Eldorado, ou comment traverser les terres du Nord à la rencontre des fantômes surréalistes
Bouli Lanners est l’un de ces comédiens, rares et précieux, qui composent, comme Dominique Pinon ou Jean-Paul Farré, des seconds rôles qui ne passent jamais inaperçus. Ce sont des bouilles, des gueules, des corps qui tiennent déjà par eux-mêmes. Il suffit de regarder leur corps mal foutu pour saisir leur incroyable énergie. Lanners ressemble à Jean-François Balmer, mais là où ce dernier civilise un physique massif, Lanners tire un corps lourd vers l’avachissement. Avec lui, comme avec beaucoup de comédiens belges, à commencer par Benoît Poelvoorde quand il ne se contente pas de faire le pitre (voir Cowboy de Benoit Mariage où Lanners fait des apparitions), le corps encaisse les coups venus de l’intérieur et de l’extérieur. Mais alors, comment se tenir corporellement ? Le mieux est de bouger, de faire preuve de mobilité, c’est tout le sens d’Eldorado, ce film surprenant que Bouli Lanners a récemment réalisé.
L’histoire se déroule en deux temps : un jeune cambrioleur (Daniel) se fait prendre sous un lit par celui qu’il pensait voler (rôle que joue Lanners). Mais ce dernier, qui ne veut pas le mettre dans les mains de la police, le prend sous sa coupe et décide de le raccompagner chez ses parents, un père violent et criard que l’on ne voit pas et une mère éplorée et perdue dans ses malheurs. Bouli et Daniel prennent donc la route dans une vieille voiture américaine de collection. Ce qui nous vaut des images du nord de la Belgique où se succèdent des paysages industriels, des lotissements, des campings à l’abandon, d’étranges bâtiments mais aussi des paysages forestiers, des champs étendus et des nuages qui avancent plus vite que la voiture qui finit dans un fossé. Comme dans Quand la mer monte, de Yolande Moreau et Gilles Porte, les friches industrielles ou les usines ont une beauté singulière et des lumières incroyables. Comme dans Double Messieurs de Jean-François Stévenin, un road movie jurassien qui se fait à pied à défaut d’une belle (voiture) américaine, les rencontres les plus invraisemblables se multiplient avec des « cogneurs » et des « cognés » : un collectionneur de voitures cabossées par les corps de ceux qu’il a renversés, des motards étranges qui observent un chien qui a atterri sur le toit de la voiture de Bouli, un homme nu dans un camping où se trouve un siège de tournage qui a appartenu (en vrai) à Alain Delon sur les plateaux du dernier Asterix (où jouait Bouli) ? Alain Delon, l’anti-Bouli Lanners sur les plans du corps et de l’ego !
L’inattendu au bout de la route
Les rencontres pourraient être morbides, mais elles donnent le ton du film : elles marquent des arrêts, des stations. Elles ponctuent les bifurcations de la route et elles montrent des corps invraisemblables qui rappellent les peintures nordiques, Breughel ou Rubens. Mais ces paysages naturel et corporel, dont le caractère sombre et pluvieux est celui des terres de Simenon, s’accompagnent de ruptures variées qui font écho aux pratiques surréalistes dans leur dimension esthétique ou quotidienne. Lanners se défend de toute belgitude, et il se moque de la littérature actuelle sur un prétendu cinéma belge à dimension sociale et documentaire, celui d’après les frères Dardenne. Ce film énergique, en dépit du surplace puisqu’on tourne en rond, met en scène un monde du Nord où les corps, moches et affectés sans être monstrueux, sont moins comiques que surréalistes. Si le cinéma belge est celui de la dérision, celui du film culte Dikkenek ou du comédien François Damiens, il est aussi celui d’André Delvaux et du Rendez-vous à Bray. Si les corps y vont mal, il se confronte à l’inattendu et n’a jamais peur de partir dans l’imaginaire.
Mais pourquoi Bouli ramène-t-il Daniel dans un bercail où règnent les cris du père et où ils ne s’attarderont pas ? D’emblée, il voit que ce dernier est un toxico et décide de le « ramener », en souvenir de son propre frère mort d’une overdose. Les images d’enfance font remonter les douleurs liées à la disparition du frère. Ce film où « tout fout le camp » prend à rebours le road movie à l’américaine où des serial killers ravagent généralement le monde après avoir tué père et mère (voir le mythique Natural born killers d’Oliver Stone). Ici, le monde est déjà ravagé et triste, la mort est lourdement présente, les corps fragilisés et abîmés. Alors il faut bouger pour voir autrement le monde, soi-même et les autres, dans ces terres mélancoliques chères à Jacques Brel.
Belgitude ou pas, Nord ou pas, on comprend ce comédien qui se prend pour Falstaff et part à la conquête de la route et du monde, pour éviter qu’un camé casse un peu plus. Tout fout le camp, il suffit de prendre une caméra, de regarder des nuages courir dans le ciel comme des machines surréalistes et de repartir de l’avant. Mais pour cela, il faut puiser dans l’enfance, dans les rêves, dans la mort, et faire coexister la lourdeur des corps et les bifurcations surréalistes. Les corps sont moches, la mort rôde mais il faut regarder du côté de Magritte. Finalement Daniel disparaît, on ne sait pas pourquoi1. Quelque chose s’est passé. Sort-il indemne de ce road movie moins fluide et limpide que Western, le road movie de Manuel Poirier qui se passait en Bretagne ? On n’en saura rien, mais tout peut arriver à tout moment quand on imagine vivre dans un monde qui peut s’appeler partout « Eldorado ».
- 1.
Dans le dernier film de Sean Penn, Into the Wild, le personnage principal meurt significativement, au terme d’un road movie, dans un petit car abandonné après s’être empoisonné avec un champignon sauvage. Le road movie américain est plus tragique que le belge.