Stromae, icône pop et jeune homme triste


Que ce soit sur le canapé rouge de Michel Drucker, le siège de l’invité de Laurent Ruquier, le plateau de Frédéric Taddéi ou dans les colonnes des Inrockuptibles et de Télérama, Stromae semble partout à sa place tout en surgissant de nulle part. Le jeune artiste belgo-rwandais de 28 ans, en tête des ventes d’albums dans une industrie du disque en crise, est porté par une vague d’enthousiasme dans toute la francophonie. Après son premier tube en 2010, intitulé Alors on danse, il a transformé l’essai avec son nouvel album Racine carrée, récompensé par trois victoires de la musique. Intronisé idole des « 7 à 77 ans », il est partout : des studios de France Inter au stade Roi-Baudouin de Bruxelles pour entonner Ta fête, devenu l’hymne de l’équipe nationale belge pour le Mondial. Ce n’est pas tant son succès qui étonne − sa pop remplissant son objectif : faire danser et imprimer un refrain entêtant − que le consensus et l’engouement massif dont il fait l’objet. Le phénomène Stromae − « maestro » en verlan, prononcé « Stromaï » − ne marque-t-il pas tout simplement un épanouissement singulier du modèle anglo-saxon de la pop-star dans l’univers francophone ?

Chanter l’humeur du temps

De son vrai nom Paul Van Aver, Stromae nous amène à un constat que la pop anglo-saxonne a déjà depuis bien longtemps admis et exploité : on peut cultiver des influences underground et avoir pour ambition de remplir un stade et d’y faire danser petits et grands. Grâce à un talent certain de parolier et de compositeur, il a su donner ses armes à une pop grand public francophone, défi que n’ont pas (et n’ont pas voulu) relever ses homologues de Daft Punk, privilégiant l’anglais. Mais si Stromae s’est tout de même exporté hors de l’Hexagone, prenant la tête de plusieurs charts européens, c’est que ses titres reposent sur un éclectisme d’influences musicales ingénieusement distillées et mixées grâce à la magie de la musique électronique. Sons de bossa nova, samba, hip-hop, dance, entre autres, sont agencés, séquencés sur une ligne musicale au rythme musclé. Dans des « leçons » mises en ligne, il se plaît à décomposer littéralement ses morceaux en isolant les sons puis en les remontant comme un jeu de lego. L’inventivité résiderait donc dans la découverte de sonorités singulières et dans leur agencement virtuose.

S’emparant de thèmes peu propices à la réjouissance (la crise, le chômage, la précarité amoureuse, l’abandon paternel, la rupture amoureuse ou le cancer…), il les met en musique sur des rythmes festifs : c’est l’effet qui prime. En l’occurrence, l’effet de contraste a été l’un des facteurs de la ferveur entourant la sortie de titres tels qu’Alors on danse, Papaoutai ou Formidable. Le « réalisme » tant loué des textes − entendez, en temps de crise, le pessimisme et le désenchantement − a su saisir l’air du temps ou plutôt son humeur. Cette danse au-dessus du gouffre de la banalité et des malheurs sociaux semble avoir des vertus cathartiques aux yeux de son public. Si Alors on danse sonne de prime abord comme le « À quoi bon ? » nihiliste, il est bien plutôt un constat monotone de l’abandon de soi dans une fête collective comme résignation – et non plus revendication à l’instar, par exemple, du rock punk. Le ressentiment à l’égard du monde, lui, se dit dans le monologue meurtri de l’homme désespéré du morceau Formidable. À l’opposé de nombre de ses confrères rappeurs ou du R’N’B, Stromae a fait de la faiblesse et de l’épuisement un aveu moteur. Nul succès, nulle fortune, nulles stratégies mafieuses scandées. Au contraire, avec son second album, il creuse le sillon en s’emparant de ses blessures d’enfance et en les inscrivant dans un jeu dont il est le maître, tout en affichant un style coloré, presque acidulé, véritablement « pop », et une redoutable efficacité commerciale.

L’énigme Stromae

Cette théâtralité désespérée alliée à l’origine belge et au physique longiligne de Stromae lui a valu une récurrente comparaison à Brel. Qu’elle soit pertinente ou non, elle a ceci de révélateur que le jeune chanteur est une énigme pour les médias en proie à une véritable fièvre référentielle dès qu’il s’agit de l’évoquer. Stromae est un personnage « pop », plus encore un concept qui s’inscrit dans un projet artistique et commercial. Dans sa dimension artistique, c’est un personnage juvénile, décalé − un freak − offrant un parallèle intéressant avec les cas de Wes Anderson et Tim Burton pour le cinéma. On retrouve chez Stromae le syndrome de Peter Pan, une figure douée d’une lucidité révoltée et en retrait du monde des adultes. Son univers est un refuge et le lieu d’une critique virulente du monde avec ses codes et sa banalité, qu’il invective et met face à ses hypocrisies.

Démiurge en son royaume comme ses homologues cinéastes, l’artiste belge est dès lors pris dans un souci de cohérence frisant, de son propre aveu, la manie. Tout est pensé dans le plus infime détail, de la pochette au style vestimentaire (nœud papillon, motifs isométriques en rappel du titre mathématique de l’album, mocassins) en passant par la visibilité sur le net. Ce qui se donne dans une évidence et une simplicité enfantine à l’image des « leçons » précitées est en réalité sous-tendu par une recherche esthétique poussée et un souci de maîtrise permanent.

Ce perfectionnisme esthétique se mue en une redoutable efficacité commerciale, le chanteur sachant jouer des effets d’attente en distillant parcimonieusement extraits et clips. Le clip de Formidable, par exemple, reposait sur un canular où il feint d’être ivre en plein centre de Bruxelles : ébriété qu’il reproduira à l’envie sur les plateaux pour l’interprétation du titre comme autant de performances. Polytrope, il change de peau, androgyne pour Tous les mêmes, mannequin de cire pour Papaoutai, et se fait le lieu de projections à partir d’un jeu de piste référentiel. Ces mutations nourrissent son décalage et sont autant de faux-semblants qui, n’en doutons pas, préservent Paul Van Aver des méfaits de l’exposition médiatique. Ce dernier, en interview, paraît d’ailleurs être un garçon humble et plein d’humour ne cachant pas une fragilité certaine. À l’image d’une Lady Gaga qui expose tant son corps qu’elle finit par le dissoudre en pure apparence, Stromae paraît protéger sa mélancolie derrière une théâtralité, paradoxalement haute en couleur, du malheur.