Dé-mondialiser !
Des commentateurs politiques avisés soulignent un paradoxe à propos des primaires organisées par le Parti socialiste les 9 et 16 octobre 2011 : Arnaud Montebourg, qui en fut l’un des instigateurs et qui s’est offusqué par ailleurs des pratiques à la Guérini de la fédération socialiste de Marseille, risque d’en être la principale victime. Force est de reconnaître que son catéchisme de l’antimondialisation ne suscite pas l’intérêt attendu, force est également d’admettre que la crise boursière et financière de l’été n’a pas réuni les foules autour des partisans de la sortie de l’euro.
Plus encore, un Benoît Hamon, l’aile gauche du parti, qui s’en prend sans modération à la gauche social-libérale version Dominique Strauss-Kahn soutient Martine Aubry alors que sa proximité avec Arnaud Montebourg saute aux yeux. Faut-il en conclure que le discours critique du capitalisme financier n’a guère de prise, que la gauche radicale ne se fait guère entendre alors que nous avons vécu au rythme des dettes souveraines, des prédictions des agences de notation et du report quotidien de l’issue de la crise grecque ?
Règlements de comptes à gauche
Certes, il ne suffit donc pas de maudire le capitalisme financier et les excès des riches : les États s’essoufflent, les banques sont fatiguées, les riches ne craignent plus de cracher au bassinet … Mais la démondialisation n’est guère en prise quand on vit quotidiennement une crise mondiale qui dépasse le cas de la Grèce, si douloureux soit-il pour la population, et de l’Union européenne, puisqu’elle implique les États-Unis et les « émergents » ! Pourquoi laisser croire par ailleurs que la révolution technique en cours est révolue, que les containers et l’internet n’existaient pas avant le tournant néolibéral de 1983, histoire de s’en prendre à Zaki Laïdi, Pascal Lamy ou Jacques Delors que la démondialisation irrite1.
Qu’on le veuille ou non, l’inquiétude l’emporte et le repli sur soi fait plutôt peur ! C’est pourquoi François Hollande a fait la course des primaires en tête durant l’été en commentant sa propre campagne et celle de sa principale concurrente (« Moi je cristallise et je rassemble ; Martine découpe les catégories de population et thématise des sujets » … mais ne faut-il pas faire les deux : rassembler autour d’un programme !). Père la rigueur, adepte de la diminution de la dette, soucieux de l’emploi des jeunes et désireux de redorer le blason de l’Éducation nationale (actionnant ce que les adversaires des socialistes appellent « la pompe à fric », il réclame 66 000 enseignants), il répond à la crise sans régler de comptes et sans établir la liste des coupables socialistes de 1983. De cette manière, il se forge une image de présidentiable quelque peu délié du carcan du Parti socialiste dont il fut le patron et il vise large. Il parle à la France, à un pays, à un État qui doit se ressaisir, et il ne craint pas de s’en prendre à tout ce qui relève de la corruption ou aux excès sécuritaires façon Guéant (celui-ci fait oublier ses contrôles des coups de fil d’un journaliste du Monde en envoyant ses policiers contre les Roumains). Un peu sur le terrain de Bayrou, Hollande ramène la gauche au centre et veut rassurer un pays qui pense à près de 60% (nous disent les sondages, toujours à prendre avec précaution) que la gauche n’est pas plus à même de gouverner dans la tempête que la droite.
De l’imagination dans la crise
Mais l’appel à la rigueur suffit-il ? Un clivage tend à s’établir à droite entre les partisans de la rigueur et ceux qui veulent une politique active dans la mondialisation : à François Fillon, le double de Hollande à droite, Henri Guaino, l’un des conseillers du président, répond que la dimension mondiale de la crise ne permet aucun recul du type de ce que préconisent les partisans de la démondialisation et que la rigueur est trop réactive. À ceux qui se méfient d’une mondialisation qu’ils réduisent à sa seule dimension économique répliquent ceux qui prennent acte d’une entrée « à reculons » dans la mondialisation2. Dans cette configuration, Nicolas Sarkozy peut se présenter en campagne comme le politique qui aura été omniprésent pendant la crise depuis 2008, tout en laissant entendre que Hollande n’est pas sorti de sa province après le long fleuve tranquille de la rue de Solferino. Si cela sonne faux (Nicolas Sarkozy a cherché une sortie de crise alors qu’il fallait y entrer au sens d’en prendre conscience historiquement et surtout ne pas faire croire qu’on allait « s’en sortir »), le message peut porter si la droite en profite pour rappeler (comme Benoît Hamon, Arnaud Montebourg et d’autres) que la gauche a pris sa part dans la dérégulation des années 1980. Mais, à continuer ce passage en revue des troupes présidentiables, on laisserait croire que Nicolas Sarkozy a peut-être une place à prendre. Si mal aimé soit-il !
Ainsi est-on passé de la démondialisation à la rigueur, de la rigueur à la remondialisation au sens où il faudrait quand même imaginer les bonnes régulations à venir. Ainsi se fait-on plaisir en oubliant plusieurs choses : que les États qui en appellent à la rigueur en raison de leur endettement excessif devaient être les sauveurs en 2008 ; que ces mêmes États sont en proie à des tentations sécuritaires quand s’exprime le ras-le-bol social (David Cameron a répondu aux émeutes estivales en se montrant inflexible). Mais on a également vite oublié que la population n’est pas uniquement composée d’indignés, et qu’en Norvège un fou sorti de son écran d’ordinateur (comme dans les polars scandinaves depuis Millenium) pose des bombes et tire à la carabine dans des rassemblements de jeunes démocrates. Sans parler des picorages du Front national version Marine qui récupère à la tribune des avocats médiatiques comme Gilbert Collard et des gaullistes désespérés comme Paul-Marie Couteaux.
Rigueur, mondialisation, sécurité … on n’aurait guère avancé durant un été marqué par un durcissement mondial de la crise financière et boursière. Alors que la droite parlementaire ou sénatoriale, rétive aux embardées de la droite dite populaire, va être obligée de sauver le soldat Sarkozy, que reste-t-il à faire à une gauche recentrée et capable d’occuper un terrain assez large ? Sinon à être présente sur le terrain de l’emploi et de la relance industrielle, sinon à équilibrer les perspectives de l’extrême rigueur avec des orientations en termes de stratégie industrielle et commerciale ?
S’inscrire dans un monde mondialisé, ce n’est pas répondre uniquement par la rigueur, c’est également rendre possible une alliance de la rigueur et de perspectives en termes de création d’emploi. On n’est plus en 2008 où les keynésiens n’en avaient que pour l’État ! Mais on aimerait entendre des présidentiables associer les deux thèmes de la rigueur et de la croissance sans en rajouter sur les impuissances et amaigrissements de l’État. Autrement, il faudra admettre que le marché continue à avancer à son avantage, celui que déclinent jour et nuit les agences de notation, pendant que les hérauts de la gauche démondialisée continuent à en appeler au protectionnisme européen et à la fin de la mondialisation. À tort car il est uniquement question pour le pays comme pour l’Europe d’y entrer, c’est l’occasion de ces présidentielles d’admettre que le global est déjà dans le local, et cela à toutes les échelles. En tout cas il ne suffira pas de prôner la rigueur pour emporter les convictions.
- 1.
Le directeur de campagne d’Arnaud Montebourg, Aquilino Morelle, est revenu à la charge au début du mois de septembre dans un morceau de bravoure, non sans intransigeance, qui n’épargnait pas ces tenants du tournant néolibéral : « La démondialisation inquiète les partisans d’un libéralisme aux abois. Ce sont des socialistes qui ont imposé le dogme de la société de marché », Le Monde, 8 septembre 2011.
- 2.
Voir l’entretien avec Henri Guaino, Le Monde, 9 septembre 2011, et l’article de Françoise Fressoz dans la même livraison : « Face à la crise, deux lignes politiques s ‘opposent à droite. »