Le divorce Paris/Alger et la promesse d'un traité de paix


En France, il faut toujours comprendre après coup ce que des débats médiatiques recouvrent et occultent. Souvenons-nous : c’était hier, des intellectuels médiatiques furibonds et leurs relais journalistiques jamais en reste n’ont pas cessé de mettre en avant les risques du communautarisme. Leur cible favorite était Nicolas Sarkozy qui défendait alors la discrimination positive « à la française » parce qu’à cette époque (celle qui a correspondu à la création du Cfcm) il croyait encore que les populations immigrées d’origine arabo-musulmane lui seraient favorables électoralement. Mais en quoi la victoire de Sarkozy a-t-elle pâti de ces attaques en règle où le destin de la France et de la République était considéré avec emphase comme dramatiquement en jeu ? Les polémiques voisines entre les partisans de la repentance et ses critiques (qui posent à l’occasion des questions légitimes à condition de ne pas recourir au langage sado-masochiste d’un Max Gallo qui fustige ceux qui « veulent que la France s’agenouille, baisse la tête, avoue, fasse repentance, reconnaisse ses crimes et, tondue, en robe de bure, se laisse couvrir d’injures1 ») ont obscurci l’évolution des relations entre Alger et Paris. Mais l’a-t-on vraiment compris ? Le mérite du petit essai de Jean-Pierre Tuquoi – un journaliste du Monde qui a déjà publié des essais décapants sur le Maroc2 et sur la Tunisie3 – est de rappeler que Nicolas Sarkozy s’est rendu, contre les habitudes d’une droite présidentielle en phase avec le makhzen marocain et d’un pouvoir de gauche gêné par le passé colonial de ses chefs (de Mollet à Mitterrand), en priorité à Alger. Mais ce voyage rapide et précipité présage-t-il d’une volonté de renouer activement des liens de la part du nouveau président qui joue la carte de la Méditerranée mais connaît mal le Maghreb, ou annonce-t-il des relations encore plus délicates ? Le président n’est pas de la génération de la guerre d’Algérie comme l’était Jacques Chirac. Ce dernier qui a effectué, comme on le sait, son service militaire en Algérie dans le bled en 1956 comme sous-lieutenant n’a accepté de signer une pétition en faveur du général de Gaulle, au moment de l’affaire des barricades déclenchée le 24 janvier 1960 à Alger contre le « lâchage » de celui-ci, que sous la pression de Bernard Stasi et Jacques Friedmann, deux de ses camarades de promotion. Jeune haut fonctionnaire diplômé de l’Ena, Chirac avait été envoyé à l’époque en Algérie « pour mettre en place les réformes promises par le général de Gaulle4 ». Quant au président Sarkozy, relayé sur la colonisation par son scribe Henri Guaino que la mode de la repentance insupporte, il apparaît fortement embarrassé et ne donne pas l’impression d’avoir une stratégie claire concernant les rapports avec l’Algérie. Suffit-il de répondre à Bouteflika que la France n’est pas prête à répondre à ses attaques extrêmes en reconnaissant un crime de génocide ou un crime contre l’humanité à propos de la période coloniale ? Le livre de J.-P. Tuquoi, qui est équilibré et ne prend aucunement le parti des repentants décidés à confondre colonisation française en Algérie et génocide, insiste surtout sur le contexte politique français qui a permis à Bouteflika de durcir progressivement ses positions jusqu’à l’affaire de la repentance. Celle qui « a éclaté le vendredi 6 mai 2005 à l’université de Sétif en Kabylie avec un discours musclé du président Bouteflika qui renvoyait aux événements du 8 mai 1945 », i.e. aux massacres de Sétif et de Guelma entre autres5. Ce qui est surprenant de la part d’un président beaucoup plus ouvert, si l’on considère son parcours politique depuis 1962, que la plupart des autres membres de la nomenklatura, militaire et politique, algérienne. Reprenons les faits et la chronologie qui éclairent cette affaire : 1) Un coup d’essai manqué (le texte déposé le 5 mars 2003 par Philippe Douste-Blazy et Jean Leonetti afin de reconnaître « l’œuvre positive de la présence française en Algérie »). 2) Un projet de loi élaboré par quelques députés proches d’un lobby de rapatriés (le groupe d’études sur les rapatriés auquel appartiennent Michèle Tabarot [Alpes-Maritimes], Geneviève Lévy [Var] et Christian Vanneste [Nord]) qui débouchera sur le vote de la loi du 3 février 2005 (dans une assemblée nationale quasiment vide) avec le deuxième alinéa de l’article 4 sur les « effets positifs » de la colonisation. 3) Une gauche socialiste qui n’a rien vu venir alors que Kléber Mesquida, le député de l’Hérault né en Algérie et chargé des rapatriés au Parti socialiste, aurait pu pressentir le cours des événements. 4) Le président Bouteflika qui profite de cette loi pour monter le ton, ce dont il avait besoin sur le plan intérieur au moment du référendum de 2005 sur la réconciliation nationale qui était destiné à couvrir barbus repentis et militaires susceptibles d’être accusés de violences (« En pratique, ni les terroristes repentis, ni les chefs de l’armée et des services de sécurité algériens n’auront à rendre compte de leurs actes6 »). 5) L’annonce par Jacques Chirac, et cela à plusieurs reprises, de la signature d’un traité d’amitié qui avait pour but de calmer les esprits et de remédier au fait qu’aucun traité n’avait été signé entre la France et l’Algérie depuis les accords d’Évian qui n’étaient pas des accords de paix.

Un traité d’amitié : une utopie ?

En 1988, la France avait déjà servi de bouc émissaire. Mais, en 2005, une loi française répond à un référendum algérien délicat et le traité d’amitié promis par Chirac est renvoyé aux calendes grecques.

Pendant qu’à Alger on vitupère et on calcule, à Paris on s’écharpe sur la « guerre des mémoires7 ».

L’ouvrage de J.-P. Tuquoi dont la thèse est claire :

Sans le vote de la loi du 23 février, il est probable qu’une mécanique vertueuse allait s’enclencher qui, si elle était portée par une volonté politique, allait aboutir à la signature à Alger d’un traité d’amitié entre la France et l’Algérie8

souligne le décalage entre les débats médiatisés à la française sur la repentance et les coulisses des relations entre la France et l’Algérie.

« Extermination » et « génocide » contre « œuvre civilisatrice ». Nous y voici9.

Si ce livre peut être lu comme une invitation adressée à Nicolas Sarkozy de reprendre ce dossier chaud car indissociable des questions relatives à l’immigration, il a le mérite de préciser les termes d’un traité de paix possible. Alors que Michel Winock, un historien guère suspect d’en appeler à la repentance, peut écrire des propos fermes sur la colonisation :

Oui, l’Algérie fut un champ d’expériences et de domination qui servira en d’autres contrées coloniales [ …] ; oui, le racisme a été l’arrière-fond idéologique de l’expansion ; oui, l’État colonial a été un « État d’exception permanent10 »,

J.-P. Tuquoi rétorque sans ambiguïtés que la colonisation ne fut pas que cela, que la caricature des harkis n’est pas plus glorieuse que celle des pieds-noirs, et que l’histoire de l’Algérie tout à la gloire du Fln mérite d’être enseignée différemment en Algérie. S’il n’en rajoute pas dans le discours critique sur le colonialisme, il souligne néanmoins et avec force que le couple France-Algérie est au bord de la rupture. Et que refuser de remettre sur le chantier diplomatique la signature d’un traité d’amitié entre la France et l’Algérie est dangereux. Si rien n’est fait, des excités issus des milieux rapatriés imagineront à nouveau des monuments à la mémoire de ceux qui sont morts pour la France coloniale (depuis juillet 2005, une stèle honore les « combattants tombés pour que vive l’Algérie française », un « Mur des disparus » doit être inauguré en novembre 2007 à Perpignan11). Le silence politique ne peut se prolonger indéfiniment. Et cela d’autant moins que ce sont des politiques qui sont à l’origine de l’alinéa qui a mis le feu aux poudres (ce qui a dû donner des idées au député Thierry Mariani d’Orange à propos de la législation sur les tests Adn). Nicolas Sarkozy et l’Algérie ! On le jugera moins à ses grandes envolées sur la Méditerranée qu’à sa capacité à enterrer la hache de guerre alors même que l’Algérie est vue en France à travers la question de l’immigration et que la France est caricaturée en Algérie à des fins intérieures.

La France et l’Algérie ont vécu depuis des années sans traité d’amitié. Du temps du général de Gaulle, Paris en a signé un – emblématique – avec l’Allemagne du chancelier Konrad Adenauer, puis avec l’Espagne et l’Italie. Qui se souvient des deux derniers ? Et pourquoi en souhaiter un avec l’Algérie ? Les raisons ne manquent pas. Il en existe de bonnes et d’autres plus contestables [ …] Encore aujourd’hui les relations entre l’ancienne colonie et la métropole s’inscrivent dans le cadre des accords d’Évian signés au temps du général de Gaulle. Or ce n’étaient pas des accords de paix. Leur objectif n’était pas d’organiser les relations à venir entre la France et une Algérie qui n’était pas encore indépendante [ …] Le traité de paix devait être négocié ensuite. Il n’a jamais vu le jour et pour Bouteflika et la partie algérienne, le traité d’amitié devait clore cette situation absurde entre leur pays et la France12.

Dans la perspective hautement respectable de mettre en œuvre un jour ce traité de paix, J.-P. Tuquoi donne quelques pistes au président. La première revient à s’inspirer du discours prononcé le 27 février 2005 devant les étudiants et les enseignants de l’université de Sétif par l’ambassadeur de France en Algérie, Colin de Verdière, qui fut longtemps en poste à Téhéran, à l’occasion de l’anniversaire des massacres du 8 mais 1945 à Sétif :

Fallait-il, hélas, qu’il y ait sur cette terre un abîme d’incompréhension entre les communautés pour que se produise cet enchaînement d’un climat de peur, de manifestations et de leur répression, d’assassinats et de massacres !

L’essentiel est dit, les massacres du 8 mai 1945 furent « une tragédie inexcusable13 ».

Une seconde piste consiste à reprendre l’esprit du préambule de l’accord signé en avril 1998 sur l’avenir institutionnel de la Nouvelle-Calédonie dont voici quelques extraits :

La colonisation de la Nouvelle-Calédonie s’est inscrite dans un vaste mouvement historique où les pays d’Europe ont imposé leur domination au reste du monde [ …] Le moment est venu de reconnaître les ombres de la période coloniale, même si elle ne fut pas dépourvue de lumière.

Serait-il possible dans le cas de l’Algérie, pays si proche de notre histoire, d’oublier les invectives et d’échapper à l’alternative qui ne laisse d’autre issue que l’accusation de génocide ou le rejet de la repentance. Reconnaître les ambiguïtés d’une histoire passée par le Code de l’indigénat ne doit pas empêcher de reprendre langue commune14. Nicolas Sarkozy déclarait à Jeune Afrique :

Mon premier engagement est de ne jamais sombrer dans la démagogie de la repentance. Vos ancêtres ont traversé la Méditerranée pour servir la France et pour bâtir un monde nouveau [ …] La France doit leur en être [ …] à jamais reconnaissante15.

Mais exprimer plus avant les termes de cette reconnaissance ne serait pas inutile. Il s’agirait en effet d’un premier pas avant la rédaction d’un traité d’amitié dont Nicolas Sarkozy pourrait peut-être reparler à l’occasion de son deuxième voyage annoncé, après celui qui a suivi son élection, en Algérie en décembre 2007.

  • *.

    À propos de Jean-Pierre Tuquoi, Paris-Alger, couple infernal, Paris, Grasset, 2007.

  • 1.

    Ibid., p. 117.

  • 2.

    J.-P. Tuquoi, le Dernier roi. Crépuscule d’une dynastie, Paris, Grasset, 2001 ; id., « Majesté, je dois beaucoup à votre père … » France-Maroc, une affaire de famille, Paris, Albin Michel, 2006.

  • 3.

    J.-P. Tuquoi et Nicolas Beau, Notre ami Ben Ali. L’envers du « miracle tunisien », Paris, La Découverte, 1999.

  • 4.

    J.-P. Tuquoi, Paris-Alger …, op. cit., p. 114.

  • 5.

    Ibid., p. 27-28. Sur Guelma, voir le livre posthume d’un proche d’Esprit, Marcel Reggui, les Massacres de Guelma. Algérie, mai 1945 : une enquête inédite sur la furie des milices coloniales, préface de Jean-Pierre Peyroulou, La Découverte, 2005.

  • 6.

    J.-P. Tuquoi, Paris-Alger …, op. cit., p. 61.

  • 7.

    J.-P. Tuquoi, Paris-Alger …, op. cit., p. 64.

  • 8.

    Ibid., p. 54.

  • 9.

    Ibid., p. 32.

  • 10.

    Ibid., p. 103.

  • 11.

    J.-P. Tuquoi, Paris-Alger …, op. cit., p. 36.

  • 12.

    J.-P. Tuquoi, Paris-Alger …, op. cit., p. 99.

  • 13.

    Ibid., p. 53.

  • 14.

    On pourra se reporter à deux textes récents d’Esprit auxquels fait référence Jean-Pierre Tuquoi, celui de J.-P. Peyroulou, « Amnistie en Algérie : quand le pouvoir se reconduit dans l’impunité », Esprit, juin 2006, et celui de Gilbert Meynier et Pierre Vidal-Naquet, « Coloniser Exterminer : de vérités bonnes à dire à l’art de la simplification idéologique », Esprit, décembre 2005.

  • 15.

    Jeune Afrique, no 2391, novembre 2007.