Introduction. La politique orpheline… de Mitterrand et de De Gaulle
Les faits sont patents dans l’arène politicienne, et ils vont retenir outrancièrement l’attention, pour le plus grand plaisir d’une presse politique réduite à sa dimension people, dans les prochains mois. Une guerre des ego au sein de la droite postchiraquienne où un Premier ministre aux accents napoléoniens et un ministre de l’Intérieur libéral-communautaire-sécuritaire se réclament simultanément de la plus belle tradition gaulliste. Une cacophonie au sein du parti socialiste où l’échec du référendum, demandé au président de la République par François Hollande, permet à tout un chacun d’abattre ses cartes dans le plus grand respect du mitterrandisme pendant que, dernière trouvaille médiatique, Ségolène Royal prend son essor chilien en misant sur une image provinciale (le Poitou-Charentes cher à Monsieur Raffarin) et sur ses inclinations à une reprise en mains parentale. Mais arrêtons là le constat, l’heure n’est pas encore aux pronostics sérieux mais à la valse de sondages qui répondent si souvent à la demande du commanditaire. Reste le plus frappant : la double référence à de Gaulle à droite et à Mitterrand à gauche.
Une double impasse politique
Du côté de la politique gaulliste, l’éloge rituel et automatique du gaullisme trahit l’évolution d’un État qui ne parvient pas à se réformer (De Gaulle est parti sur l’échec d’un référendum destiné à réformer l’organisation territoriale) et qui se recompose progressivement sur le plan sécuritaire. Alors que le gaullisme articule l’ordre (ce qu’il a payé en Mai 68 à travers la mise en cause de la police et de la figure du père) et la volonté de solidarité sociale, le gaullisme contemporain, version Villepin ou version Sarkozy, s’accroche à l’ordre, dans un contexte fort différent puisque lié à la réalité de l’immigration et du Front national, et recule progressivement sur le plan social au nom de contraintes invoquées (non plus celles de l’institution européenne mais celle de la mondialisation économique).
Du côté des socialistes, on assiste à la mise en scène, inattendue sous cette forme excessive, d’un légendaire mitterrandien qui cache l’incapacité de la moindre réforme idéologique de la part de l’équipe actuelle, ce qui va de pair avec les reculs des réformistes du parti qui ont radicalisé leur discours au congrès du Mans fin 2005 au nom de concessions jugées indispensables. Toujours sur sa gauche ! Toujours plus à gauche pour mieux cacher le consensus mou et le pragmatisme à la petite semaine ! Le mitterrandisme n’est donc pas au rendez-vous en raison du seul dixième anniversaire de la mort de l’ancien président. Comme l’ont rappelé des commentateurs, la seule doctrine de Mitterrand a consisté à ne pas rompre avec la sainte doctrine du socialisme entendue comme rupture avec le capitalisme. Certes, il y a eu le tournant de 1983 sur lequel revient ici François Stasse, alors en poste à l’Élysée. Mais celui-ci s’est fait dans une totale « illégalité idéologique » et n’a donc pu être porté idéologiquement par la gauche politique et soutenu socialement par des syndicats trop peu représentatifs. Ce qui a donné lieu à l’institution de ce qu’on appelle toujours la démocratie d’opinion, une démocratie d’opinion qui se porte mieux que jamais à l’heure de la guerre des ego.
Cet aveuglement idéologique n’est pas sans expliquer le surplace actuel d’un parti socialiste qui continue à réciter ses litanies habituelles dans le but de faire plaisir à une gauche altermondialiste qui ne connaît le plus souvent que le refrain anticapitaliste le plus éculé. Encore faut-il se demander, comme le font ici Gérard Grunberg et Alain Bergounioux, si « le socialisme à la française », distinct de la social-démocratie de type scandinave, étranger aux ouvertures que les socialistes allemands ou espagnols ont su favoriser, est effectivement capable de se réformer sur le plan de la doctrine. Encore faut-il se demander si l’hypothèse d’une social-démocratie n’est pas forcée alors que l’on a montré, à moins que les mots ne veuillent plus rien dire, que la culture politique française issue de la Deuxième Guerre mondiale repose sur un équilibre ne favorisant guère une social-démocratie à la française1. Enfin, ce n’est pas le moins important ici, il faut également réfléchir au rôle de ce qu’on a appelé (à tort ou à raison, comme se le demande Michel Rocard ici) la deuxième gauche dont l’échec, lié à sa volonté libérale d’ouvrir le marché, aurait favorisé le retour en force de l’alchimie mitterrandienne.
Fin d’époque ?
Au-delà du constat de la permanence d’un modèle gaullo-communiste et de la double référence à de Gaulle et Mitterrand, un livre de Pierre Grémion, Modernité et progressisme, permet de jeter un regard plus historique sur la double impasse contemporaine du gaullisme et du socialisme2. L’auteur de la République des notables s’arrête sur ce qu’il appelle un « trou noir de l’histoire », la période qui s’étend de 1968 à 1981. 1968, c’est la dénonciation du gaullisme autoritaire et la revendication d’une libération des mœurs qui puise dans une culture gauchiste profondément antiétatique3. L’après-1968, c’est aussi la consolidation, dans le double sillage de Raymond Aron et de Socialisme ou barbarie (Claude Lefort et Cornelius Castoriadis), de la critique des totalitarismes, du communisme réalisé, du stalinisme, une critique qui aurait dû conduire à une réforme de la doctrine socialiste et à l’élaboration éventuelle d’une social-démocratie à la française (un terme invoqué de manière souvent approximative).
Or, même si la légende veut que le gauchisme (auquel on associe souvent la deuxième gauche) ait produit la critique du totalitarisme, cette période n’a en rien permis le dépassement idéologique d’un marxisme vulgaire et d’un anticapitalisme redondant auxquels Mitterrand et ses proches n’ont pas voulu renoncer. Ce qui a interdit de prendre en compte les velléités de réforme contenues dans la culture politique d’une deuxième gauche, certes brouillonne, qui aurait abouti au jospinisme et à son échec électoral. La gauche ne se réinvente donc pas après 1981 et, à défaut de travail doctrinal, il ne reste plus que l’image du promeneur solitaire, du président littéraire si bien incarné par Michel Bouquet dans le film de Robert Guédiguian, Le promeneur du Champ-de-Mars. Jean Daniel a fort bien résumé la situation :
Bien sûr, on peut, avec Pierre Joxe et en sollicitant un peu les textes, découvrir dans la Lettre à tous les Français de 1988 un écho au congrès historique de Bad-Godesberg au cours duquel, en 1959, les syndicats allemands avaient rompu avec le collectivisme et le marxisme. Mais enfin il aura fallu attendre sept longues années. Et en déclarant obstinément « Je ne change pas », Mitterrand a transformé la stratégie d’union de la gauche en doctrine, si bien qu’à partir du moment où il a été contraint de changer il s’est exposé à être accusé de trahison chaque fois qu’il faisait preuve d’audace. Il a ainsi jeté les bases de la renaissance logique des utopies gauchistes et compromis pour de longues années, qui sont loin d’être terminées, le renouveau idéologique du parti socialiste français4.
Le plus drôle est que le courant national-républicain, issu en partie du Ceres, c’est-à-dire de la gauche chevénementiste et mitterrandienne, accuse rituellement la deuxième gauche d’avoir entravé ce renouveau idéologique.
Mais, poursuit Pierre Grémion, si la période 1968-1981, période de transition incertaine et inaboutie, ne débouche pas sur une transformation de la doctrine socialiste à gauche, la droite connaît au contraire une entrée rapide dans le libéralisme, sur le plan économique et sur celui des mœurs, qui va rester sans lendemain. La présidence de Giscard d’Estaing, stipendiée à gauche comme à droite, force l’entrée dans l’économie de marché, prétend rénover l’esprit d’entreprise et réformer l’État. Mais cette modernisation précipitée de la France n’aura guère de suite. Les Balladur et Madelin subiront, eux aussi, les coups et la réaction du chiraquisme qui se réclame alternativement, dans la grande tradition gaullienne, de l’ordre (les élections de 2002 dramatiquement gagnées en attisant les questions incendiaires de la sécurité) et du social (la fracture sociale constamment remise sur le tapis). La sécurité pour contrer l’extrême droite, et le social pour séduire des couches moyennes conscientes de la dégradation de la solidarité liée à l’État-providence mis en place après-guerre. Mais la sécurité a contribué paradoxalement à ethniciser la question du chômage et à la communautariser, ce dont témoignent les émeutes urbaines de novembre 2005 où la question du travail est revenue au premier plan, ce qui interroge sur les discours des années 1980 et 1990 pour lesquels la fin du travail était la nouvelle utopie. Soulignant que le taux de chômage des jeunes des cités est de 40 % en France et que l’une des réponses à ce fléau réside de fait, par défaut, dans la solidarité familiale, Daniel Cohen enfonce le clou en mettant en avant le paradoxe de la communauté :
La crise des banlieues ne se comprend pas si on l’interprète comme l’expression d’un communautarisme fort : ce serait plutôt le contraire. Ce constat […] signifie que la République française doit prendre conscience du fait que son système fonctionne sur des solidarités privées dont sont dépourvus les plus démunis. Faute d’y suppléer lui-même, elle ne devra pas s’étonner que le communautarisme se présente comme une solution au problème qu’elle n’aura pas su résoudre5.
À ne pas apporter une réponse claire, franche et efficace sur le plan du travail dans les zones ghettoïsées, la République, qui se protège d’un communautarisme en grande partie exagéré, favorise l’ethnicisation du langage politique chère à l’extrême droite.
Portée par des textes publiés dans Esprit et d’autres revues depuis les années 1980, l’hypothèse de Pierre Grémion explique rétrospectivement pourquoi nous en sommes là aujourd’hui ; pourquoi nous en sommes à découvrir que le gaullisme républicain oscille entre un appel à la sécurité et une défense du social cantonnée aux acquis qui débouche sur une communautarisation du langage attisant la guerre des mémoires ; pourquoi nous en sommes à parler de réformes inconcevables (sur le plan des doctrines idéologiques mais aussi de l’État et de la régulation économique) ; bref, pourquoi nous sommes interloqués de voir la droite et la gauche réduire leur périmètre médiatique à la guerre people des ego. L’une et l’autre, la droite et la gauche, ont évité bien des réformes indispensables : la droite en allant un peu trop vite avec la présidence libérale de Giscard d’Estaing, et la gauche en n’avançant pas assez vite avec la présidence solitaire de Mitterrand.
Droite et gauche, au-delà des équilibres alambiqués des uns et des autres, n’ont toujours pas d’autre alternative que d’articuler la sécurité, le social et une ouverture régulée au marché. Les tares partagées, elles, renvoient à notre histoire politique récente, à ce trou noir des années 1968-1981 sur lesquelles il va bien falloir revenir, tant elles ont contribué, avant même la cohabitation, à fragiliser le jeu de l’alternance droite-gauche. Paradoxalement, Mitterrand a compensé sa rigidité doctrinale relative au socialisme (« le programme rien que le programme… » !) par une ouverture « européenne » dynamisée par sa rencontre avec Helmut Kohl, ce dont les commentaires le glorifient aujourd’hui au même titre que l’abolition de la peine de mort en 1981. Or, l’héritage européen de Mitterrand a déjà été remis en cause par le très « mitterrandien » Fabius et l’échec du référendum sur le projet de Constitution européenne…
O. M.
- 1.
Alain Bergounioux et Bernard Manin, le Régime social-démocrate, Paris, Puf, 1989.
- 2.
Pierre Grémion, Modernité et progressisme. Fin d’une époque 1968-1981, Paris, Éditions Esprit, 2006.
- 3.
Mais le gauchisme libertaire ne représente pas tout le gauchisme de l’époque.
- 4.
Dans Le Nouvel Observateur, 5-11 janvier 2006. L’excellent documentaire de quatre heures de Patrick Rotman consacré à François Mitterrand (disponible en Dvd) insiste sur le déséquilibre entre la double ouverture de Mitterrand (historique dans le cas de l’Europe et hautement symbolique dans le cas de la peine de mort) et l’immobilisme doctrinal qui pénalise le devenir même du socialisme et entrave toute possibilité de discussion avec le courant rocardien. Et cela, alors même que Rocard a compris, tout comme Mitterrand après son semi-échec à la présidentielle de 1965 (n’oublions pas que c’est la réforme de la Constitution de la Ve République, et donc de Gaulle, l’adversaire par excellence, qui redonne toutes ses chances à Mitterrand en en faisant un « présidentiable potentiel »), qu’il n’a pas d’avenir hors d’un parti politique.
- 5.
Daniel Cohen, dans Le Monde du 11 janvier 2006.