Position – Le grand recul démocratique
Depuis le déclenchement des violences en Syrie, depuis la transformation d’un mouvement pacifique (avant l’arrivée des djihadistes) en une guerre insurrectionnelle qui conduit inéluctablement à la libanisation, voire à l’éclatement du pays, force est de constater que notre mémoire est courte et notre focalisation sur le présent invalidante. Ce qui se traduit par un recul de l’esprit démocratique pour au moins deux raisons.
Alors que les actuelles discussions en vue des négociations pour le contrôle des armes chimiques1 sont tout bénéfice pour la Russie (et donc la manipulation) sur le plan international, on voit dans l’État syrien un État « comme les autres » qui aurait fauté en franchissant la ligne rouge. C’est oublier que ce régime – longtemps apparu comme un État solide et stabilisateur (au nom de la laïcité, du panarabisme, de la protection des minorités…) – s’est comporté tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, au niveau régional (Liban, Israël…) et international, comme un redoutable facteur d’instabilité misant sur des stratégies de la terreur. Les Français ont toutes les raisons de s’en souvenir depuis des attentats perpétrés en plein Paris dans les années 1980 ! S’étonner de la résilience du régime revient à oublier ce qui le caractérise, cette capacité de produire de la violence et non pas de pacifier, d’asseoir la paix sur la terreur et pas uniquement en s’appuyant sur la sécurité policière. Plus on a attendu, repoussé les échéances d’une intervention possible, plus on a donné de la force et donc du crédit au régime, car on donnait du temps aux aides militaires russes et iraniennes. Ce qui avait commencé à Hama et Homs en 1982 (des quartiers entiers de Frères musulmans rasés par des bulldozers) s’est poursuivi sans plus pouvoir s’arrêter.
Un autre défaut de mémoire n’a pas toujours permis de comprendre la posture d’un président américain sur la défensive. C’est devenu un leitmotiv que d’affirmer que les rebelles paient l’échec occidental (conduit par les États-Unis) en Irak, encore faut-il rappeler que la politique américaine qui a tourné au désastre en Irak (avec la mise en place d’un pouvoir chiite répressif) a été le fait d’une croisade néoconservatrice portée par la défense des valeurs démocratiques occidentales. Rien de tel que cet échec pour dévaloriser la démocratie et nous reconduire à un réalisme absolu en termes de relations internationales. Ce qui explique peut-être des prises de position dépassant l’opposition habituelle entre interventionnistes et réalistes, comme celles de Rony Brauman et de Hubert Védrine mettant en garde contre la passivité dès lors que la ligne rouge du recours aux armes chimiques était franchie.
Ces terribles défauts de mémoire concernant le type de régime dans le cas de la Syrie et l’échec de la croisade démocratique ont au moins deux conséquences. Tout d’abord, la lutte contre le terrorisme (François Hollande s’y tient depuis le Mali, ce qui devrait le conduire à tenir compte de la nature du régime, alors que les non-interventionnistes ont souvent assimilé la terreur aux seuls djihadistes) se retourne en faveur d’un pays que le recours à la terreur chimique amène paradoxalement à la table des négociations. Une seconde conséquence est perceptible pour qui suit l’évolution quotidienne en Égypte : l’échec de la campagne néoconservatrice qui avait pour mission d’imposer la démocratie par la force a laissé place à un soutien peu conditionnel aux États susceptibles d’imposer la stabilité. Depuis juillet, depuis ce qu’il faut bien appeler un coup d’État militaire, certes soutenu par les foules anti-Frères amassées place Tahrir (il y a un Tahrir 1 et un Tahrir 2), s’inquiéter de l’éradication en cours des Frères musulmans (éradiquer ne résout rien si l’on se rappelle Homs et Hama en 1982 !) suscite chez les démocrates anti-Frères une comparaison immédiate avec la prise de pouvoir « démocratique » de Hitler dans les années 1930.
Voilà où en est la défense de l’esprit de la démocratie à l’échelle mondiale : on négocie d’un côté avec un État qui n’en a rien à faire et d’un autre côté on écarte du jeu démocratique un parti « terroriste » élu démocratiquement. Vive la stabilité militaire, vivent les États forts, vivent l’Arabie saoudite et les émirats ! La démocratie n’est pas, n’est plus la question et donc pas plus celle-ci : comment négocier et avec qui ? Les intellectuels français en perdent leur latin, puisqu’on peut être interventionniste en Syrie et soutenir le coup d’État militaire au Caire au nom de la lutte contre les Frères « terroristes2 ». Alors que l’ambassadrice américaine au Caire, vite rappelée à Washington après les événements de l’été, misait à tort sur une alliance stable entre l’armée et les Frères musulmans, les États-Unis ne parviennent pas aujourd’hui à ramener ceux-ci à la table des négociations politiques : le général Al-Sissi n’en veut pas. C’est cela le grand recul démocratique à l’échelle des relations internationales. On est bien loin de l’esprit de l’après-1989 depuis que l’Amérique a ensablé l’« esprit de la démocratie » dans le désert irakien ! Triste plaisanterie, la chaîne russe Ntv a suggéré que Poutine reçoive le prix Nobel de la paix alors même que Sergueï Lavrov, le ministre des Affaires étrangères, faisait sans tarder planer le doute sur le recours à la force en cas d’échec de l’accord russo-américain. Obama ne parviendra peut-être pas à faire tomber pacifiquement le dictateur…
17 septembre 2013
- 1.
Voir l’éditorial de ce numéro, p. 3.
- 2.
Au passage, on peut soupçonner François Hollande et le Quai d’Orsay de bien des secret-défense, reste que la manière dont des intellectuels français respectables sont encore aujourd’hui à attendre que Poutine leur tende les preuves du recours syrien aux armes chimiques laisse pantois ! Entre-temps, même Ban-Ki-moon, pourtant lent à la détente, et Rafsandjani se sont prononcés…