Qu'est-ce qu'on a fait au Bon Dieu ? L'illusion d'un consensus
Avec plus de 6, 5 millions d’entrées en quelques semaines, la comédie Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? rejoint Intouchables ou Bienvenue chez les Ch’tis au palmarès des succès populaires du cinéma français. Une fois de plus, la France plébiscite une fiction interrogeant sa propension à la solidarité et cherche un miroir valorisant. En effet, un couple de « cathos de droite » provinciaux voit trois de leurs filles se marier respectivement à un « Juif », à un « Arabe » et à un « Chinois », et est sur le point de s’effondrer quand la petite dernière leur annonce son mariage avec un « Noir ». Cette intrigue aux atours de longue blague de comptoir trouve un couronnement – attendu – festif quand les deux pères, le Français et l’Africain, dépassent leurs préjugés. Morale conciliatrice, bonhomie française et communion sous le signe de la Marseillaise : autant d’ingrédients qui feraient la recette de ce succès, offrant l’image d’une France unie et apaisée, outrepassant les différences et les crispations identitaires. Mais en seconde analyse, il se pourrait que cette ferveur trouve également son souffle au travers d’autres valeurs. À quel prix se donne le consensus apparemment bon enfant du film ?
Mon alter ego, ce raciste
De prime abord, le succès du film – n’ayant pourtant pas fait, loin s’en faut, l’unanimité de la critique cinéma – a trouvé un bon vecteur dans le bouche à oreille. Se donnant comme une soupape à la problématique anxiogène et conflictuelle du racisme et de l’intégration, cette comédie a pourtant été rattrapée sur ce point, les démons ne se laissant pas chasser à si bon compte. Nombre d’analyses s’interrogent sur les entorses à la réalité française qui ont été nécessaires pour aboutir à une réconciliation finale de tous les protagonistes jusque-là séparés par ce qui leur est le plus essentiel – en tant qu’archétypes comiques –, à savoir l’identité culturelle et religieuse. Il est pourtant étonnant d’attendre d’une comédie familiale peu inventive dans la forme et plutôt consensuelle, plus proche du téléfilm, qu’elle soit le symptôme fidèle d’une dynamique ou d’une réalité sociale.
Au-delà du plaisir à retrouver Christian Clavier (qui tant dans l’histoire que dans le jeu d’acteur porte l’affaire), les spectateurs semblent apprécier de suivre les rails narratifs du scénario et y trouvent une approche « décomplexée » ou « légère » du racisme. Les disputes et les dialogues sont une jongle, même si elle est cadencée, de préjugés racistes qu’elle maintient et n’égratigne pas. La caricature y est reine, certes, mais le film nous livre tout de même une fable étonnante : au lieu de jouer la carte de l’autodérision, elle préfère celle de l’« entre-dérision ». Concluant que nous sommes toujours le raciste d’un autre, le parti pris est celui de se moquer et d’aimer son alter ego raciste. La conciliation ne se fait donc pas par l’ouverture à la différence ou par un enrichissement mutuel mais sur un trait commun pourtant discriminant qu’est la revendication de soi et de ses origines. Des ego archétypaux se frottent les uns aux autres et finissent par se lier dans la découverte d’une communauté de la bêtise invitant plus à la déculpabilisation raciste qu’à la découverte : le clivage, paradoxalement, se fait lien. Car les réconciliations de cette cellule familiale n’en sont jamais vraiment : la cohabitation repose sur une précarité affective que la bonhomie du film noie sous l’égide du happy ending.
Le « réussir ensemble » plutôt que le « vivre ensemble »
La fraternité ne naît donc pas d’une rencontre de l’autre mais de celle d’une reconnaissance de soi dans l’autre, peu valorisante. Même la convivialité revendiquée de cette comédie est fragile et tient à son côté chauvin, voire « gaulois ». Nous nous retrouvons au pays d’Astérix, où l’on se bat entre voisins mais où tout se résout autour d’une table ou d’une partie de chasse. Les « vertus » de la virilité et de la bonne bouffe sont légion à l’écran. Les femmes sont reléguées au second plan : cuisinières, maîtresses de maison, leur sensibilité est sans cesse taxée de sensiblerie. Leurs doutes exaspèrent les maris, mais aussi le prêtre et le psychanalyste. Dans ce monde d’hommes – entendez, de grands enfants –, les gendres, immatures, en viennent parfois aux mains, chacun usant bien évidemment de sa technique de combat : kung-fu pour le Chinois, krav maga pour le Juif et lancer de boules de neige à grand renfort de « Allah akbar ! » pour l’Arabe. Et c’est bien au cours d’une séance de pêche musclée que les deux patriarches tombent dans les bras l’un de l’autre. Tout cela finit au restaurant devant un bon repas arrosé avant la confrontation avec des épouses déconcertées dont le seul moyen de pression est de faire chambre à part. Le banquet final sera lui aussi au rendez-vous.
Quant à la jeune génération figurée par les gendres, elle s’unit dans la création d’une enseigne de « halal bio ». C’est que dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?, le réussir ensemble prévaut sur le vivre ensemble. La compétitivité et la rentabilité y sont les valeurs fédératrices alors que ce sont pourtant elles, sous les traits de la mondialisation, qui accentuent une crise confortant chacun sur un repli identitaire. Dans cette logique, le halal ou le kasher ne sont plus des pratiques rituelles ou spirituelles mais deviennent des valeurs marchandes, des niches à exploiter. Ainsi se font les échanges entre les cultures : on les mue en produits. Les musulmans sont autant de consommateurs potentiels aux yeux du personnage juif qui accepte de laisser tomber l’idée initiale de « kasher bio », moins rentable. La magie de la marchandisation opère : la différence, les pratiques de l’autre deviennent soudainement intéressantes, au sens capitaliste du terme. On s’aperçoit alors que la question de l’intégration n’est pas à proprement parler en jeu dans le film : les gendres sont de nationalité française, exercent des professions libérales, vivent dans de beaux appartements parisiens et possèdent le même 4 × 4.
Comme un rappel furtif et discret du réel, dans ce festival de stéréotypes, surgit un plan où l’on voit un jeune banlieusard, capuche sur la tête, fumant un joint et se faisant houspiller par le gendre avocat. Cette figure misérabiliste tranche subitement avec le décorum bourgeois et nouveau riche du film. À force de vouloir mettre en avant une « réussite pour tous », ce dernier fait ressortir malgré lui une des raisons de son succès mais aussi le malaise qui s’en dégage : il plonge le spectateur dans un monde de confort dans lequel l’immigration n’est bienvenue que dès lors qu’elle s’inscrit dans une dynamique économique performante. Ce moule idéalisé d’une France « qui gagne », s’il est pertinent dans les domaines du sport ou de l’économie, analogues sur le plan de l’exigence de compétitivité, devient suspect et des moins appropriés quand il s’agit d’y fondre l’espace social et humain.