L'opium du peuple


Son parti (le nouveau parti anticapitaliste, Npa) ayant présenté sur l’une des listes pour les régionales (région Provence-Alpes-Côte d’Azur) une candidate voilée, Olivier Besancenot s’est vite fait rabrouer par ses militants divisés à ce propos. Mais la jeune garde du parti socialiste, que l’on croyait plus à même que le vieux Marx de comprendre ce que peut représenter la religion aujourd’hui, s’est également fait entendre. On peut s’offusquer à juste titre de la burqa, ne pas vouloir d’une femme voilée dans la vie politique, faut-il pour autant répéter, comme l’a fait Aurélie Filipetti pour soutenir Jean-Paul Huchon, la bonne vieille formule de Marx : « La religion est l’opium du peuple. » Tout a été dit sur la religion, mais beaucoup a également été dit sur les autres opiums qui ont plus qu’intoxiqué le xxe siècle. Faut-il alors mépriser tous les croyants du monde comme s’ils se voilaient tous la face ? Ne rien entendre à la dimension religieuse et ne respecter en rien des parcours spirituels qui peuvent avoir une autre allure que la vie politique contemporaine ? Non, tous les croyants ne portent pas potentiellement la burqa, et il est légitime de respecter des comportements religieux dans toutes les religions du monde. Certes, il y a de l’intolérance et du fondamentalisme, mais la religion n’est pas nécessairement et automatiquement synonyme d’intolérance et de fondamentalisme. S’il faut lire Marx, ce n’est pas pour en tirer des formules à l’emporte-pièce, et la laïcité n’a jamais été un combat consistant à dire que la religion était l’opium du peuple. Aurélie Filipetti ferait mieux de laisser Marx à Besancenot et de lire La Boétie. Le Discours sur la servitude volontaire lui apprendrait que l’on peut être servile face à de multiples dogmes qui ne sont pas uniquement le fait de la religion. Et puis, il faudrait aussi se souvenir des envolées de Clavel qui rappelait qu’un croyant ne pouvait se prendre pour Dieu, qu’il y a toujours une barre qui l’empêche de s’identifier au Très-Haut. Ce qui n’a pas été le cas de l’égocrate Staline.

Mais le mieux est encore d’écouter la militante concernée, Ilhem Moussaid, quand elle affirme :

J’ai beaucoup de tristesse à voir huit ans de ma vie réduits à mon foulard, j’ai beaucoup de tristesse d’entendre que ma croyance personnelle est un danger pour les autres alors que je prône l’amitié, le respect, la tolérance, la solidarité et l’égalité entre les êtres humains. […] La réaction des féministes, c’est cela le plus dur. J’ai beau dire que je ne suis pas opprimée, et je pense que cela se voit, il reste une incompréhension1.

Tout est question de savoir ce que l’on voit, la militante, la femme qui affirme sa liberté et a pris position pour la contraception et le droit à l’avortement. En tout cas, militant d’extrême gauche ou pas, il faut bien répondre à ce cercle vicieux. À moins que les « injonctions » en désaliénation deviennent la norme ! Francis Pupponi, député-maire socialiste de Sarcelles, ne s’est guère laissé impressionné et embarqué dans des débats inconsidérés sur les religions sémitiques quand on lui a rappelé qu’un conseiller exhibant un signe religieux (une kippa) participe au conseil municipal de sa ville. Il a simplement répondu qu’aucun texte ne l’interdit dans ce type d’espace et que cela se passe très bien. Il ne faut pas tout confondre (burqa et voile) et arrêter de croire que tous les croyants sont des aliénés et la religion un synonyme d’oppression. Qu’est-ce que le non-croyant voit du croyant et qu’est-ce qu’il croit qu’est le non-croyant ? (Que voit le non-croyant du Coran et que croit-il être ?) Il peut se poser la question sans hurler des slogans.

  • 1.

    Citations extraites du reportage fort éclairant de Béatrice Gurrey, Le Monde,  11 février 2010.