Religions sans carte postale à Esteli


Ville de passage que traverse la panaméricaine (seule route du pays correcte et « navigable » pour une voiture) du sud au nord, du Costa-Rica au Honduras, Esteli est l’une des principales villes du Nicaragua après la capitale Managua, une ville de montagne investie il y a bien longtemps par des guérilleros proches des sandinistes. Esteli n’a pas perdu la foi avec les sandinistes : au contraire, ceux-ci ont encouragé les Églises évangéliques pour affaiblir localement l’Église catholique. Il suffit de se promener un dimanche matin entre ce qui tient lieu de centre-ville et la périphérie immédiate puis de se rendre dans des communautés catholiques de la montagne pour comprendre que les religiosités se conjuguent ici au pluriel.

Dans la ville, ce dimanche de novembre, alors que les Églises catholiques repliées dans leurs paroisses se font discrètes, on entend des concerts en tous genres qui laissent croire que des boîtes de nuit (au demeurant inexistantes dans cette ville de grande pauvreté) sont encore ouvertes. Portes ouvertes à tous vents, les Églises évangéliques font entendre leurs actes de foi dans les haut-parleurs et mettent en musique des danses destinées à faire bouger les corps et à animer les esprits. Le bruit est d’autant plus impressionnant que ces Églises (autonomes à la différence des paroisses de l’Église catholique) sont nombreuses et qu’elles ne sont contrôlées que par le chef de l’Église… le chef des mots, des harangues, de la danse et de l’orchestre tout à la fois. En cela réside le succès des Églises évangéliques auprès de populations condamnées à croire en quelque chose, en autre chose que leur vie quotidienne : elles offrent aux démunis un espace d’accueil pour le corps et l’esprit. Mais, ce faisant, elles répondent en même temps à la double exigence économique du marché (ces Églises privatisées ont un rôle caritatif et agissent sur le mode entrepreneurial), et elles exercent un type d’autorité qui s’inscrit dans la double tradition du caudillisme et du clientélisme qui s’impose toujours dans ces régions d’Amérique centrale.

Un catholicisme débordé

Dans un tout autre style, un prêtre catholique se rend tous les trois mois dans l’une des 18 communautés de montagne dont il a la charge. Au bout de pistes non carrossables et interminables, vivent là, la plupart du temps sans eau et sans électricité, des individus que le dénuement et la détresse font ressembler à des morts vivants. Contenue, fervente et émouvante, la cérémonie est suivie d’un frugal repas qui permet aux responsables laïcs montés de la ville avec le padre de s’enquérir de l’avancée des projets de construction (en bois et en briques) destinés à améliorer les conditions de ces survivants. Ici, on n’aurait même pas la force de danser ou de chanter avec un micro. Voilà un autre style religieux, une autre ambiance qui fait sûrement passer l’esprit d’une théologie de la libération devenue une théologie de la parole. Voilà une religiosité rugueuse, sévère, à la marge, qui ne peut se laisser entraîner par le festif.

Retour à Esteli. Juste à la lisière de la ville où les constructions n’ont jamais d’étage, une grande bâtisse en bord de route avec des travaux destinés à édifier un étage. C’est le palais épiscopal gardé par des agents de sécurité. Sans trop savoir qui est cet évêque, on apprend vite qu’il n’apprécie guère que des prêtres se rendent dans les communautés rurales (car cela ne se fait pas de célébrer dans des maisons ouvertes : on officie dans des églises fermées) et que sa théologie actuelle se focalise sur l’existence des cinq sexes de la modernité conquérante (masculin, féminin, homosexuel masculin, homosexuel féminin, transsexuel) pour bien distinguer ce qui est bien et ce qui est mal ! Pas besoin de faire un dessin… Ici, domine la règle de l’Église espagnole d’hier, une règle morale qui se rapproche étrangement de la vision, tout aussi moraliste mais festive, du monde des évangéliques. C’est en effet sur le terrain des mœurs qu’il est le plus aisé de discriminer le bien du mal.

Curieuse situation pour l’Église catholique. Elle répond sur le terrain des mœurs avec les mêmes arguments que les évangéliques tout en les rigidifiant dans un code hiérarchique et ecclésial. Elle se préoccupe peut-être du social, des pauvres et ne fait pas croire, comme les évangéliques, aux bienfaits du marché, mais elle en donne la tâche à des padres marginaux qui, toujours considérés comme des marxistes potentiels pour trop se rapprocher du peuple de base, sont juste tolérés. Doublement débordée, l’Église catholique n’est guère lucide sur elle-même. Le nouveau pape va-t-il contribuer à l’édification d’un troisième étage en faveur de l’évêque d’Esteli qui manque de place dans son palais ? Ou bien va-t-il redescendre au premier, là où la boue s’écoule dans des bidonvilles encore marqués par la saison des pluies ? Le nouveau pape sera-t-il un réformateur ? Vu d’Amérique centrale, on voit mieux qu’ailleurs qu’il ne gagnera pas grand-chose à se battre sur le terrain des mœurs et à laisser le social à des prêtres marginaux. Les évangéliques sont là et bien là. Comme on entend encore leur musique tonitruante le dimanche après-midi, on sourit en pensant que les sandinistes, ces ennemis exécrés par les États-Unis, ont tant aimé les évangéliques. Drôle de rencontre des religiosités et des Églises à Esteli.