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La sécurité dans un monde post-occidental

mai 2007

#Divers

Comment les pays européens peuvent-ils prendre acte du « rétrécissement de l’Occident », ce recul de leur influence dans l’organisation internationale, tout en repensant leur rôle ? Le partage des responsabilités est la meilleure perspective pour garantir plus de sécurité mais reste à dessiner.

Clash des civilisations, monde plat, système unipolaire, désordre mondial, alliance des démocraties contre les extrémismes de toutes sortes : la multiplicité des lectures tentées pour comprendre l’évolution du système international de l’après-guerre froide témoigne surtout de l’opacité du monde. Dans cette transition politique qui n’en finit pas de brouiller l’horizon, c’est la mondialisation économique qui devient le seul élément lisible, global, structurant du système international.

Les paradoxes de la globalisation

Trois tendances lourdes caractérisent cette mondialisation. D’une part, une irréfutable croissance du commerce et de la richesse mondiale : en 2020, le Pnb mondial aura crû d’environ 60 %, pour atteindre 44, 4 trillions de dollars. D’autre part, un renforcement de la multipolarité économique, consécutive à la montée en puissance de nouveaux compétiteurs sur le marché mondial, à commencer par les géants asiatiques. La Chine, qui a connu entre 2003 et 2005 un taux de croissance de 35 % de son commerce extérieur, devrait devenir en 2025 le premier exportateur mondial. Les pays de l’Ocde ne produiront plus que 40 % de la richesse mondiale (contre 55 % en 2000), alors que la part de l’Asie passera de 24 % à 38 %, arrivant pratiquement à égalité avec la zone Ocde1. En termes de Pnb, les cinq pays les plus riches de la planète seront les États-Unis, la Chine, le Japon, l’Inde et l’Allemagne. Troisième et dernier élément enfin, la mondialisation entraîne une réduction remarquable de la pauvreté à l’échelle de la planète. La Banque mondiale évalue la réduction de l’extrême pauvreté dans le monde (définie comme la part de la population mondiale vivant avec moins d’un dollar par jour) à 400 millions de personnes entre 1981 et 2001. L’Inde ajoute 15 millions de travailleurs par an sur le marché du travail. Certes, cet enrichissement planétaire n’affecte pas équitablement l’ensemble des continents. Toutefois, s’agissant de statistiques globales, la réduction du nombre de pauvres dans le monde n’a jamais connu une telle accélération historique.

Mais le revers de la médaille existe, potentiellement lourd de conséquences politiques. La mondialisation n’est en effet ni mondiale ni globale : elle ne concerne pas tous les États de la planète ni tout le monde à l’intérieur des États. La marginalisation économique d’une partie du monde n’est certainement pas un phénomène en régression : alors que 25 pays totalisent aujourd’hui 80 % du commerce mondial, 56 pays représentent chacun moins de 0, 01 % des échanges mondiaux ; un tiers de la population mondiale vit en deçà du seuil de pauvreté ; si rien n’est fait pour inverser cette tendance d’ici 20 ans, 38 % de la population africaine risque d’être en état d’extrême indigence. Dans les pays déjà fortement développés, c’est la paupérisation d’une partie des classes moyennes qui semble le corollaire de la mondialisation : le nombre de pauvres aux États-Unis est ainsi passé de 11, 3 % à 12, 6 % entre 2000 et 2005, soit pendant quatre années de forte croissance économique de l’Amérique. Autrement dit, même si la pauvreté régresse à l’échelle mondiale, le différentiel de richesse entre les riches et les pauvres explose, au sein des nations comme entre les nations. De là, une certaine distorsion des perceptions, qui gomme la réalité d’un formidable enrichissement général et ne retient que le décalage de richesse entre tel ou tel pays, ou entre telle ou telle catégorie sociale à l’intérieur d’un pays. N’est pas humaniste qui veut : que des millions d’Indiens ou de Chinois sortent enfin de leur pauvreté séculaire est d’un piètre réconfort à qui se sent exclu ou fragilisé par la mondialisation.

Tel est bien le paradoxe conceptuel de la mondialisation : alors même qu’elle entraîne une dynamique d’enrichissement mondial dont profitent largement les anciens pays dits du tiers-monde, elle accroît les disparités entre les États tout autant qu’elle renforce les inégalités au sein des États. Elle est un formidable vecteur de développement, mais aussi de tensions, au niveau national et international. Elle produit autant de solidarités et d’interdépendance qu’elle suscite de fragmentations et de différences. L’ensemble se produisant en temps réel : l’explosion des systèmes de communication planétaire rend en effet immédiatement accessible le tout à tous.

Les implications pour la sécurité internationale

De ce monde doublement dual, au niveau international comme à l’intérieur des États, plusieurs conclusions peuvent être avancées au sujet de l’évolution du système politique international.

Le monde multipolaire est devant nous. Si tant est qu’il y eut, depuis la chute du communisme soviétique, un système unipolaire structuré par la seule puissance américaine, ce moment est désormais révolu. Mais dire que la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres seront aussi des acteurs politiques d’un monde plus multipolaire ne signifie rien. La véritable question concerne en effet le type de multipolarité qui prévaudra dans vingt ans. Sera-t-elle agressive, régie seulement par la poursuite des intérêts nationaux ? Anarchique, sans autre régulation que le droit du plus fort ou l’aléa des circonstances ? S’agira-t-il à l’inverse d’une multipolarité régulée par un ensemble de normes, d’institutions, de règles édictées par tous au profit de tous ? Tel est bien évidemment le modèle le plus souhaitable pour l’Union européenne. Mais tel est aussi l’élément de plus grande incertitude, ne serait-ce que parce que l’ensemble des instruments de gouvernance mondiale disponibles, de l’Onu à l’Omc, sont aujourd’hui en crise. Nul doute toutefois que la façon dont les États parviendront ou non à réguler cette multipolarité sera l’un des enjeux stratégiques majeurs de la prochaine décennie.

D’ores et déjà, les schémas qui se dessinent pour façonner le système international sont très en deçà d’une gouvernance mondiale collective. Le modèle chinois repose sur un mélange de mondialisation économique brutale et de realpolitik très traditionnelle. La vision américaine du monde reste pour sa part bipolaire : elle repose sur un double concept de promotion de la démocratie comme facteur de stabilité d’une part et d’alliance des démocraties contre toutes les menaces possibles de l’autre (qu’il s’agisse de la Chine, du terrorisme international, de l’islamisme radical, ou de tout autre perturbateur futur…). Nombre d’acteurs internationaux – États, groupes terroristes, mouvements radicaux – n’ont de cesse d’ailleurs de conforter cette hypothèse d’un affrontement planétaire. Or tout laisse à penser que cette nouvelle forme de bipolarité idéologique entre les démocraties et le reste du monde n’est pas le modèle international le plus apte à gérer la complexité de la mondialisation. Quant à l’Union européenne, elle a depuis longtemps érigé la construction d’un « multilatéralisme efficace » comme la condition même d’une plus grande stabilité internationale. Elle en a fait aussi l’un des objectifs majeurs de son action extérieure. Mais ce plaidoyer pour une gouvernance mondiale régulée bute sur mille résistances du réel, y compris sur la crise institutionnelle de l’Union elle-même.

Le rétrécissement de l’Occident

Corollaire de cette évolution, le rétrécissement de l’Occident est inscrit dans l’essor de la mondialisation. Ce rétrécissement est d’abord démographique : en 2025, les États-Unis et l’Europe ne représenteront plus que 9 % de la population mondiale, alors que les pays asiatiques pèseront pour plus de 50 %. Mais l’Occident ne se contente pas de rétrécir : il vieillit aussi beaucoup plus vite que le reste de la population mondiale. La population de plus de 60 ans atteindra 30 % dans les pays développés, contre seulement 13 % dans les pays en voie de développement. Moins nombreux et plus vieux : tel est simplement résumé le destin démographique de l’Occident. Quelles que soient les différences de natalité, par exemple entre les États-Unis et l’Europe, l’Occident démographique n’est plus l’avenir du monde. Sur le plan économique, si le modèle occidental d’économie libérale triomphe comme seul possible, les pays occidentaux qui l’ont nourri et incarné depuis trois siècles perdent progressivement la domination qui fut la leur dans la production de la richesse mondiale. Une redistribution monumentale de la puissance est donc en cours, au profit des autres. Quant au leadership politique qui fut celui de l’Occident, et notamment des États-Unis depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, rien n’autorise à parier sur son maintien. D’ores et déjà, Américains et Européens ne suffisent plus à résoudre, seuls, les crises internationales. Ni l’Iran, ni l’Irak, ni la Corée du Nord, à l’instar des autres conflits du Moyen-Orient ou des questions globales tels le réchauffement climatique ou la santé, ne peuvent être gérés sans le concours de la Russie, de la Chine, ou d’autres puissances régionales. L’Ouest sans le reste est devenu étonnamment impuissant. Et de mille façons contesté. S’il est difficile, s’agissant des perceptions et de l’opinion internationale, d’extrapoler à partir des tendances du jour, il est tout aussi difficile d’ignorer que l’image et la légitimité des États-Unis comme puissance mondiale dominante connaissent une détérioration spectaculaire depuis le lancement de la guerre en Irak en mars 2003.

Quelle sécurité globale ?

S’agissant de sécurité globale, la question majeure recoupe celle des échecs de la mondialisation. L’aggravation des différentiels de richesse et de modernité entre grands ensembles régionaux est apte à nourrir toute une gamme de dépendances, de frustrations et de ressentiment dont l’effet sur la stabilité internationale reste à démontrer. Nul doute que le terrorisme international y puise l’une de ses sources les plus solides. De même, cet accroissement du fossé entre les have et les have not justifie, pour la grande mouvance hybride des « exclus de la mondialisation », la contestation politique de l’Occident, de l’exemplarité des démocraties, et bien évidemment de la prétention américaine au leadership mondial. En termes géographiques, c’est la Russie, l’Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient qui constituent les trois interrogations décisives. Les pays de ces régions réussiront-ils le pari de la modernisation économique ? Entreront-ils progressivement, et avec eux leurs sociétés, dans l’économie mondialisée ? Selon les réponses, positives ou négatives, qui seront données à ces questions cruciales, le meilleur comme le pire des mondes est devant nous. La conjonction d’au moins trois indicateurs – économique, démographique, écologique – ne permet pas d’exclure des scénarios négatifs, même si la Russie est dans une position nettement plus favorable que l’Afrique ou le Moyen-Orient, même si certains pays au sein de ces deux ensembles possèdent individuellement plus d’atouts que d’autres. La seule donnée incontestable est que ces trois zones recèlent aussi la quasi-totalité des réserves énergétiques vitales pour le maintien de la croissance des économies mondialisées.

L’avenir de la démocratie

Enfin, sur le plan politique, la démocratie restera sans doute au centre du débat international, mais à travers une double évolution. Dans vingt ans, la question pourrait porter autant sur la démocratisation du monde que sur la préservation de la démocratie dans les vieilles démocraties. Le cumul d’un certain nombre d’éléments – vieillissement de la population, tensions sociales sur le marché du travail, pressions migratoires, peur de l’altérité, mesures sécuritaires de lutte contre le terrorisme – ne permet pas en effet d’écarter la possibilité de risques pour les systèmes démocratiques, y compris dans les pays occidentaux eux-mêmes. À l’échelle internationale, c’est le couplage entre l’objectif de démocratisation des États et celui, tout aussi fondamental, de stabilisation des relations entre les États qui sera au cœur du débat de sécurité. Vieux dilemme s’il en est entre l’ordre et la liberté, la sécurité et la justice, face auquel la démocratie n’a jamais été qu’une réponse partielle et qu’il est aussi difficile de résoudre qu’il serait irresponsable d’ignorer.

*

Une phase de l’histoire, donc, s’achève : celle de la domination politique de l’Occident. Certes, les États-Unis, l’Europe, le Japon, continueront de jouer un rôle majeur dans l’évolution de la mondialisation. De même, garderont-ils une influence déterminante à l’égard de tous les enjeux politiques, écologiques, technologiques des années à venir. Mais, évaluée sur le temps long de l’histoire, la tendance lourde est celle de leur relatif recul. Et la façon dont les Occidentaux aborderont cette transition historique sera déterminante pour l’évolution du système international, et de leur place dans ce système. Tentation du repli fataliste ? Crispation interventionniste ? Partage et cogestion avec d’autres ? Du point de vue de l’Union européenne, seule cette troisième option devrait servir de guide politique. Parce que toute l’histoire de la construction européenne depuis soixante ans est celle d’un lent apprentissage du partage et de la relativité du pouvoir, les Européens sont sans doute plus ouverts à une nouvelle configuration du monde, plus adaptés en un sens à la mondialisation, que ne le sont les Américains. Rien dans l’histoire récente des États-Unis, et certainement pas le siècle qui vient de s’écouler dans le triomphe de la puissance américaine, ne les prépare à n’être qu’un actionnaire parmi bien d’autres. Même avec leurs plus proches alliés européens, la mise en œuvre d’un partenariat stratégique, et le partage du leadership qu’une telle notion implique, ont toujours été problématiques.

Or ce partage est devenu, à l’échelle mondiale, inévitable parce que nécessaire. Ce qui est bon pour l’Occident ne l’est pas forcément pour le reste de la planète ou, en tout cas, n’est pas perçu comme tel. Et c’est ici que le projet européen retrouve du sens. Certes, l’Union européenne va mal. Son moral est au plus bas. Son identité confuse. Sa dynamique politique gelée, voire régressive. Dans de nombreux pays membres, l’intégration européenne fait moins recette désormais que le retour à la nation. Mais le paradoxe est aussi incontestable que stimulant : l’Union européenne est en crise, mais le modèle européen est un modèle d’avenir. Jamais en effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le modèle européen, parce qu’il est l’incarnation même d’un partage des pouvoirs et des solidarités, n’a autant figuré la modernité politique. Jamais les Américains n’ont eu autant à apprendre de l’intégration européenne pour repenser les termes de la future gouvernance mondiale. Partager pour ensemble diriger : cette révolution des codes que le prince Salina, dans Le Guépard, avait su accepter pour maintenir vivante la puissance de sa Maison, les Occidentaux devront, tôt ou tard, l’intégrer à l’échelle planétaire. Si l’exercice de réforme et de relance de l’Union européenne doit avoir un sens, c’est d’abord et surtout pour lui permettre d’affronter et d’influencer cette transformation majeure du système international dans laquelle nous sommes entrés.

  • *.

    Cet article est inspiré de l’ouvrage The New Global Puzzle. What World for the EU in 2025? sous la direction de Nicole Gnesotto et Giovani Grevi, publié par l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, Paris, octobre 2006. À paraître en français aux éditions Robert Laffont.

  • 1.

    En parité de pouvoir d’achat.

Nicole Gnesotto

Après des études de Lettres et d'histoire, Nicole Gnesotto a passé une grande partie de sa carrière au Conseil de l'Union européenne. Spécialiste des questions stratégiques, elle a été le premier directeur de l'Institut d'études de sécurité de l'Union européenne.Elle est titulaire de la chaire "Union Européenne" au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM).  Elle a notamment publié Le

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