Scénarios hautement régressifs


Braquo

Voila une série policière produite par Canal + et désormais disponible en Dvd (idée d’Oliver Marchal, films d’O. Marchal et Frédéric Schoëndorffer). Cela vaut le détour car on y trouve tous les ressorts des scénarios policiers d’Olivier Marchal qui, supportables sur grand écran (voir entre autres Quai des orfèvres, MR 73) deviennent ridicules quand il faut tourner huit fois 52 minutes. Certes, les comédiens sont remarquables (depuis L’homme blessé de Patrice Chéreau, Jean-Hugues Anglade vieillit bien dans la peau d’un flic… Nicolas Duvauchelle en camé toujours prêt à exploser ne laisse pas indifférent). Mais, au-delà des acteurs qui font en effet partie des séries (la ridicule série Mafiosa de Canal +, à faire hurler toute la Corse, tient par la seule Hélène Fillières), il y a l’esprit flic de Marchal. Toujours la même histoire : mieux vaut des flics à l’ancienne (jeunes ou vieux) qui se comportent mal mais ont des résultats en se comportant comme la pègre, que des flics qui respectent les règles du jeu et la déontologie de l’Inspection générale de la police (Ign) qui est ici le coupable avec le procureur (celui-ci a adopté un enfant devenu islamiste, il fallait y penser !). À part une femme flic qui instruit un dossier (ce qui va briser illico sa carrière) contre le méchant responsable de l’Ign avec lequel elle travaille, tout le monde se comporte en « tueur en série » ou en délinquant. Encore faut-il oublier les actions invraisemblables de ces surhommes (les quatre de la Ddpj 92 s’appellent Caplan, Morlighem, Vachewski et Roxane, à chacun de décrypter !) qui ont maille à partir avec des Kosovars (pour les scénaristes, le pire du pire est l’Albanais, ce qui doit être rassurant pour les flics !). Bref, mieux vaut être violent et impitoyable pour arriver à des résultats corrects, mais il faut travailler proprement et ne pas se faire pincer. Il n’y a donc pas de bon flic et il n’est pas anormal de tuer, après torture, un salaud de violeur de femme enceinte…

Qu’en retenir : tout d’abord, le mauvais flic est partout, mais il y a les mauvais flics qui ont des résultats propres et les mauvais flics qui n’en sont pas capables, par excès de timidité ou d’humanisme. Le héros est celui qui a des résultats mais ne doit pas montrer les sévices qu’il commet. Mais il y a plus, les mauvais flics du feuilleton, des héros méconnus bien sûr, vivent ensemble (collègues, maris et femmes qui vont mal car c’est dur de vivre avec ces flics qui cachent tout…) comme une famille (avec une dimension quasi incestueuse puisqu’on s’aime les uns les autres si on n’est pas trop camé). S’il y a peu de comportement mafieux dans cela, il y a surtout l’éloge d’un modèle de comportement familial complètement tribal (mais alors pourquoi démoniser ces pauvres Albanais accusés d’ethnisme aigu !). De cela il ressort que le privé l’emporte sur le public, le familial sur le service public, le communautarisme flic sur le métier de flic. Car au fond il n’y a qu’une seule règle : ne pas se trahir mutuellement quand on travaille ensemble, ne pas briser l’esprit de la famille. C’est ce que dit Michel Duchaussoy (encore un bel acteur), le père de la jeune femme de la tribu des flics, à sa fille avant de mourir. Il a vécu dans la honte, il ne s’est jamais remis d’avoir trahi car il y a des lois intransgressables qui sont celles de la famille. La privatisation de la vie publique a ici une tonalité très contemporaine qui n’est guère sympathique.

Very bad trip

Ce n’est pas une série télé policière mais un film américain à succès qui raconte l’histoire d’une bande de quatre olibrius de bonne famille (dont trois amis d’université car on est en Amérique) qui enterrent la vie de garçon de l’un d’entre eux à Las Vegas. On y raconte pourtant la même histoire que dans Braquo : comment faire des choses sales et interdites sans se faire pincer ? C’est le message que le père du marié (qui connaît la musique, il est passé par là) fait passer à la petite armada qui part pour une nuit chaude dans cette ville faite pour perdre tout… sa vertu et son argent. Le film n’est pas sans drôlerie puisqu’une partie de la bande se retrouve le lendemain matin dans une suite de luxe avec un bébé dans les bras et un lion alors que le futur marié a disparu. Le film décrit leur enquête destinée à comprendre ce qui s’est passé puisque, cuite générale aidant, à base de crack, ils ne se souviennent de rien. C’est le Very bad trip, un film de Todd Phillips de 2009. Si la morale est la même que celle des flics de Braquo (cacher les faits, ne pas se faire pincer, à savoir la rencontre d’une strip-teaseuse qui a un enfant qu’ils ont dans les bras et le rapt du lion du boxeur Mike Tyson) et que tout finit bien (ce n’est pas le cas de Braquo), le scénario a le mérite de préciser l’esprit de famille. En effet, voilà un groupe de garçons qui font bande à part et se comportent soit comme des tarés (des ados attardés, voir infra) soit comme des machos de première catégorie. D’une part, la mariée n’a qu’à attendre le retour du promis et, d’autre part, l’un des quatre (un dentiste qui va devoir s’arracher une dent durant la folle nuit) tombe amoureux de la strip-teaseuse qu’il préfère à sa compagne, une féministe aux lunettes cerclées d’universitaire qui n’arrête pas de le contrôler et de lui faire la leçon. L’horreur, c’est la femme qui se croit émancipée et ne laisse pas les hommes faire ce qu’ils veulent, c’est la féministe contrôleuse des pulsions masculines. Ce film macho arrive à rendre sympathiques les auteurs du Very bad trip tant la féministe, odieuse et désagréable, est ridiculisée. Le Very bad trip a un avenir assuré, on se croirait dans une soirée arrosée de grande école… Le moins qu’on puisse dire est que l’esprit de famille n’est pas celui du démariage cher à Stanley Cavell. Et que cela régresse dur chez les « adulescents » d’aujourd’hui. Car, si des films comme Les beaux gosses (film français de Riad Sallouf, 2009, devenu culte en six mois) montrent des jeunes ados sous un jour sympathique en révélant leurs maladresses (genre boutonneux plutôt que style Louis Garrel), la comédie américaine (pas toujours nulle comme c’est le cas des films de Judd Apatow qui a eu droit à un dossier dans les Cahiers du cinéma de novembre 2009) adule les adultes qui se comportent comme des adolescents attardés (c’est le cas de l’un des quatre, le frère de la mariée, dont on ne sait s’il est foncièrement idiot ou s’il joue les idiots), ceux qui n’en finissent plus de sortir de l’adolescence (Frangins malgré eux d’Adam MacCay, un modèle du genre, raconte l’histoire de deux mômes de quarante ans condamnés à vivre ensemble car le père de l’un et la mère de l’autre viennent de se mettre en ménage). Recomposée ou pas, la comédie familiale reproduit à merveille la bêtise prolongée !