah Arendt, Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine [1972], trad. Guy Durand, Paris, Pocket, coll. « Agora », 2002, p. 140-142.
  • 4. Michel Foucault, Qu’est-ce que la critique ? [1978] suivi de La Culture de soi [1983], édition établie par Henri-Paul Fruchaud et Danièle Lorenzini, introduction et apparat critique par D. Lorenzini et Arnold I. Davidson, Paris, Vrin, coll. « Philosophie du présent », 2015, p. 38.
  • 5. Hélène Landemore, « En France, le régime politique actuel a peur du peuple », Le Monde, 18 octobre 2025.
  • 6. Entretien avec Gérald Darmanin, « L’État est attaqué de toutes parts », propos recueillis par Étienne Girard et Eric Mandonnet, L’Express, 18 mai 2021 : « J’aime beaucoup les enquêtes de victimation et les experts médiatiques, mais je préfère le bon sens du boucher-charcutier de Tourcoing. »
  • 7. On ne reviendra pas sur le florilège des citations d’Emmanuel Macron relatives aux « passions tristes », lesquelles se résument essentiellement à la jalousie de ceux « qui ne sont rien » ou des « derniers de cordée » à l’égard de ceux qui réussissent. Voir M. Revault d’Allonnes, L’Esprit du macronisme ou l’art de dévoyer les concepts, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2021.
  • 8. Paul Ricœur, Du texte à l’action. Essais d’herméneutique, II, Paris, Seuil, coll. « Esprit », 1986, p. 404.
  • 9. Voir le rapport supervisé par un groupe d’experts des inégalités mondiales dirigé par le Prix Nobel d’économie Joseph Stiglitz et publié sur le site du G20 le 4 novembre 2025.