Mesurer ? Prévoir ? Compter ? À quelle hiérarchie des valeurs les chiffres renvoient-ils ? À propos d'un livre de Valérie Charolles
À propos d’un livre de Valérie Charolles
L’ouvrage de Valérie Charolles1 porte le sous-titre, « Chroniques économico-philosophiques », qui en traduit à la fois l’état d’esprit, le style et l’intérêt. L’état d’esprit est indissociable du parcours de l’auteur qui, bénéficiant d’une double formation philosophique (Ens) et économique (Sciences-Po, Ena), a exercé professionnellement au cœur de l’État économique (direction du Trésor, cabinet du ministre de l’Industrie) puis comme directeur financier de Radio France avant de rejoindre la Cour des comptes. Voilà donc une philosophe passée par l’histoire des sciences, par la philosophie analytique, par l’étude de Wittgenstein, qui ne pratique pas l’économie et la finance aveuglément : elle sait lire un bilan financier, elle s’interroge sur les chiffres qu’elle utilise et rappelle que ladite science économique, qui n’est pas neutre et sans histoires, mérite qu’on y réfléchisse un peu avant de la sacraliser et d’en faire une science exacte. Si on partage le sentiment que le débat économique lié à ladite crise doit porter sur les acteurs (banquiers, investisseurs, clients…), sur les perspectives de régulation, une réflexion de style « méta » est fort bienvenue. Elle peut permettre, dans le sillage des travaux d’André Orléan, de ne pas se contenter d’un appel à la moralisation des acteurs (pourquoi sont-ils avides ?) ou bien d’une exigence de transparence accrue comme si le caractère des produits eux-mêmes (leur toxicité, leur manque de transparence) pouvait faire l’économie d’une interrogation sur la spécificité du marché financier lui-même. Le style est, lui, inséparable de la volonté de rédiger des chroniques successives et, plus encore, de commencer à les écrire au moment même où la prise de conscience de la crise financière s’affirmait.
Lundi 16 juillet 2007 : Les dernières livraisons des grandes données économiques sont particulièrement satisfaisantes : croissance robuste, tensions inflationnistes maîtrisées, chômage au plus bas. Nous avons tendance à considérer que ces chiffres sont objectifs […] Cette idée ne correspond pourtant que très imparfaitement à la réalité2.
et de les clore le jour de la faillite de la banque Lehman Brothers.
Vendredi 19 septembre 2008 : Lehman Brothers a fait faillite lundi […] Maintenant, tout le monde en est d’accord, nous vivons la plus grave crise financière depuis 1929. Et nous ne savons pas jusqu’où cela ira3.
D’où l’intérêt manifeste de ce livre : une rare limpidité due à une plume pédagogique, une volonté de ne pas dissocier théorie et pratique, et de faire le lien entre des exemples concrets et l’abstraction conceptuelle.
Mais cette chronique d’une année de crise va bien au-delà. Certes, il n’y a pas l’économie empirique d’un côté, les travaux et les jours des économistes en tous genres, et de l’autre la réflexion, celle des philosophes ou des chercheurs en sciences humaines. Dans cette optique, Valérie Charolles se confronte à trois questions. Tout d’abord : comment mesurer le réel ? Peut-on parler de faits objectifs et prendre par exemple en compte la réalité du chômage, de l’inflation ou de la croissance. Ensuite : comment prévoir l’avenir ? Cette question conduit l’auteur à croiser une interrogation sur la fiabilité des sondages et sur la prévision (ce qui implique les marchés financiers dont elle va analyser la spécificité), et une réflexion sur les mathématiques, les statistiques, l’histoire des jeux de hasard et des probabilités. Enfin : qu’est-ce qui compte ? Ce qui revient à se demander ce qui compte dans les comptes, qu’il s’agisse des comptes des entreprises, des États et des acteurs de la mondialisation. Ce qui compte renvoie au comptage, mais aussi à l’évaluation et à la comptabilité au sens où celle-ci est une manière de présenter les « bilans comptables » de l’État ou de l’entreprise. Après ce triple angle d’attaque (mesurer, prévoir, compter), Valérie Charolles reprend les choses à zéro dans une dernière séquence. Remettre les pendules à l’heure c’est réfléchir à la manière de vivre avec les chiffres (notre lot quotidien dès lors que la radio décline tous les matins les chiffres du Cac 40 comme si tous les citoyens étaient des actionnaires) mais aussi à la manière dont la science économique « mesure, prévoit et compte ». Du chiffre on passe donc à une réflexion « méta » de caractère épistémologique et philosophique sur le statut de la science économique elle-même.
Après avoir rappelé que le xxe siècle fut celui des « mots et des choses » (allusion est faite à Foucault), c’est-à-dire celui du langage et de la communication (référence pourrait être faite au rôle de la linguistique et du structuralisme), l’auteure affirme que le xxie siècle, le nôtre, sera celui des « faits et des chiffres » et que l’on ne doit pas se satisfaire d’un positivisme qui nous en rendrait esclaves. Si la question de la référence et du sens était au centre de la pensée du langage, celle de la valeur est décisive dans le cas des faits et des chiffres. Bref, mesurer exige des choix dont la signification politique n’est pas secondaire. Prévoir est d’autant plus délicat que la prévision pèse sur les comportements et les décisions de ceux qui sont concernés comme le prouvent les sondages électoraux. Enfin, qu’est-ce qui compte en termes de valeurs ? C’est dire que la crise, si on admet qu’elle est structurelle et non pas conjoncturelle, conduit à nous mesurer différemment avec les chiffres, avec les prévisions et les probabilités mais aussi avec les comptes. Rendre des comptes à la crise – mais est-ce le cas aujourd’hui ? – exige de réviser notre manière de comptabiliser, c’est-à-dire de revoir les valeurs qui la sous-tendent.
Dans le but d’inviter à une lecture de ces chroniques, on reviendra sur chacune de ces quatre séquences afin d’en préciser l’intérêt spécifique. La première souligne la dimension directement politique de la mise en chiffres. La deuxième éclaire la place particulière des marchés financiers dans le vaste domaine du calcul des probabilités. La troisième invite à réfléchir sur la comptabilité de l’entreprise et de l’État. La quatrième incite à une interrogation sur la science économique comme science réflexive où le sujet connaissant n’est pas séparable de son objet.
Mesurer
Comment mesurer ? Dans l’esprit des rares travaux, à commencer par ceux de Dominique Méda4, Patrick Viveret, Jean Gadrey, Bernard Perret et quelques autres… qui s’intéressent aux indicateurs permettant de mesurer la richesse nationale (un budget, un Pib), Valérie Charolles prend divers exemples : l’évolution du taux de chômage, la croissance et l’inflation sur laquelle elle s’attarde. Pour elle, les chiffres peuvent être manipulables, imparfaits, discutables voire faux, ce qui la conduit à rappeler que la présentation (politique et médiatique) des chiffres est un métier, un savoir-faire qui n’est pas sans conséquences politiques. En un double sens : celui de la réception et de l’interprétation par le citoyen, et celui des choix qui déterminent la manière de chiffrer (le chômage ou l’inflation peuvent être sur ou sous-estimés en fonction des orientations idéologiques et politiques). Derrière les chiffres et les pourcentages, il faut conserver un esprit critique et avoir en tête une échelle de valeurs.
En ce qui concerne le brouillage toujours possible des chiffres, elle prend l’exemple du taux de chômage : « Pour un taux de chômage de 10 %, dire que ce taux a baissé de 5 % en un an semble constituer un motif relativement solide de satisfaction. Pourtant cela ne veut en aucun cas dire que le taux de chômage est tombé à 5 %, cela veut dire juste qu’il s’établit désormais à 9, 5 %, ou qu’il a baissé de 0, 5 point. C’est bien la même réalité qui est décrite, mais la dynamique apparaît sous un jour un peu moins favorable5. »
Pour figurer la complexité de l’établissement d’un chiffre (sur le plan méthodologique, le chiffre retenu sera donc plus ou moins rigoureux), Valérie Charolles met en scène les critères entrant (ou devant entrer) en ligne de compte pour mesurer de l’inflation. Passer de la mesure du chômage à celle de l’inflation complique les choses sur le plan statistique :
Il ne s’agit plus en effet d’additionner des unités mais d’établir un indice synthétisant l’évolution de l’ensemble des prix6.
Cela passe par quatre étapes dont aucune n’est neutre.
1) Il faut tout d’abord définir ce qu’est un bien (de consommation) ou un service dont on va suivre le prix. Il y a d’abord le biais de la distribution qui n’est pas négligeable : un même produit, une barre chocolatée par exemple, va correspondre à deux prix distincts (plus cher ou moins cher) selon qu’elle va être achetée dans un magasin ou en grande surface. Un même produit débouchant sur deux « chroniques de prix », l’inflation mesurée par les statistiques est plus élevée que l’inflation réelle. Mais le biais technologique n’est pas négligeable non plus dans le cas des produits et des équipements technologiques dont le renouvellement est rapide. En effet, le système de prix utilisé est souvent celui d’un tarif inchangé alors que le prix du produit initial a baissé et que la qualité du produit final a augmenté. Cela n’a pas été sans conséquences sur la bulle internet « puisqu’au lieu de voir les prix baisser et la production augmenter massivement dans le secteur informatique on voyait les prix stagner ». Ce qui revient à accorder une part trop faible aux « biens nouveaux » dans la consommation des ménages. D’où la question : « Quand fait-on entrer les biens nouveaux dans l’indice, notamment les biens technologiques7 ? »
2) Puisque l’indice des prix est synthétique, la deuxième série de problèmes consiste à savoir comment « pondérer » les biens choisis, le profil d’inflation étant différent selon la part réservée à chacune des catégories de biens. Quelle hiérarchie des biens est alors mise en valeur ?
3) Une fois résolus les problèmes relatifs aux choix des biens et à leur pondération, « il reste à décider la méthode de calcul que l’on va retenir pour mettre ces chiffres en relation8 ». Faut-il pondérer le début de période qui surestime l’inflation, la fin de période qui la sous-estime ou rapporter chaque panier annuel au suivant, ce qui passe par des choix de méthode (qui portent divers noms : Laspeyres, Fisher, Paasche) ?
4) Enfin, l’inflation mesurée ne correspond pas à l’inflation « ressentie » pour une partie de la population. L’indice des prix étant synthétique,
il se réfère par définition à une structure de consommation moyenne des ménages, à savoir le point de vue du ménage moyen que nous avons individuellement très peu de chances d’incarner effectivement9.
Comme l’indice des prix suppose un point de vue unifié, et donc simplificateur, il ne retient par exemple que l’évolution du prix des loyers (la location étant une consommation) et non l’achat d’un logement puisque celui-ci est considéré comme un investissement et ne relève pas de la consommation. De ce fait, chacun d’entre nous n’étant pas à la fois locataire et propriétaire de son habitation principale, « l’inflation est surestimée pour les propriétaires et sous-estimée pour les locataires10 ». Ce qui signifie que les ressentis ne sont pas équivalents pour ces deux catégories de population.
Comme l’auteure souligne en conséquence l’impact politique et social de la mesure de l’inflation (surestimée pour les couches moyennes, sous-estimée pour les couches défavorisées), elle en appelle à des politiques monétaires plus accommodantes à la consommation moyenne des ménages pour éviter un décrochage du niveau de vie des populations les moins favorisées.
La querelle statistique n’est donc pas sans impact pratique, au plan politique et social11.
Prévoir
Prévoir, ce n’est plus mesurer la réalité de ce qui se passe dans la réalité mais anticiper l’avenir.
C’est en effet une formidable avancée que l’avènement d’une raison statistique grâce à laquelle on peut calculer les possibles pour les grands nombres : le futur n’est plus hasard mais probabilité qu’un phénomène se réalise12.
Les séquences consacrées à la probabilité partent dans plusieurs directions : elles ont d’abord pour but de montrer que le calcul des probabilités a profondément évolué et que « les coups de dés » ne régissent plus le calcul des possibles (voir les pages très claires sur Gauss, Legendre, Laplace et la loi de Laplace-Gauss) qui est désormais sous-tendu par les mathématiques et les nouvelles technologies qui transforment les relations du réel et du virtuel. Mais, au-delà d’une approche épistémologique, les chroniques relatives à la prévision éclairent trois points : la complexité croissante du calcul des probabilités, le lien entre notre connaissance de l’avenir par anticipation et nos décisions (ce qui vaut d’abord pour les sondages dans le champ de la politique et de l’analyse électorale) et, enfin, le caractère spécifique du marché financier qui repose sur les probabilités et la prévision de l’avenir. Si le deuxième point fait l’objet de la réflexion finale (quel type de science ?), l’évolution du calcul des possibles met en avant des problèmes permettant de saisir la spécificité des marchés financiers.
Quels sont-ils ? Le calcul des probabilités et la mesure statistique se démarquent progressivement du coup de dés pour prendre en compte les représentations moyennes (loi des grands nombres) et les échantillonnages (de la loi des grands nombres découle l’idée d’échantillons représentatifs d’une population donnée) dans un premier temps, et les corrélations dans un second temps. Le calcul des probabilités ne se contente pas de nous
projeter dans l’avenir en ordonnant le hasard selon la loi de fréquence, il permet également d’ordonner les phénomènes selon des enchaînements d’effets et de cause, des corrélations déduites à partir d’observations effectuées en nombre suffisant et contrôlées selon les méthodes de tests désormais éprouvées13.
À la relation mécanique se substitue une multiplicité de relations spécifiques entre les phénomènes. De ces trois critères (existence de régularités dans ce qui apparaît comme le fruit du hasard, échantillonnage, corrélations), il apparaît que « la statistique est l’outil mathématique le plus adapté à notre civilisation14 ». Ce n’est donc pas un hasard si les analyses débouchent sur des considérations relatives aux marchés financiers, « qui sont devenus une sorte de personne dans notre vocabulaire quotidien » (ils « s’affolent », « se reprennent », « anticipent »…) puisque ceux-ci ont recours à la statistique la plus mathématique possible et qu’ils sont autocorrélés15.
Les évolutions des cours de la Bourse ne sont pas indépendantes les unes des autres, dans le temps pour la même action, et dans l’espace pour les actions comparées les unes aux autres. Les phénomènes sont liés les uns aux autres et ont tendance à se produire par paquets (succession de baisses, succession de hausses…). Pour le dire autrement, les marchés financiers sont largement autocorrélés : ils produisent une réalité qui leur est propre et qui est en partie décorrélée de la réalité de la sphère non financière16.
Ce à quoi Valérie Charolles ajoute ce fait nouveau :
Ces marchés ne sont plus un compartiment particulier de l’économie mais le domaine par rapport auquel l’économie dans son ensemble doit se mesurer17.
Ce qui justifie sa mise en garde qui porte sur les statistiques probabilistes dans leur ensemble :
Voilà un formidable outil de simplification dont nous ne devons pas oublier la nature18.
Compter : qui compte et qu’est-ce qui compte dans les comptes ?
La troisième séquence peut aider à comprendre pourquoi la financiarisation de l’économie s’est imposée. En effet, mesurer et prévoir exigent aussi de compter, de comptabiliser et d’établir des bilans qui reposent sur des règles et une hiérarchie des valeurs. Or, la comptabilité des entreprises, qui a fort peu intéressé des économistes habitués à opposer logique comptable et logique économique, détermine ce qui a une valeur ou ce qui n’en a pas.
La manière dont le travail est décompté dans la richesse est instructive par la hiérarchie des valeurs qu’elle manifeste. Avec le capital, le travail est ce qui permet à l’entreprise d’assurer la fourniture de biens et des services. Mais si l’on regarde la traduction que trouvent ces principes dans les comptes des entreprises, force est de constater que le travail y est présenté comme un gouffre. Dans ces comptes, le travail est traité comme une charge et n’apparaît pas sous la forme de valeurs, à la différence du capital, qui sert à financer l’entreprise et qui apparaît à la fois dans ses charges pour le coût que son obtention génère et dans son patrimoine pour la valeur qu’il représente19.
Tout en rappelant que la valeur de l’entreprise est établie dans la perspective du capitaliste et de l’actionnaire depuis la Renaissance, Valérie Charolles apporte des éclairages sur l’absence de prise en compte des valeurs dites immatérielles ou incorporelles (car l’incorporel, une marque comme Coca Cola par exemple, a un poids réel) dans les comptes de l’entreprise, sur l’absence de remise en cause des principes comptables (la crise y changera-t-elle quelque chose ?), sur l’écart grandissant entre la valeur réelle des entreprises établies dans leur compte et leur valeur financière (établie dans les marchés boursiers), et sur les insuffisances de l’évaluation de la puissance publique qui discrédite a priori l’action économique de l’État et en dévalorise la richesse20. Mais l’essentiel réside dans sa critique des normes adoptées par l’Union européenne en 2002 et mises en œuvre depuis 2005. Celles-ci
redessinent la perspective dans laquelle les données comptables sont établies : il ne s’agit plus de l’actionnaire en général mais de celle de l’investisseur sur les marchés financiers21.
Dans cette optique
la valeur sera fixée à partir de la sphère financière et non plus à partir de la sphère réelle : le type de transaction sur lequel les valeurs économiques seront indexées ne sera plus l’échange des biens et des services mais l’échange d’entreprises, que celui-ci se fasse par la vente globale d’une entreprise ou par la cession quotidienne des tout petits appartements qu’en représente chaque action cotée en Bourse22.
De la mesure du réel à sa prévision, l’ouvrage en vient à comprendre que l’organisation des comptes révèle les valeurs qui sous-tendent la dynamique économique en cours. C’est pourquoi les pages de Valérie Charolles sur l’urgence d’une réforme de la comptabilité sont les plus troublantes et convaincantes.
Science-philosophie-industrie
La philosophe-économiste n’a cessé de réfléchir et de faire réfléchir, elle déplace subtilement les concepts de mesure, prévision, probabilité, compte, elle les fait résonner et en déploie toute la dimension. On pourrait également évoquer le crédit, la confiance, la dette… Ce faisant elle aborde bien des questions qui devraient – auraient dû ! – être débattues depuis le 19 septembre 2008. Et on attend qu’elle écrive la suite. Mais la philosophe se fait aussi philosophe au sens strict.
Et ses réflexions « méta » partent d’un double constat. Tout d’abord, le découplage de la science et de la philosophie au profit d’une association abusive de la science et de l’industrie. Ensuite, elle en appelle à une réflexion critique sur la science car
il s’agit de savoir si le modèle scientifique que nous héritons des sciences de la nature est adapté au monde que nous connaissons. Ce modèle est celui d’une science permettant d’obtenir des certitudes déterministes, et ce quand bien même ces dernières ne seraient présentées que de manière statistique. Dès lors qu’elle traite de questions non plus naturelles mais humaines la science ne devrait-elle pas changer de référence23 ?
Cette question se pose particulièrement en économie pour deux raisons au moins : les sciences mathématiques et physiques y jouent un rôle crucial et la théorie de l’homo oeconomicus fonctionnant comme un « automate mécaniste dont on peut déterminer les comportements dans une situation donnée » est un dogme pour beaucoup d’économistes. On comprend que les trois premières thématiques du livre ouvrent à une interrogation relative au type de science choisi puisque les critiques faites de la mesure, de la probabilité et de la comptabilité ont souligné les défaillances du déterminisme et révélé les valeurs qui le sous-tendent. On saisit de concert que la science économique est une science humaine, une science où il n’y a pas séparabilité possible entre l’objet de la recherche et le sujet de la recherche (les faits humains ne sont pas des choses) et non pas une science exacte. C’est à repenser le statut d’une science déterministe que s’emploie finalement Valérie Charolles. Elle le fait en multipliant les pistes et les horizons au fil de ses chroniques avec un talent indiscutable quand elle aborde les généalogies historiques (tant sur le plan de l’histoire de la philosophie que de l’histoire des sciences). Elle bouscule Kant, débat avec Amartya Sen à qui elle reproche un excès de mathématisation, elle évoque le cognitivisme et les thèses de l’école de Santiago (Varela)…
On peut nuancer, réagir, s’étonner… Elle n’a cependant pas tort quand elle remet en cause fondamentalement à la fois la vision économique qui sous-tend les valeurs de l’homo oeconomicus (un but : l’intérêt égoïste, une méthode : l’optimisation, et un étalon de valeur : la valeur marchande), et quand elle en appelle à une science non déterministe, à une science qui respecte l’indétermination et admette les méfaits du déterminisme. L’idée de « risque sans risque » n’est-elle pas l’idéologie qui sous-tendait la mathématique financière qui a produit en partie la crise des subprime ? Prendre le risque de penser n’est pas interdit pour les gens de la science économique comme pour les autres. Penser la crise, c’est une manière de chercher à en sortir ! Ce livre le montre.
- 1.
Valérie Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière… Et si les chiffres ne disaient pas toute la vérité. Chroniques économico-philosophiques, Paris, Fayard, 2008. Dans un précédent livre, le Libéralisme contre le capitalisme, Paris, Fayard, 2006, Valérie Charolles, avait déjà déployé les thèmes qui sont repris ici de manière moins historique et en lien avec les événements qui secouent la planète économie.
- 2.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 17.
- 3.
Ibid., p. 294.
- 4.
Voir son texte « Quel progrès faut-il mésurer ? » dans ce numéro, p. 86-118.
- 5.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 20.
- 6.
Ibid., p. 36.
- 7.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 40.
- 8.
Ibid., p. 42.
- 9.
Ibid., p. 46.
- 10.
Ibid., p. 46.
- 11.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 50. En écho à ces interrogations sur la mesure statistique, on peut se reporter à notre dossier « Promotion de la diversité : comment faire ? » de mai 2009 sur les statistiques ethniques.
- 12.
Ibid., p. 82.
- 13.
Ibid., p. 90.
- 14.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 90.
- 15.
Elle souligne l’aspect mimétique (Keynes) et insiste sur le rôle des anticipations rationnelles des comportements des acteurs de marchés financiers.
- 16.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 129.
- 17.
Ibid., p. 134.
- 18.
Ibid., p. 89.
- 19.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 200.
- 20.
Voir ses remarques sur les champs d’action de l’État, ibid., p. 190-199.
- 21.
Ibid., p. 215.
- 22.
Ibid., p. 215.
- 23.
V. Charolles, Croissance, inflation, chômage, crise financière…, op. cit., p. 266.