Une crise bien plus grave qu'en 2008 !
Le 7 mai 2010, la crise économique a connu un nouveau rebond qui touche cette fois-ci directement l’Europe, la monnaie unique et la capacité des États à intervenir dans l’économie. Alors qu’on a célébré un peu vite le « retour » des États en 2008, on voit maintenant les risques liés à leur endettement. Mais pourquoi a-t-on été pris de court, alors que les signes de nos difficultés étaient lisibles depuis longtemps ?
Tout s’est passé très vite alors que tout était prévisible. Que n’a-ton lu depuis la crise de 2008 sur l’endettement excessif de la Grèce ou sur la situation catastrophique de l’Espagne avant qu’interviennent les agences manipulatrices ? Pourquoi avoir confondu, comme dans les années 1990, manque passager de liquidités et non-solvabilité (ce qui signifie l’incapacité de répondre à la dette selon les critères du Fmi) ? Pourquoi ne pas avoir imaginé la restructuration de la dette1 ? Et qui n’a pas été sidéré par le silence de Monsieur Barosso, reconduit de manière assez pitoyable par les États, et de sa Commission ! À Esprit, nous avons pris le parti de dire que nous étions, nous européens, définitivement dans une crise historique et spirituelle et pas uniquement économique2. Mais il n’en faut pas moins se pencher sur ce qui vient de se passer car la crise européenne de 2010 est encore plus grave que la crise bancaire de 2008. On a beau envoyer notre député judoka David Douillet rassurer l’opinion et rétablir la confiance, les marchés financiers ne sont pas dans la confiance du tout. Et ils n’ont pas cru longtemps à la solution européenne (le plan de sauvetage de 750 milliards d’euros présenté comme provisoire et non pas comme structurel) de sauvetage des États européens défaillants.
La crise de mai 2010 est plus grave que celle de 2008 parce qu’elle concerne d’abord la solvabilité des États et non pas uniquement celle des banques. Ce qui est en cause n’est donc pas seulement l’endettement privé des ménages comme ce fut le cas aux États-Unis dans le cas de la crise des subprime mais l’endettement de certains États européens. Mais une deuxième différence doit être prise en considération : alors qu’en 2008 les produits financiers dits toxiques (car à haut risque pour les emprunteurs en raison de leur type de structuration destiné à annuler les risques pour le prêteur) étaient détenus par des fonds ou des investisseurs professionnels, les emprunts d’État dont se méfient désormais les marchés étaient considérés comme des emprunts sans risque et détenus en conséquence par des fonds ouverts à l’épargne publique (caisses de retraite, assurance-vie, sicav obligataires…). C’est bien là que le bât blesse : alors même que l’on a asséné que l’État en France (plus qu’ailleurs !) était de retour après 2008 et célébré à outrance les vertus d’un keynésianisme salvateur, il faut bien constater que l’État est au centre du maelström et qu’il n’est pas la solution miracle annoncé (à moins que l’on pense toujours et encore que l’on peut s’endetter interminablement3). Plus encore, si les petits épargnants doivent se méfier des emprunts d’État, c’est bien la confiance en l’autorité de l’État qui est encore plus fragilisée.
Mais la crise est encore plus grave pour nous car elle est effectivement européenne. On ne peut plus « se la jouer » comme en 2008 et faire comme si le coupable était le méchant capitalisme américain ! Rares sont d’ailleurs ceux, nationalistes effrénés et aveugles ou adeptes de la rhétorique du patriotisme économique, qui n’ont pas compris depuis 2008 ce que signifie la mondialisation : à savoir une interdépendance de fait qui ne se limite pas aux seules liquidités financières et affecte tous les domaines de la vie. Or l’Europe doit répondre de son mauvais gouvernement économique, de la croyance fausse (mais indissociable de l’orthodoxie du marché) que l’union monétaire devait accélérer « naturellement » la convergence des économies. Au-delà des politiques économiques divergentes, on a assisté à une incapacité de sortir d’un gouvernement interétatique alors même que les États sont dans le collimateur en raison de leurs endettements excessifs et de leurs propres choix économiques. Dans ce contexte, en quoi l’Europe répond-elle à une situation économique défavorable alors même qu’on mise rituellement sur un retour de croissance ? En 2007, la zone euro enregistrait une croissance de 2, 7 %, elle sera de 0, 9 % en 2010, quant à la France elle est au ralenti en raison de la baisse de la consommation des ménages et de la baisse des achats automobiles provoquée par la fin de la prime à la casse ! Les polémiques entre Européens et non-Européens ont vite dégénéré après la proposition de la commission de contrôler les budgets « souverains » ! De toute manière, ce « fédéralisme technocratique » version Barroso ferait de l’Europe un super Fmi (à ce propos on n’a pas suffisamment souligné l’opposition de Jacques Delors à l’intervention du Fmi dans le cadre du plan de sauvetage financier européen) dont le catéchisme a été aménagé (hausse des budgets) mais n’a pas été transformé en profondeur, la population grecque en sait quelque chose. Par ailleurs, on aura compris qu’une union monétaire sans union budgétaire et fiscale n’est pas tenable.
Le contrôle des budgets n’est pas encore une « institution politique »
On en est là ! On observe une crise profonde du rôle des États – ceux-là mêmes qui ont façonné l’histoire européenne – dans le contexte d’une mondialisation dont ils ont été pour la plupart des incitateurs. De fait, le tournant européen a accompagné historiquement la libéralisation des marchés dont les États ont, eux aussi, été les acteurs. Ce que montre fort bien Saskia Sassen dans son dernier livre4. Si les mésaventures de l’Europe sont liées à celles des États qui la composent, faut-il en rester là ? À ce constat d’une déroute européenne qui est « historique » et dépasse de loin les institutions européennes ! Au moment où il apparaît que l’on doit sortir d’une double dette privée et publique, il est significatif que les marchés se sont vite détournés de l’Europe et qu’ils accompagnent la croissance là où elle est effective, c’est-à-dire dans la reprise américaine et dans les principaux pays émergents. Telle est l’autre face du tournant historique en cours : l’Europe est excentrée par rapport à la dynamique mondiale et elle ne veut pas s’en rendre compte (elle doit cependant rendre des comptes !), elle devient une zone patrimonialisée et subit une crise qui dépasse de loin la seule crise économique. Mais celle-ci n’affecte pas tout le monde de la même manière : les entreprises du Cac 40 l’ont bien saisi puisque le boom des pays émergents les dope et qu’elles en bénéficient. La croissance du monde est pour elles ailleurs et nos entreprises cotées qui participent des marchés financiers en profitent vaillamment. Elles investissent et misent de l’argent, mais seule la croissance des autres les séduit. Méfiance envers les pays européens, mais confiance envers les pays dopés en croissance accélérée ? C’est cela la mondialisation, un monde où tous les acteurs ne vont pas à la même vitesse (ce qui vaut pour l’euro puisque des économistes parlent de distinguer deux zones, nord et sud). On est en voie d’être relégués alors même que nos entreprises du Cac 40 sont à la bonne vitesse mais ailleurs.
Un monde à plusieurs vitesses, c’est un monde stratifié « globalement » (il y a des vitesses distinctes en dépit de l’homogénéisation économique et financière) et au sein de chaque pays puisque les « mal-branchés » sur le réseau global sont nécessairement des perdants ou des acteurs à la traîne. Mais alors qu’attendre d’un État qui est manifestement incapable de parler à l’opinion de la mondialisation dont il est un contributeur (ne serait-ce que par ses emprunts sur les marchés !) et qu’il renforce la casse sociale par des mesures inventées par nos modèles financiers qui ne connaissent que les chiffres et les comptes ? C’est bien d’une sensibilité à leur propre histoire que les Européens ont besoin ! Mais plus personne ne parle d’autre chose que d’économie, de la confiance et de la défiance des marchés qui font la loi, alors que la méfiance est déjà une méfiance historique envers ce que nous sommes. Ceux qui voyagent à travers le monde ont pu observer que la crise obsède l’Europe alors qu’on n’en parle par exemple ni au Brésil (pays dit émergent) ni au Canada (pays dit développé où emploi et croissance se portent bien). Encore faut-il rappeler que les dopés du marché ont pu payer la crise durement comme le montre la dégringolade de Dubaï. Et que des pays fortement endettés (Norvège, Canada, Danemark, Finlande…) ont su répondre dans les années 1990 à la crise liée à l’endettement excessif.
La gauche et la droite devront répondre à cette interrogation : comment un État très endetté peut-il créer de la croissance et de l’emploi (stratégie industrielle, soutien des Pme) et ne pas ruiner des politiques sociales fragiles alors même que la mondialisation (qui répond peut-être à la question de la pauvreté pour les pays dits du Sud) est un facteur de désolidarisation ?
- 1.
Voir les propositions de Michel Aglietta dans Le Monde (18 mai 2010) et le scénario de Thomas Piketty dans Libération (18 mai 2010) sur l’émission d’une véritable dette publique européenne (comme la Bce et la Fed l’ont fait dans le contexte américain).
- 2.
Voir les cinq livraisons d’Esprit, d’une triste actualité : octobre 2008, novembre 2008, novembre 2009, décembre 2009, janvier 2010.
- 3.
Pour rappel : les économistes C. Reinhart et K. Rogoff ont démontré que les pays dont la dette publique dépasse 90 % du Pib ont un taux de croissance trois à quatre fois plus faible que ceux où elle est inférieure à 30 %, dans Le Monde, 16-17 mai 2010.
- 4.
Saskia Sassen, Critique de l’État. Territoire, autorité et droits, de l’époque médiévale à nos jours, Paris, Démopolis, Le Mondediplomatique, 2009.