Résonances politiques de Philippe Séguin
Du journalisme à la politique en passant par les études d’histoire, de Tunis à Épinal, pour enfin arriver à Paris, l’itinéraire de Philippe Séguin est fait de décentrements successifs, qui expliquent peut-être l’écho que rencontre encore ce parcours politique. Car on sent une personnalité derrière le personnage public, faite de lieux et d’histoires, caractérisée par sa confiance dans ses idées, fussent-elles discutables, comme le montre son analyse de la Tunisie de Ben Ali.
Il est de bon ton et légitime de célébrer le général de Gaulle, c’est un rituel de se prosterner à Jarnac sur la tombe de François Mitterrand, même Jacques Chirac connaît un regain de popularité, à mesure que Nicolas Sarkozy encaisse les revers. À droite comme à gauche, un présidentiable fait plus ou moins acte d’allégeance, il faut s’inscrire dans le sillage d’un grand homme, du grand homme. Qu’on soit de droite ou de gauche, il n’est alors pas sans intérêt de se pencher sur ceux qui ont été marginalisés durant leur vie politique et se sont pourtant fait entendre. Pourquoi se tourne-t-on vers des hommes politiques comme Philippe Séguin ? C’est qu’ils ont occupé, d’emblée et franchement, la scène politique, n’ont pas touché à tout et se sont protégés des avatars de la communication et de la privatisation. Ce qu’ils ont payé cher, la plupart du temps. On ne rénovera pas la vie politique sans des hommes politiques de cette classe qui rappellent ce qu’est la scène politique. Pas besoin de citer Hannah Arendt ou Claude Lefort pour comprendre de quoi il s’agit. Ne faisons pas dans la nostalgie, leurs exigences ont toujours du sens, qu’ils soient de droite ou de gauche.
N’ayant pas connu Philippe Séguin, j’ai néanmoins toujours été frappé par sa personnalité politique, ou plutôt par sa « présence » politique1. Sans me préoccuper de désaccords ou d’accords idéologiques avec celui qui affirme à la fin d’Itinéraire2 qu’il n’était pas de droite à l’origine, qu’il est devenu de droite par admiration pour Charles de Gaulle et que la droite pouvait avoir un tropisme droitier qui ne lui plaisait guère apparemment3, je voudrais évoquer le souvenir d’une voix et d’une éloquence, une présence et le respect de l’art du discours qui est dans son cas plus le fait d’une plume d’« historien » que celle d’un écrivain à la Mitterrand. Et cela en puisant dans Itinéraire (un livre qui date de 2003) où Philippe Séguin raconte des histoires et, à travers ces histoires, valorise une conception de l’histoire de France qui ne se résume pas à une vision fermée, étriquée ou caricaturale de la nation. Car les « histoires de France » de Philippe Séguin sont celles d’un homme qui respecte avant tout la scène politique, et donne toute sa place aux « circonstances » ; mais ce sont aussi les histoires d’un homme qui a voulu être historien.
Une voix qui résonne
Une présence politique, c’est d’abord un corps et une voix : il était impossible d’être indifférent à la voix de Philippe Séguin ; il aurait fallu demander à Denis Podalydès qui décrit à merveille des voix de comédiens dans Voix off4 de décrire celle de Philippe Séguin. C’est un « paysage » : une voix rocailleuse et ascensionnelle, grave et luxuriante, douce et vibrante, chaude et ferme, sérieuse et roublarde, la voix d’un homme politique qui n’était pas du tout un comédien au sens où ce dernier joue un autre rôle que le sien. Parler de cette voix très corporelle, c’est dire que Philippe Séguin est de ces politiques qui incorporent la durée historique, au sens où leur corps visible porte la durée invisible de l’histoire, la leur et celle d’un peuple et d’un pays. C’est aussi souligner son souci de l’éloquence, son respect du langage et de la précision des mots, le refus des effets et des excès de langage, le rejet du brillant qu’il déteste dans l’establishment. Cette voix renvoie à un tréfonds, à des profondeurs insoupçonnées qu’il cherche à faire passer dans ses écrits.
Venons-en donc, grâce à la lecture d’Itinéraire (six cents pages écrites de sa main en Tunisie dont son éditrice au Seuil, Anne de Cazanove, rappelle qu’il n’a pas fallu y corriger quoi que ce soit) décliné en trois thèmes (Itinéraire dans la France d’en bas, d’en haut et d’ailleurs) et organisé en trois séquences elles-mêmes marquées par trois figures politiques : « Sous de Gaulle », « Face à Mitterrand », « Du côté de Chirac ». Le bas, le haut, l’ailleurs, sous, face à, du côté de … Il y a là toute une mise en scène politique peu figée qui renvoie à une manière de se comporter dans son histoire et à raconter l’histoire commune.
Résonances historiques des lieux et des événements
Journaliste et historien
N’oublions pas que Philippe Séguin a d’abord été journaliste et apprenti historien avant de préparer l’Ena et d’entrer en politique. Tout en travaillant au Provençal, le journal marseillais, propriété de Gaston Defferre, ce qui va aiguiser sa méfiance vis-à-vis de la presse écrite, il a fait des études d’histoire à Aix-en-Provence, une ville dont l’université est marquée au début des années 1960 par un riche vivier d’historiens (Maurice Agulhon historien de la République, Michel Vovelle – décédé fin décembre 2010 – historien de la Révolution, et le médiéviste Georges Duby y enseignaient). Mais le futur maire et député, homme des territoires de l’Est, apprend aussi la géographie avec Pierre Guiral (il rédige avec lui deux mémoires sur la presse marseillaise). En tant qu’historien de plume, Philippe Séguin sera connu plus tard comme étant l’auteur d’un Louis Napoléon le Grand5 à succès, un choix qui ne relève pas du hasard.
Très tôt, Philippe Séguin évoque sa préférence pour une « histoire “des” lieux et “par” les lieux » (non pas du barrésisme, précise-t-il, mais « l’inextinguible curiosité et le culte des lieux où l’histoire se fit, à commencer par le balcon de Montréal d’où monta le fameux “Québec libre ” »). Comme il se préoccupe également d’écrire l’histoire et de la mettre en scène, ses initiatives ont été nombreuses : il crée un musée du Parlement quand il est président de l’Assemblée ; à Épinal, dont il est le maire (être maire, écrit-il, c’est comme « entrer en religion »), il rédige de sa plume une histoire (quotidienne) de la Révolution en trois cent soixante-cinq jours au moment du bicentenaire (il s’appuie pour cela sur des panneaux électroniques d’information pour y afficher chaque jour un message renvoyant à un événement).
Dans Itinéraire, un livre de souvenirs, son histoire personnelle n’est jamais évoquée, le voile est impérativement jeté sur la vie privée, l’homme public qui connaît la force des protocoles et des décors (ils sont impersonnels) distingue farouchement le privé du public, peutêtre à l’excès … mais qui s’en plaindra ! Comment raconte-t-il alors l’histoire : la sienne, celle de l’homme public ou celle de l’apprenti politique ? Justement à travers des lieux qui suivent son itinéraire et à travers des événements qui ponctuent l’histoire du pays. Mais l’un ne va pas sans l’autre, les lieux et les événements privilégiés.
Des lieux
Style de vie entre haut et bas et souci de la communication démocratique
Ces lieux sont toujours des espaces de rencontre entre les cultures : d’où un mélange permanent entre culture du haut et culture du bas avec une prédilection pour les espaces collectifs comme les ciné-clubs. Ces lieux sont l’occasion de fréquentation, de vie publique, d’espace commun : la salle de cinéma, le ciné-club, le stade, la plaza de toros sont des espaces hybrides, des lieux de brassage où le monde populaire se mélange à d’autres milieux, gens connus ou pas. On n’est jamais dans le monde de l’establishment alors que Séguin adore se frotter aux gens connus : un jour Vittorio de Sica est assis devant lui, lui cet amateur du cinéma populaire (les peplums) et des films pour cinéphiles (le néoréalisme italien dans le cas du Général della Rovere de Rossellini) ; un autre jour il voit à quelques mètres de lui au cours d’une corrida Picasso et Hemingway. Et d’évoquer Louison Bobet et le Tour de France, et Jean Boîteux, l’homme qui plonge dans l’eau d’une piscine pour embrasser son fils qui vient de remporter une victoire. Mais il ne faut pas se tromper : celui qui n’est pas un homme de l’establishment fait l’éloge de l’Ena comme lieu de formation.
Bref, dans ces brassages et ces échanges entre le haut et le bas, le cinéma est plus présent que la littérature. Il y a là un paradoxe car Philippe Séguin est un homme d’écriture : il écrit des discours dont il a fait deux recueils, mais il n’épouse pas la figure du politique écrivain (Charles de Gaulle, François Mitterrand6), il n’abuse pas des références philosophiques et littéraires, il ne cherche pas le brillant, il est clair comme une grammaire, ses mots sont d’une précision indiscutable, il vise la simplicité (« se faire entendre ») qui est l’opposé de la posture et cherche à comprendre et se faire comprendre. Avec François Mitterrand, la rivalité est assumée à propos de l’éloquence mais peut-être pas au sujet de la plume car ils conçoivent l’art de l’écriture différemment. Il lance en 1998 une revue avec Jean de Boishue, Une certaine idée de la France, dont il vante l’exergue tiré de Charles de Gaulle : « Au fond des victoires d’Alexandre, on trouve toujours Aristote. » Par ailleurs, le journaliste/historien ne raconte pas n’importe comment ses histoires : il garde de son expérience de journaliste au Provençal la conviction qu’il ne faut pas faire ni raconter n’importe quoi, et que la communication est une arme redoutable si elle se retourne contre la parole politique.
Tunis – Aix-en-Provence – Épinal
Les histoires de Philippe Séguin sont donc celles des lieux traversés qui sont la matrice spatiale de son parcours politique. Mais quels sont donc ces lieux ? J’en retiens trois qui renvoient dans chaque cas à un environnement plus large.
Tunis d’abord : c’est l’origine, et peut-être l’essentiel. C’est la France « d’ailleurs », la France vue et apprise de l’autre côté de la Méditerranée. C’est la force de Philippe Séguin que ce « décentrement » dont il ne va pas se départir, même s’il doit rentrer en France où il se sent comme un « intrus » en arrivant. La Tunisie de l’enfance est valorisée mais jamais sacralisée, elle est donc décrite de manière ambivalente : la solidarité entre gamins de la Goulette cache mal des communautarismes, des dissemblances (« solidaires mais dissemblables ») et un sentiment de supériorité de la part du métropolitain qu’il est. Il regarde la France depuis Tunis mais il ne doutera pas qu’il faut laisser l’autonomie et la pleine indépendance aux pays du Maghreb. Ses deux références, ses deux hommes politiques, sont Pierre Mendès France et Charles de Gaulle, les hommes de l’indépendance de l’Indochine et de l’Algérie. L’un et l’autre ont compris « à temps » qu’il fallait reconnaître leur souveraineté à ces deux peuples. L’enfance tunisienne n’y est pas pour rien puisqu’elle l’a préparé à anticiper les indépendances et à ne pas défendre la colonisation en dépit des évidences. C’est en ce sens qu’il dit être devenu gaulliste : « Je suis devenu gaulliste pour la même raison que d’autres l’ont quitté, à savoir son retournement sur l’Algérie. » Ne veut-il pas, d’ailleurs, se rendre immédiatement en Algérie au moment de la déclaration de l’indépendance en 1962 ?
Aix-en-Provence – Marseille ensuite, c’est la transition : celle du journaliste et de l’historien avant de monter à Paris pour la politique.
Épinal et les Vosges enfin : il se confronte avant d’autres au constat de la désindustrialisation rapide et des mutations du travail dans les terres de l’Est. Et il essaie d’y répondre aussi bien concrètement que sur le plan de la réflexion : il évoque ainsi la venue de Jeremy Rifkin, l’auteur de la Fin du travail, qu’il invite dans le cadre du club Valmy qu’il a fondé. Mais sa volonté d’inventer une communication de proximité à la fois sur le plan de l’écriture et sur celui de la télévision est également impressionnante. C’est l’expérience de Médiaville mais aussi l’épreuve de l’affaire Grégory qui ne le rapproche pas de la presse. On ne peut ignorer sa confrontation avec la question de l’immigration à un moment où le Front national fait le forcing : « Je n’ai pas toujours pris mes électeurs dans le sens du poil. Il m’est arrivé de les choquer, et même de les provoquer. Ainsi en va-t-il pour l’immigration. » Il résout ce qu’il appelle « l’affaire de la mosquée » en ouvrant un centre culturel musulman qui aura trois fonctions (centre social de rencontre, lieu d’exposition ouvert sur l’extérieur et espace cultuel). De tout cela, il ne ressort pas la figure d’un républicain rigide et frileux, martelant constamment le principe d’égalité : Séguin savait que la République exige l’égalité et l’intégration. Dont acte.
Des événements
À travers ces lieux ou en écho à d’autres, l’histoire se conjugue aussi au pluriel à travers des événements qui la ponctuent. L’événement, par opposition à l’actualité selon Hannah Arendt, c’est ce qui trouble et invite à la décision et à l’action : des césures, des parenthèses, des décisions, des coups d’État, Vichy, Mai 1958. Mais surtout pas Mai 1968, qui est pour lui le non-événement par excellence : « Je n’y étais pas. Et jamais, au grand jamais, je n’ai regretté d’avoir été absent. Car je n’ai jamais eu le sentiment d’avoir été à côté de l’histoire. Que 68 ait eu une portée, c’est peu contestable. Mais quelles raisons aurions-nous eu de nous en réjouir ? »
Lieux et événements, c’est sa marque de fabrique, de la diversité et de la discontinuité en apparence, ce qui peut donner une impression d’éclatement. Pourtant et bien au contraire, cette manière de traverser des expériences diverses et lointaines est indissociable d’une assurance, d’une confiance chez Philippe Séguin. Comme si les convictions étaient bien ancrées : on l’a souvent présenté, c’en est même devenu une légende, comme un homme procédant vivement, par colères, par à-coups et impulsions alors que sa vision d’une histoire discontinue et sa manière de la raconter est celle de quelqu’un qui prétend continuer une histoire et qui, pour cela, veut la préserver.
La phase coloniale et la phase sociale liées aux années post-Trente Glorieuses, celles du nouveau monde industriel, font événement à leur manière puisqu’elles renvoient respectivement à la volonté d’indépendance et au risque de fracture sociale. Mais l’événement sous-tend aussi le fameux livre sur Louis Napoléon Bonaparte qui a deux motivations. D’une part, une discussion avec François Mitterrand sur l’interprétation des coups d’État. Celui-ci, qui aurait dû écrire un « 2 décembre 1851 » dans la collection « Les journées qui ont fait la France » mais qui ne l’a pas fait parce que l’événement lui apparaissait progressivement plus complexe que prévu, avait fustigé le 13 mai 1958 gaullien en le comparant avec le 2 décembre 1851 avant d’évoquer, comme s’il reculait et reconnaissait son erreur, le 18-Brumaire. Mais d’autre part, Philippe Séguin veut sortir Louis Napoléon Bonaparte « du recoin obscur et honteux de notre histoire nationale » et rappeler, dans ce livre de « parti pris », que celui-ci a accepté de dire « adieu au pouvoir » : « Il a choisi de sacrifier l’Empire au nom de la France. Il a renoncé à rester le souverain par la grâce de la Prusse de façon à ne pas rompre la chaîne gouvernementale7. » Il accepte de renoncer au pouvoir impérial pour assurer la continuité historique.
À contre-emploi par confiance dans l’histoire
Philippe Séguin affirme souvent qu’il est « à contre-emploi ». Faut-il comprendre par là qu’il est décalé, à côté ou bien, au contraire, qu’il a le souci de l’événement : il observe ce qui fait « événement » parce qu’il est soucieux de la continuité historique, républicaine et démocratique. « À contre-emploi » parce qu’assuré, confiant et valorisant une vision élargie, ce n’est pas le raidissement, voire la prostration sur un universalisme républicain d’exception. En cela, Séguin est un personnage politique paradoxal.
Cette attitude vis-à-vis de l’histoire rend possible une vision décentrée en phase avec le contemporain
L’intrus Séguin, l’immigré de l’intérieur venu de Tunis a une conception assurée de la République, mais il la ressent d’autant plus fortement qu’il n’habite pas « au centre », qu’il est toujours comme décalé, décentré, hors establishment. Ce qui est peut-être un tort, voire une tare qu’il va payer cher sur le plan de la carrière politique (il est une seule fois ministre, la comparaison avec Jacques Chirac, « ministre quasi permanent », est éloquente). Ce qui est peut-être une force dans le contexte contemporain de la mondialisation qui n’est rien d’autre qu’un « décentrement » du monde européen dans son ensemble.
Ce décentrement est au moins triple. D’abord, le décentrement lié à son histoire : c’est la France vue de Tunis. De même qu’il s’est senti comme un intrus, il respecte l’ailleurs. Comprendre la Tunisie d’aujourd’hui, c’est respecter l’apport arabo-musulman, nous dit-il. « Ce que nous reprochons à la Tunisie, sans oser nous l’avouer, c’est de ne pas renier son héritage arabe et musulman. Parce que nous n’éprouvons, au fond, qu’une sorte de mépris pour lui. Mépris qui vient du fond des âges. Mépris qui renforce une réduction fréquente du monde arabe au triptyque “pétrole-islamisme-terrorisme ”. Mépris que fonde une ignorance abyssale des réalités arabo-islamiques8. » Et d’évoquer la bataille de Poitiers remportée par Charles Martel en 732 qui n’est pas pour Georges Duby, le professeur écouté à Aix-en-Provence, le coup d’arrêt de l’extension de la barbarie. Philippe Séguin propose toujours une vision historique élargie de l’Europe et de la démocratie qui va dans le sens des autonomies à respecter et cela sans relativisme aucun (vu de Polynésie, du Québec …).
Il y a ensuite une histoire de la République qui n’est pas celle des vainqueurs (il se moque de son grand-père qui lui vante à Tunis un Napoléon sans Waterloo ni Trafalgar) mais celle de ceux qui peuvent agir (quitte à se retirer, comme Napoléon III) au nom de la continuité historique en cas de trouble. L’histoire continuée est ponctuée par des événements nécessaires et des rencontres. Mais que dire de l’idée mise en avant par l’historien des lieux de mémoire, Pierre Nora, la fin du roman national ?
Enfin, il y a une histoire qui prend acte des ruptures contemporaines car on ne peut faire l’économie de la mondialisation : « La mondialisation est une donnée. Comme la pluie et le beau temps. Comment “apprivoiser ” la mondialisation ? C’est tout l’enjeu. Mais où, quand et comment en débattons-nous ? Reprenons les choses par le commencement. La mondialisation est née de trois éléments. Le premier est une internationalisation accélérée de l’économie [ …] Le deuxième, c’est la montée en puissance d’une sphère financière qui tend à s’autonomiser et à imposer sa propre logique. Le troisième, et sans soute le plus important, c’est l’explosion technologique des industries de la communication qui affecte tout à la fois les systèmes de production et l’organisation du travail. » Tout en refusant les propos de ceux pour qui il n’y a rien de nouveau sous le soleil, il met enfin l’accent sur le rôle de la superpuissance américaine après le 11 septembre 2001 (le livre date de 2003). L’analyse est lucide et riche : historien et politique, Philippe Séguin ne cache jamais que les circonstances font l’histoire et qu’on ne peut pas résister aux explosions des révolutions technologiques par des slogans. Il en appelle à saisir les données pour peser sur elles et surtout à en débattre car le déficit démocratique va de pair avec celui de la délibération.
On l’a enfermé dans le débat « démocratie ou république » lancé par la gauche (Régis Debray et Jean-Pierre Chevènement) alors que l’essentiel réside pour lui dans le pacte républicain et la conviction démocratique. Il ne vante pas l’égalité républicaine sur tous les tons, il redoute la fracture sociale, il ne fustige nulle « invasion » migratoire et se préoccupe à Épinal d’accueillir l’immigration. Très peu idéologue, il n’est pas enclin aux citations d’auteurs et aux références philosophiques qui font le brillant inutile de la littérature politique à la française. Le débat avec François Mitterrand sur Maastricht en reste la preuve : il se dit européen, souligne avant tout le déficit démocratique des institutions européennes et ne part pas dans des envolées sur l’esprit européen. C’est l’essentiel pour lui alors même qu’il respecte un adversaire gravement malade et qu’il s’interdit d’attaquer frontalement un président de la République, respect de la fonction oblige. Il y a là une double vision distanciée : distance liée à son itinéraire, distance vis-à-vis de l’actualité. Mais la distance de l’intrus géographique lui permet d’élargir le regard. Et le souci de l’événement, loin de célébrer les trous noirs de l’histoire, est une manière de ne pas laisser passer des déchirures dans une histoire qui n’est pas sans continuité.
Défense de la Tunisie de Ben Ali
Paradoxalement, c’est dans le cas de la Tunisie qu’il est peut-être le moins lucide. Certes, il est aisé de revenir sur ses propos relatifs au président Ben Ali au moment de la révolte tunisienne de début 2011 alors qu’il s’est peut-être exprimé sur ce dernier entre 2003 et sa mort. Mais le chapitre intitulé « Tunisie » (chapitre xxiii d’Itinéraire qui précède les deux derniers chapitres consacrés au Québec et à la mondialisation) est subtilement mis en scène : il s’ouvre sur l’enterrement de Habib Bourguiba le 8 avril 2000. Placé au deuxième rang des personnalités, Philippe Séguin est songeur, il s’interroge sur la Tunisie et sur le président Ben Ali. La Tunisie est selon lui un pays mal aimé auquel on ne passe rien, ce qui n’est pas le cas de l’Égypte, de l’Arabie Saoudite ou du Maroc dont le tourisme de luxe est injustement valorisé comparativement au tourisme de masse tunisien. On ne passe rien à la Tunisie car ce pays connaît la réussite sur le plan de la formation, des mœurs et de la croissance économique ; on lui reprocherait presque d’être à la traîne d’une réussite à l’occidentale. De cette méfiance envers la Tunisie, un pays qui devrait être « au-dessus de tout soupçon », l’image de Ben Ali pâtit, à la différence d’un Hassan II qui manipule en beauté ses interlocuteurs, alors que le président tunisien recherche le débat, travaille, est sérieux et connaît les problèmes du pays ! Pour celui qui lit ce chapitre en 2011, Séguin ne fait pas dans la dentelle et propose une défense assez maligne du réalisme de Ben Ali auquel on reproche de ne pas être un grand démocrate alors qu’il est confronté, entre autres, à la menace islamiste. Les ressorts de cette défense rusée sont doubles : d’une part une comparaison avec le Bourguiba vieillissant interminablement au pouvoir, avec le héros de l’indépendance dont on oublie les erreurs (la critique des années Ben Salah sont vives) et qui n’a pas su quitter le pouvoir à temps, et d’autre part le rappel que Ben Ali n’est pas un occidentaliste mais qu’il a pour ambition d’inscrire la Tunisie dans une civilisation méditerranéenne qui n’est pas une copie conforme de l’Europe et doit émerger sur le long cours historique sur les deux rives latine et arabo-musulmane. Connaissant bien Ben Ali, qu’il a eu l’occasion de rencontrer plusieurs fois, Philippe Séguin rappelle qu’il a dû essuyer les plâtres après le départ de Bourguiba et affronter des insurrections violentes, et qu’il a eu affaire à une classe politique quelque peu déraisonnable et inapte aux initiatives. Reprochera-t-on à Philippe Séguin sa défense amicale et politique du premier Ben Ali opposé durement à un Bourguiba vieillissant ou bien son aveuglement face aux mécanismes de corruption et de répression ? Certainement. Mais le plus surprenant (une fois de plus le livre est publié en 2003, trois ans après la mort de Bourguiba, et peu nombreux à droite comme à gauche sont ceux qui n’ont pas salué ce pouvoir « stabilisateur » face à la montée de l’islamisme) est qu’il n’ait pas l’idée d’envisager, comme pour Bourguiba et Napoléon III, la possibilité d’un retrait du pouvoir, d’une démission. L’erreur réside aussi dans sa méfiance envers une opinion qu’il qualifie de fragile car encore peu démocratique. Reste que cette opinion, celle qui refuse la servitude volontaire, devait plus tard miser sur la liberté et le refus de la tyrannie vieillissante et corrompue. En cela, le républicain respectueux de « l’ailleurs » qu’est le monde méditerranéen, le républicain soucieux d’un État rationnel ne croit peut-être pas assez que la démocratie puisse passer par des revendications de liberté populaire déclenchées par des injustices contre des petits vendeurs à la sauvette. En 2003, Philippe Séguin est à contre-emploi par trop grande confiance envers cette Tunisie qui lui est si chère. Mais ne parlons pas à la place du Séguin de 2011 !
*
En dépit de tous les désaccords possibles (surtout à l’international : le Kosovo, la Tunisie de Ben Ali …9), je pense que les « histoires » de Philippe Séguin, en tout cas telles qu’il les raconte dans Itinéraire, sont un héritage politique singulier (celui d’un gaulliste social) mais aussi un « testament » dépassant les clivages idéologiques. On a affaire à un homme politique de classe, à un politique qui pratique la politique et respecte les institutions, à un politique très mobile par confiance envers son histoire. C’est pourquoi il a donné, au moment de sa disparition, l’impression d’avoir été tant aimé par beaucoup. Sa mort a créé un vide dans le monde raréfié de la représentation politique. Mais il est toujours possible d’être un homme politique si l’on en accepte les exigences, celles qui passent démocratiquement par le haut et le bas, celles qui passent par l’ailleurs contre tout enfermement nationaliste, celles qui passent par la parole politique qui est un art fragile consistant à dire de quoi on parle et non pas à parler pour se faire entendre.
On comprend mieux alors le lien entre Aristote et Alexandre dans l’exergue de Charles de Gaulle à la revue Une certaine idée de la France : dans le tableau de Rembrandt cher à Paul Ricœur qui le commentait à merveille, Aristote touchant le buste d’Homère, l’homme d’idées touche le langage qu’il enseigne à l’homme politique dont il est le précepteur. Pour deux raisons : le langage a besoin d’être protégé par le politique, et la politique passe par le langage. De gauche et de droite, la question du langage politique demeure décisive. La voix de Séguin n’a pas touché par hasard, ce n’était vraiment pas une affaire de comédien, cet homme politique faisait preuve de volonté (ce qu’on attend d’un homme d’État) et ne cachait pas ses convictions (ce qu’un homme politique doit exprimer). Ce qui ne lui donnait pas toujours raison.
- 1.
Ce texte reprend une intervention orale (dans une version différente qui tient compte de la journée et des événements en Tunisie) qui s’intégrait dans une journée d’hommage, un an après la mort inattendue de Philippe Séguin (1943-2009), à l’hôtel de Lassay. Ouverte par Bernard Accoyer, président de l’Assemblée nationale, la journée fut conclue par François Fillon. L’ensemble des contributions de cette journée doit paraître dans La Revue des deux mondes.
- 2.
Philippe Séguin, Itinéraire dans la France d’en bas, d’en haut et d’ailleurs, Paris, Le Seuil, 2003.
- 3.
Robert Badinter a tenu à intervenir personnellement dans ce colloque pour rappeler qu’avec Jacques Toubon et Pierre Bas, Philippe Séguin avait essayé de présenter un projet d’abolition de la peine de mort qui fut contré à l’époque par le garde des Sceaux Alain Peyrefitte, et qu’un de ses soutiens en 1981, au moment des débats sur l’abolition, fut justement Philippe Séguin.
- 4.
Voir mon compte rendu de Voix off (Esprit, novembre 2008). Denis Podalydès, qui joue le personnage de Nicolas Sarkozy dans un film sorti sur les écrans en mai 2011 (c’est l’accession à la présidence qui est mise en scène dans La Conquête), parle ainsi de la voix du président de la République : « Je répugnais à m’appuyer sur ses tics, mais je l’ai bien écouté afin de trouver son rythme, ce point d’autorité dans la voix. C’est un homme qui peut vite passer de la violence à l’extrême séduction. Ses moments d’enfance sont précieux aussi, ce “hein ! ” qui affleure lorsqu’il est heureux de sa répartie. Je l’ai vu sur des images, lorsqu’il se prépare à entrer en meeting et oublie les photographes. Cette concentration, cette solitude sont celles des comédiens avant d’entrer en scène », dans Le Monde magazine, 9 janvier 2011.
- 5.
Philippe Séguin, Louis Napoléon le Grand, Paris, Grasset, 1990.
- 6.
Sur De Gaulle écrivain, voir le livre désormais classique d’Adrien Le Bihan, De Gaulle écrivain, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », et sur Mitterrand écrivain, voir le récent livre de François Hourmant, François Mitterrand, le pouvoir et la plume. Portrait d’un président en écrivain, Paris, Puf, 2010.
- 7.
P. Séguin, Louis Napoléon le Grand, op. cit.
- 8.
P. Séguin, Itinéraire dans la France d’en bas …, op. cit.
- 9.
Voir, par exemple, Stephen Benedict, « Tunisie, le mirage de l’État fort », Esprit, mars-avril 1997.