Stéphane Guillon, quel pouvoir pour la dérision ?


Qui osera dire ce qu’il pense vraiment des petites phrases de Stéphane Guillon ? Guillon excelle à aller plus ou moins vite au centre de ce qui fait sens, c’est-à-dire de ce qui a un « nom propre » : il va en douceur, tourne autour de l’adversaire et tout d’un coup il décroche un uppercut, balance le mot qui fait mal. Mais pourquoi cela fait-il rire ? Tout d’abord, il cogne là où on ne s’attend pas à ce qu’il décoche un coup, mais surtout il s’en prend à quelqu’un qui incarne un poste de pouvoir ou représente la vie publique.

Cela peut choquer, mais pourquoi ne pas dire qu’il fait exactement avec les gens de pouvoir et de représentation (politique et médiatique) ce que fait le mal-aimé (en tout cas dans nos milieux, cher lecteur !) Jean-Marie Bigard avec le sexe et le porno sympathique car catholique et fraternel1 ? L’un et l’autre font croire qu’ils ne vont pas oser « passer à l’acte » mais ils le font quand même. Bref, on l’attend au tournant le satané Guillon, va-t-il y aller ou pas ? Et c’est ce qui nous fait rire : va-t-il fouiner au fond des histoires de Strauss-Kahn, ou pas ? Va-t-il franchir la limite : c’est tout ce qui retient l’attention. Autrement on s’ennuierait autant avec Guillon ou Didier Porte qu’avec les chroniques convenues de Philippe Val alors qu’il est l’heure de se réveiller2. Les règles, Guillon les connaît par cœur, c’est un vieux routier, il sait bien que les politiques ennuient profondément depuis longtemps. Il aurait dû apprendre du maître Raymond Devos, qui l’expliquait vainement à Guy Bedos, le dernier humoriste à message de gauche, qu’on ne rit que de ce qui résiste alors que les politiques ne sont plus du tout crédibles !

Reste que Sarkozy a changé la don­ne et que ses contorsions à la Louis de Funès sont à l’origine du regain de succès des chansonniers et des imitateurs style Nicolas Canteloup qui officie le matin à Europe1. Par ailleurs, on recourt directement, mais c’est un produit rare, à des politiques style Santini ou Charasse pour balancer des vannes dans le genre chansonnier à l’ancienne.

Dans un studio de radio (France Inter pour Guillon), une enceinte plus discrète et recueillie qu’un plateau de télévision, la clef du succès est de s’en prendre gentiment à l’invité, à l’animateur maison (Nicolas Demorand par exemple) ou de dire que les propos vont déplaire au rédacteur en chef ou au patron de la chaîne maison avant d’attaquer. Philippe Meyer (sa passe d’armes avec Jacques Delors est encore dans les mémoires) puis Guy Carlier en ont initié la pratique depuis belle lurette à France Inter. Dès lors, vous êtes sûr qu’on ne vous reprochera rien puisque le futur accusé ne peut plus être celui qui a attaqué mais celui, représentant du pouvoir médiatique ou politique, qui aura le culot de se débarrasser de la méchante langue. Avec Sarkozy, tout a pris des proportions ridicules et obsessionnelles puisqu’il adore faire savoir ce qu’il aime ou pas à la radio ou à la télé. Se mêlant de tout et de rien, il laisse entendre qu’il veut contrôler les mauvais humoristes dans un contexte où il réforme à la hussarde la télévision publique. Mais entre « bon » et « mauvais » humoriste, où sont les limites, l’échelle du jugement ? Le nouveau patron de Radio France, Jean-Luc Hess, qui a lui-même embauché Guillon fait une distinction entre humour (« Guillon me fait rire une fois sur deux », affirme-t-il mystérieusement !) et l’impertinence.

Mais n’est pas Jean Yanne, Coluche, Francis Blanche, Jacques Martin ou Pierre Desproges qui veut3… On avait affaire avec des pieds nickelés très inventifs et remuants, à des gens qui se battaient contre la mainmise du pouvoir (gaulliste à l’époque) sur une télévision et une radio publiques qui n’ont acquis que progressivement leur autonomie. Plus encore, les meilleurs d’entre eux étaient des écrivains, des gens de plume, le plus souvent amoureux de l’oralité du style de Céline, ou des écrits de Vialatte ou Blondin… On a beau dire que la censure pèse, que l’autocensure a pris le dessus (il est vrai qu’on a demandé à Laurent Gerra de se calmer à propos des gens de télévision ou de cinéma), force est d’observer deux phénomènes qui marquent le changement d’époque.

D’une part, les comiques sont eux-mêmes « pipolisés » et de plus en plus marqués par le genre people, ils ont un look qui sort des pages magazines de la presse, ce qui signifie, qu’à l’instar de Sarkozy, ils mélangent allègrement le privé et le public, l’intime et la représentation, le secret et le pouvoir4. Bref, ils accompagnent la « privatisation » des mœurs propre à notre société. Telle est la situation : ce ne sont pas les politiques en tant que tels, en tant qu’individus énonçant des messages politiques (Bedos s’est essoufflé !), qui sont visés dans les sketchs de Guillon mais le corps pipolisé des politiques. Faut-il alors être surpris de ces vannes où les corps de gauche (Dsk, Aubry) ou de droite qui ont un nom propre soient les personnages principaux (le sexe, l’obésité), la cible centrale ? Cela signifie seulement qu’on assiste à une privatisation de la vie politique qui va de pair avec une pipolisation de la vie politique. On ne rit plus des politiques, de leurs vices cachés ou de leurs vertus excessives, mais de défauts ou de vices manifestes qui n’ont pas grand-chose à voir avec la politique.

Et depuis quand vise-t-on encore au faciès ? Et depuis quand invite-t-on des gens pour les allumer juste avant leur arrivée5 ? Dans le cas de Strauss-Kahn et de son coup de colère en guise de réplique à Guillon, il ne faut pas oublier que le Fmi a rendu un jugement le concernant et que Guillon s’en est pris à ses pratiques sexuelles alors même qu’une lettre privée (à destination du tribunal) de la femme concernée venait d’être rendue publique. Il faut dire les choses comme elles sont et saisir que le Guillon de France Inter est celui qui passe aussi chez Ruquier, Laurent Baffie ou à Canal plus chez Denisot. Bref il y a une machinerie, une entreprise Guillon très au point qui connaît l’emballage et les limites de l’emballement. Sauf qu’à France Inter on n’est pas à Canal plus où intervient pourtant comme chroniqueur Ali Badou, l’animateur très professionnel des Matinées de France Culture. On va d’un canal à l’autre mais les manières de faire s’homogénéisent entre le privé (qui adore privatiser) et le public (qui s’en défend mais quand même). Toujours et partout à l’attaque, ce sacré Guillon ! Mais comme il est facile, quoi qu’il en soit de la menace permanente que représente le couperet sarkozien et justifie d’avance Guillon, de s’en prendre à la vie privée des politiques comme des patrons de chaîne ou de radio.

Mais au-delà de cette privatisation de l’humour, le studio de radio (même le mieux famé comme celui de Nicolas Demorand) est une « pièce à plusieurs personnages » où se retrouvent un animateur, des éditorialistes, des commentateurs de revue de presse (qui eux-mêmes font rire de la presse), et de temps à autre des journalistes, c’est-à-dire de gens qui donnent des infos ou font des enquêtes pour parler du réel. Cela peut être cruel à entendre, mais on peut se demander si l’importance démesurée prise par les histoires de méchantes langues (du fait du président, répétons-le !) n’est pas le revers d’un monde médiatique où il est de plus en plus difficile de pratiquer l’art du journalisme et où les journalistes patentés sont de moins en moins nombreux. La tradition du Canard enchaîné est ancienne, et elle symbolise le quatrième pouvoir anti-État (mais informé par les agents de l’État et des avocats). On aimerait seulement que le débat devenu permanent et répétitif sur les humoristes (la question « jusqu’où peut-on rire ? » est en passe de devenir une ritournelle…) porte aussi sur le journalisme considéré comme l’arme sérieuse du quatrième pouvoir. Il y a d’excellents journalistes, correspondants et reporters dans ce pays, on applaudit le nouveau magazine de reportage XXI (honnêtement : l’excellent reportage repris par Le Monde sur la sœur lobotomisée de J. F. Kennedy, est-il la priorité des priorités dans l’ordre du reportage ?). Mais on oublie que c’est le journaliste lui-même qui devrait être la meilleure arme contre le pouvoir et non pas les histoires scabreuses de Guillon ? Il y a de plus en plus de communicants en tous genres et de moins en moins d’informateurs et d’enquêteurs (non policiers).

Bertrand Pecquerie, bon connaisseur des médias, aime rappeler que le quotidien Libération comporte 120 journalistes et que le département des Hauts-de-Seine (un département cher à Sarkozy, Devedjian et Frédéric Lefebvre) dispose pour sa part de 70 communicants. Des communicants, c’est-à-dire des attachés de presse en tous genres, des sortes de journalistes dont le principal travail est de lire la presse pour l’influencer et la contrôler.

Les Guillon, les fous du roi sont indispensables, mais il ne faut pas que les fous du roi fassent oublier la fragilité et la raréfaction du travail des journalistes6.

  • 1.

    J’ai essayé d’en faire la démonstration dans un chapitre de De quoi rions-nous ? La société et ses comiques, Paris, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2007.

  • 2.

    Voir Jean-Louis Schlegel, « Psychodrame chez les provos. Siné Hebdo contre Charlie Hebdo », Esprit, octobre 2008, p. 213-217.

  • 3.

    Aujourd’hui, tout comique se réfère à Desproges ! Voir ma note : « Un Desproges bien trop consensuel », Esprit, juin 2008.

  • 4.

    Voir Michaël Fœssel, la Privation de l’intime, Paris, Le Seuil, 2008.

  • 5.

    P. Meyer se glorifiait d’attaquer de face comme le fait Éric Noulleau à la télévision chez Ruquier. Guillon est tout fier de fuir pour sa part avant que l’invité n’arrive. Où est le sens de l’hospitalité ?

  • 6.

    Sur les journalistes, Jean Lacouture vient de publier sur un mode quelque peu nostalgique les Impatients de l’histoire. Grands journalistes français. De Théophraste Renaudot à Jean Daniel, Paris, Grasset, 2009. Il a seulement oublié la tradition des enquêteurs et des écrivains-voyageurs comme Jean Rolin.