Trois régimes d'images sur le 11 septembre 2001
La revue Repérages1 accompagne le dossier spécial qu’elle publie sur le 11 septembre 2001 à propos des films récemment sortis aux États-Unis (Vol 93 de Paul Greeengrass, World Trade Center d’Oliver Stone, Quelques jours en septembre, Southland Tales, Shortbus…) d’un Dvd, intitulé Underground Zero, qui regroupe huit films courts. Cinq ans après l’événement, cette initiative permet de réfléchir à la diversité des « régimes d’images » suscités par le 11 septembre.
Parmi les 8 films retenus, Ein Märchen aus Alten Zeiten (États-Unis, 2001, 5’ et 55’’), un film du cinéaste expérimental d’origine lituanienne, Jonas Mekas, retient l’attention. Il capte « en direct », « en temps réel », les images depuis la terrasse de celui qui tient la caméra, conserve les sons directs (ambulances, pompiers) et tente de commenter ce qui se passe. Mais jamais il ne parvient à saisir et à comprendre quoi que ce soit mentalement, surtout quand la deuxième tour (la tour sud) s’effondre elle aussi. Il filme d’abord son visage puis, en se tournant vers les nuages de fumée, entame un mouvement circulaire de 180 degrés. Il ne reste au cinéaste « pris en otage » que les images, une suite d’images aspirées par ce qui se passe sans être encore un événement. Quelque chose se passe, mais on ne comprend pas quoi. Ce n’est pourtant pas le journal télévisé en direct mais les images de quelqu’un qui, bouche bée, saisit au vol l’affaissement des tours. Un constat simple et médusé : ça se passe, voilà tout, l’horreur indicible.
Le deuxième film, intitulé Just like the Movies (Michal Kosalowski, Autriche, 2006, 21’) est le plus impressionnant en termes d’association d’images. Composé d’extraits de films hollywoodiens, il raconte « après coup » l’histoire du 11 septembre en recourant à des extraits de films réalisés avant le 11 septembre.
Des anonymes et quelques silhouettes connues (Robert Redford, Jean Reno, Christian Bale…) débutent leur journée. Peu à peu, alors que la foule converge vers les quartiers d’affaires, une inquiétude sourde et diffuse s’installe sur les visages de Faye Dunaway ou de Dustin Hoffmann.
Parallèlement, un avion est détourné… et l’histoire continue, et enfin tout arrive puisqu’on connaît la fin de l’histoire. On regarde les images d’un scénario dont on sait après coup qu’il s’est réalisé « en vrai » après avoir été réalisé par des cinéastes, mais de manière morcelée. On recrée le vrai avec des morceaux de scénario qui prévoyaient, une fois mis ensemble, l’événement lui-même. Ce film est effectivement composé de films déjà réalisés avant l’événement – du thriller paranoaïque aux blackbusters pachydermiques comme Independance Day et Godzilla en passant par des films-catastrophes comme Tremblement de terre. Hollywood avait déjà écrit par petits bouts le scénario (mais pas le film) du 11 septembre. Comme le dit Jean-Baptiste Thoret, l’Amérique écrit son propre scénario car elle fictionnalise le réel :
Le mode de vie américain est spontanément fictionnel, puisqu’il est outre-passement de l’imaginaire dans la réalité2.
Celui qui ne saurait pas que l’événement a eu lieu peut désormais croire que tout événement est scénarisé d’avance. Mais dire cela ne revient pas à cautionner le délire de ceux qui disent que cela n’a pas eu lieu puisqu’on l’avait déjà vu. Déjà vu est aussi le titre d’un film récent. Mais ce que l’on a déjà vu ne faisait pas événement puisqu’on l’avait vu en morceaux. Aux morceaux de films correspondent les morceaux du réel. Il n’y a plus que des morceaux (corps déchiquetés, immeubles démantibulés) après la catastrophe. Dès lors, cela annule tout effet cathartique puisque nous ne pouvons pas nous libérer d’une violence dont on sait qu’elle aura lieu d’une manière ou d’une autre. C’est comme au cinéma, mais le scénario et les images ne sont pas le réel.
Le troisième film, lui aussi un montage original (Cargo, Jeroen Kooijmans, Pays-Bas, 2005, 1’ et 20’’), présente un cargo avec une grosse cheminée. Le temps que le bateau passe devant les deux tours que la cheminée cache quelques secondes, le temps de ce passage, les deux tours ont disparu. Tout simplement disparu, mais on n’a même pas eu le temps de s’en apercevoir.
Ces trois films illustrent trois régimes de visions et de compréhension. Quelque chose a lieu, mais on ne sait pas quoi : tel est le film de Mekas, « en direct ». Quelque chose a eu lieu qui a déjà été scénarisé et tourné, « c’est comme au cinéma ». Et ceux qui croient que ce n’est pas vrai parce qu’on a déjà tout imaginé peuvent y croire. Quelque chose s’est passé, mais on ne s’en est même pas aperçu, le temps que le bateau glisse devant les tours. Le monde est devenu aquatique comme l’océan, comme les tours, comme la fumée que l’on ne distingue plus du liquide (Zygmunt Bauman). Ces images d’incendie sont fluides, tout coule…
- 1.
Repérages, no 56, septembre-octobre 2006.
- 2.
Dans Cahier de l’Herne, spécial Baudrillard, 2004, p. 85. Mais jusqu’où l’opposition entre les imaginaires américain et européen se maintient-elle depuis le 11 septembre ? Voir aussi J.-B. Thoret, le Cinéma américain des années 70, Paris, Les Cahiers du cinéma.