Les municipales à l’épreuve de l’Intelligence artificielle
Pour la première fois, les municipales de 2026 ont vu l’usage massif de l’intelligence artificielle générative dans les campagnes politiques. Cette irruption de l’intelligence artificielle transforme les formes de la communication politique et soulève des enjeux démocratiques majeurs.
Comme toutes les campagnes électorales, les municipales ont été la source de divers commentaires politiques, mais aussi le théâtre d’une nouveauté : pour la première fois, l’intelligence artificielle, notamment générative, a été largement utilisée. Si l’utilisation de l’intelligence artificielle (IA) de manière générale est assez largement répandue dans la population française, et si les contenus générés par IA affluent désormais massivement sur les réseaux sociaux, son utilisation n’était pas encore très visible dans les campagnes politiques. C’est désormais chose faite, et ce avec un exemple paradigmatique : la campagne de Sarah Knafo – du parti d’extrême droite Reconquête, fondé par Éric Zemmour – pour les élections municipales à Paris.
La partie émergée de l’iceberg
Les municipales de 2026 auront sans doute constitué, en France, la première campagne locale menée à une telle échelle avec des outils d’IA générative, pour une production industrielle de contenus destinés aux réseaux sociaux : visuels, courtes vidéos, mises en scène hyperstylisées, décors fictionnels, atmosphères retouchées, narration émotionnelle calibrée pour TikTok, Instagram ou X. En ce sens, l’IA n’a pas seulement accéléré la communication politique, elle a aussi, d’une certaine manière, changé sa nature.
Les formations d’extrême droite, à l’aise avec les logiques de viralité, de conflictualité et de contournement des médiations traditionnelles, ont trouvé dans l’IA générative un outil particulièrement adapté à leur stratégie. Le cas de Sarah Knafo à Paris l’a illustré de manière frappante, avec son usage d’images générées par IA pour représenter un Paris dégradé ou, au contraire, idéalisé via une esthétique travaillée, le tout pour produire des contenus pensés non pas pour documenter une réalité, mais pour imposer un récit visuel en accord avec sa vision erronée de la réalité. L’enjeu n’est plus seulement de convaincre par un programme, mais de saturer l’espace attentionnel et informationnel par des images simples et émotionnellement efficaces.
Il faut tirer les bons enseignements de cette séquence, car elle ne constitue vraisemblablement qu’un début. Elle s’inscrit dans une dynamique de normalisation politique de l’IA. Aux États-Unis, la communication officielle de la Maison Blanche sous Donald Trump relaye régulièrement des images retouchées voire générées par IA, dans une logique de captation virale et de brouillage assumé entre la communication officielle, l’information, l’outrance et la culture du mème. Demain, les équipes politiques seront tentées d’utiliser ces outils, ne serait-ce que pour ne pas paraître en retard et pour automatiser à moindre coût leur communication.
Le problème démocratique majeur tient alors à un affranchissement progressif d’avec la réalité factuelle. Dans l’univers des plateformes, ce n’est pas la vérité qui l’emporte, mais le sentiment de vérité. Il suffit qu’un contenu généré par IA confirme une perception pour que celui-ci circule1. Ces stratégies bénéficient de l’absence d’une modération stricte qui favorise, depuis des années, la propagation des fake news amplifiées par les algorithmes de recommandation. L’IA générative alimente cette logique en permettant de fabriquer des scènes qui n’ont jamais existé, mais qui semblent plus convaincantes que le réel.
Lorsqu’il devient possible de tout falsifier, il devient plus facile de contester n’importe quelle preuve authentique.
Les deepfakes représentent, de ce point de vue, la partie la plus inquiétante du phénomène. Leur impact ne se mesure pas seulement aux faux contenus « crus », mais au climat de doute généralisé qu’ils installent. Lorsqu’il devient possible de tout falsifier, il devient aussi plus facile de contester n’importe quelle preuve authentique2. Au-delà de la tromperie factuelle, le risque est l’érosion plus profonde de la confiance publique, qui représente pourtant la condition essentielle du débat démocratique.
Vers une automatisation du politique
Mais la partie la plus importante de l’usage politique de l’IA n’est peut-être pas celle que les électeurs voient défiler sur leurs écrans. Derrière les images spectaculaires, les faux décors et les vidéos virales se développe une face plus discrète : celle d’un usage d’appoint et plus en amont. L’IA devient un outil d’organisation, de synthèse et de mise en forme du travail politique quotidien. Désormais, des agences spécialisées vendent des prestations combinant conseil politique, traitement des données, rédaction assistée, personnalisation des messages et suivi des réactions électorales. Cette évolution concerne aussi des campagnes modestes, qui n’ont ni les moyens humains ni les ressources financières des grandes machines partisanes nationales3. L’IA permet alors de traiter la masse d’informations qui remonte du terrain : comptes rendus de réunions, idées formulées par les habitants, arguments de campagne, éléments de langage, premières versions de programmes ou de discours ; elle agit comme un assistant chargé d’ordonner, de condenser et de reformuler la matière politique brute.
L’IA promet ainsi de gagner un temps considérable et d’automatiser des tâches jusque-là chronophages. Une rencontre avec des habitants peut rapidement devenir une synthèse, puis une note stratégique, puis un contenu de communication. Mais cette vague peut faire craindre une automatisation du travail politique lui-même : les militants, les équipes et les candidats deviennent alors des fournisseurs de données pour le système, qui transforme ces données en un matériau politique destiné à convaincre. Le risque démocratique n’est donc pas seulement celui de l’image truquée, mais celui d’une automatisation et d’une industrialisation des campagnes politiques.
Les élections de 2027 en perspective
À l’horizon de l’élection présidentielle de 2027, le rôle des États-Unis pourrait être décisif dans cette diffusion de l’IA, et pourrait même constituer une forme d’ingérence. Si Knafo est devenue la candidate la plus visible sur les réseaux sociaux, c’est qu’elle a largement tiré parti de sa proximité idéologique avec Elon Musk, patron du réseau social X sur lequel elle a connu un succès au-delà des attentes4. L’algorithme de X favoriserait structurellement la visibilité des partis d’extrême droite européens soutenus par Musk. Ainsi, en février, les vidéos de Knafo ont été vues dix fois plus que celles de Rachida Dati, malgré un nombre d’abonnés similaires. Plus généralement, une étude a montré que l’algorithme de X tend à influencer le positionnement politique et idéologique de ses utilisateurs vers des positions conservatrices5.
Mais le rôle des États-Unis pourrait aussi passer par des stratégies d’influence plus directes, qu’il s’agisse de déclarations officielles, d’outils algorithmiques des principales plateformes, mais aussi de think tanks pro-Trump, comme la Heritage Foundation, de plus en plus présents dans l’Union européenne et déjà à l’œuvre pour soutenir les partis d’extrême droite, attaquer les régulations européennes sur le numérique et encourager, plus largement, des positions conservatrices et réactionnaires6.
- 1. En 2018 déjà, une étude du MIT montrait qu’une fausse information a 70 % plus de chances d’être partagée qu’une information vérifiée. Voir Peter Dizikes, “Study: On Twitter, false news travels faster than true stories” [en ligne], MIT News, 8 mars 2018.
- 2. Par exemple, à la suite de la publication de la vidéo d’une scène de dispute entre Emmanuel Macron et son épouse avant de descendre de l’avion présidentiel, l’Élysée avait communiqué que la séquence avait été générée par IA, avant de rétropédaler.
- 3. Benoît Floc’h, « Les municipales sont la première campagne augmentée par l’IA, pour le meilleur et pour le pire » [en ligne], Le Monde, 20 février 2026.
- 4. Voir « En février X booste encore plus les vidéos de Sarah Knafo » [en ligne], Arago, 6 mars 2026.
- 5. Voir Germain Gauthier, Roland Hodler, Philine Widmer et Ekaterina Zhuravskaya, “The political effects of X’s feed algorithm”, Nature, no 652, 2026, p. 416-423.
- 6. Voir Anne-Sophie Simpere, « Trump, Big Tech, RN… Que cachent les attaques de la galaxie réactionnaire sur la “censure” en Europe ? » [en ligne], Observatoire des multinationales, 9 février 2026.