Michel Aumont, Jean-Paul Roussillon et Alain Françon. Entre Molière et Tchekhov


Entre Molière et Tchekhov

C’est le hasard des programmations. Poussé par ses anciens amis du Français qu’il a quittés depuis déjà longtemps, Michel Aumont (né en 1936) est seul sur la scène magique du Vieux-Colombier avec un journaliste. Il a accepté de raconter sa carrière, lui qui a joué les rôles les plus exigeants et inattendus en dépit de sa timidité légendaire et de sa conviction qu’il n’a rien à dire ! De l’autre côté de la Seine, Alain Françon, un philosophe venu d’Annecy, directeur du théâtre national de la Colline depuis 12 ans1, monte un dernier spectacle, La Cerisaie, avec un complice d’Aumont, le comédien/metteur en scène Jean-Paul Roussillon (né en 1931) qui joue le rôle du domestique Fist. Celui-ci s’étend à la fin pendant de longues minutes sur un canapé alors que tout le monde est parti.

Mais le spectacle n’est pourtant pas fini ! Michel Aumont continuera à jouer et à passer sur les écrans où, infatigable, il est toujours prêt à se dédoubler, à passer du rôle de chef de famille ou de cuisinier convivial à celui de traître. On l’a vu des dizaines de fois en professeur pervers ou en flic corrompu (souvent l’envers de Belmondo) et dans des rôles de composition qui en ont fait un comédien populaire depuis La femme en bleu, Un dimanche à la campagne, Au Petit Marguerit jusqu’à Palais-Royal de Valérie Lemercier. Quant à Alain Françon, il poursuivra son travail de metteur en scène et Jean-Paul Roussillon fait sourire quand il laisse croire qu’il finit sa carrière sur le canapé de La Cerisaie.

Ce hasard des programmations permet de saluer au passage des comédiens et gens de théâtre qui ont fait énormément bouger, mais fort discrètement, le théâtre ces dernières décennies. Alors que Roussillon et Aumont ont plus que d’autres troublé les représentations des pièces et des personnages de Molière dans sa propre Maison, Alain Françon a été (avec la complicité d’un traducteur comme André Marcowicz) l’un des grands re-découvreurs du théâtre russe quelque peu ignoré dans l’Hexagone depuis la famille Pitoëff. Dans les deux cas, les comédiens et le metteur en scène, c’est la démarcation très hexagonale et instituée comme un dogme dans la Maison de Molière (qui se méfie des Italiens depuis sa création2) entre le comique et le tragique qui a sensiblement bougé.

Michel Aumont est un comédien discret qui préfère s’exprimer sur les planches ou tourner dans un studio plutôt que de parler de lui. Paradoxalement, ce bougon facétieux préfère les administrateurs à la Pierre Dux, un « Monsieur » qui fait autorité, au patron qui tutoie et tape dans le dos dans le genre Jean-Pierre Vincent3 : il faut toujours garder la distance, la vie de la troupe n’est pas la fête permanente mais implique le respect de règles communes fort ennuyeuses si l’on en juge par ce que dit Aumont des conseils d’administration de cette troupe autogérée. Omniprésent durant la période fastueuse et boulevardière où la Maison de Molière gagnait à tous les coups en montant des pièces de Feydeau avec une pléiade de comédiens inoubliables (Jean Le Poulain, Michel Duchaussoy, Catherine Samie, le grandiose Robert Hirsch…) au risque de ressembler à un spectacle d’« Au théâtre ce soir », Michel Aumont a contribué – lui qui a joué parallèlement Ionesco, Beckett, Shakespeare avec Terry Hands comme metteur en scène – à transformer la Maison de Molière en tirant le jeu maison vers le sombre et le nocturne, vers un mixte d’ombre et de lumière, de comique et de tragique.

Avec Jean-Paul Roussillon, un compère comédien issu lui aussi du sérail (la mère d’Aumont était comédienne et le père de Roussillon régisseur au Français), ils ont imaginé des mises en scène et des compositions inédites de la part de comédiens qui ne sont pas des intellectuels et des scénographes patentés. (Mais est-ce un hasard, cette capacité des comédiens de cinéma, les Américains par exemple, de prendre la caméra qu’ils regardent d’habitude : Eastwood mais aussi Tommy Lee Jones et Ed harris récemment dans le cas du western ?) Les deux complices ont monté un autre Molière que celui du Français, traditionnellement grandiloquent et figé, et ils ont métamorphosé les personnages et caractères les plus « typiques ». À distance de la déconstruction, des relectures infinies ou du style Grand Siècle du Français, ces comédiens physiques et corporels, très mobiles dans le cadre, vont réinventer les mises en scène de Molière, un Molière moins forcé dans la drôlerie, moins rigide dans la composition des personnages et donc plus ambigu. L’avare et L’école des femmes de Roussillon/Aumont (celui-ci jouant Harpagon et Arnolphe) ont été à l’origine d’une petite révolution au sein de la Maison. Une révolution interne à la troupe qui ne provient pas d’iconoclastes invités ou de metteurs en scène comme Antoine Vitez (administrateur, celui-ci monta avant sa mort Partage de Midi de Claudel avec Aumont, Patrice Kerbrat et Ludmilla Mikaël). Aumont ne se méprend pas quand il dit que Roussillon n’est ni Strehler, ni Chéreau, mais il sent bien qu’une mutation scénique a été rendue possible au sein même de la Maison de Molière.

Comme Michel Aumont, Jean-Paul Roussillon est un immense comédien (trop longtemps cantonné dans les personnages de valets ou de paysans quand Aumont jouait toujours des personnages plus âgés que son âge) sans jamais être un premier rôle (tâche impartie à l’époque à Jean Piat). Comme Aumont qui a rejoint un temps Jorge Lavelli, il décide de prendre sa liberté (ils sont l’un et l’autre sociétaires honoraires) et accompagne durant des années l’activité du théâtre de la Colline d’Alain Françon. Jean-Paul Roussillon, que l’on voit au cinéma chez Desplechin ou Jean-François Stévenin, traîne avec intelligence un corps de moins en moins mobile car alourdi par le poids de l’âge dans des pièces d’Edward Bond ou dans le répertoire russe cher à Françon. Il faut le voir se coucher après le départ des anciens propriétaires de La Cerisaie. Fist, quelque peu oublié par les maîtres, ne quittera pas la scène de La Cerisaie, et il s’installe sur le canapé comme s’il devait y passer le restant de ses jours. Mais le théâtre n’est ici ni un tombeau, ni le fauteuil de Molière qui meurt en scène, c’est tout simplement le corps d’un comédien qui a compris qu’entre le comique et le tragique il n’y avait pas de limites corporelles et de frontières tangibles. Roussillon l’a montré dans ses mises en scène du Français et Michel Aumont a été son complice majeur. L’un et l’autre sont des comédiens ambivalents et bifaces dont l’apport fait penser que le Tnp de Vilar a pris pied au Français dans les années mêmes où celui-ci pouvait faire dans le Grand Spectacle. Metteur en scène et comédien toujours « en quête d’auteur », Denis Podalydès poursuit à sa manière leur travail silencieux4. Mais on comprend mieux, grâce à la rencontre avec Alain Françon et le théâtre russe, qu’il fallait découvrir un autre Molière, celui qui se cache derrière Tchekhov. Regardant du côté de la nuit, de Bond, ou d’un Claude Régy fasciné par le vide de la scène, Alain Françon a fait le chemin inverse pour retrouver le sens du comique dans le tragique. Ce n’est pas un hasard s’il a monté un Feydeau l’an dernier. C’est au sein des troupes que se fait le travail de remise en question des traditions de la scène… autant que sous la férule des « grands » metteurs en scène.

  • 1.

    À cette occasion il publie un ouvrage qui revient sur les spectacles présentés, Quittez le théâtre affamés de changement. 12 saisons à la Colline avec Alain Françon, Paris, Adam Biro, disponible en librairie à l’automne 2009. Alain Françon est remplacé par Stéphane Braunschweig qui vient du Tns de Strasbourg.

  • 2.

    C’est en cela que l’entrée d’Eduardo de Filippo au répertoire du Français est un événement. Je reviendrai le mois prochain sur la représentation de La grande magie d’Eduardo de Filippo.

  • 3.

    Celui qui a mis en scène Aumont dans Les corbeaux d’Henry Becque.

  • 4.

    Voir O. Mongin, « Le comédien qui entend des voix. À propos de Voix Off, de Denis Podalydès », Esprit, novembre 2008, p. 221-224.