Une précipitation à retardement. Quelques perplexités sur le consensus historien


Quelques perplexités sur le consensus historien

Les pétitions de la fin de l’année 2005 s’opposant au sujet de l’abrogation des quatre lois mémorielles (loi Gayssot de 1990 réprimant le négationnisme ; loi sur le génocide arménien de 2001 ; loi Taubira de 2001 qui qualifie l’esclavage et la traite négrière de crimes contre l’humanité ; loi de février 2005 en faveur des harkis) ont soulevé des polémiques utiles. Mais la demande d’abrogation recouvre un certain nombre de difficultés à prendre en compte. On en évoque ici cinq : la marginalisation du Parlement dans un régime où seul le président a le droit de faire des déclarations symboliques ; la différence de nature juridique de ces quatre lois ; la singularité de la Shoah indissociable de la loi Gayssot ; la confusion entre l’espace public de discussion et l’espace académique des historiens ; le divorce institué entre la mémoire et l’histoire qui ne favorise guère l’appréhension sereine d’un roman national confronté à ses « lieux de mémoire ».

Si la focalisation actuelle sur les guerres de mémoire et la réactivation de la concurrence des victimes est une conséquence fâcheuse de la loi du 23 février 2005 sur la décolonisation (une loi qui met au centre la guerre d’Algérie, et donc les liens avec les pieds-noirs et les harkis), on peut difficilement la dissocier de l’explosion des banlieues et de l’appréhension identitaire qui l’a accompagnée alors même que la pression communautaire et religieuse a été infirmée par les rapports de police officiels ou officieux.

Après une première pétition visant la loi du 23 février 2005 (publiée le 25 mars 2005, la pétition intitulée « Non à l’enseignement d’une histoire officielle » a été lancée par des historiens de la période coloniale comme Claude Liauzu ou Gilbert Meynier…), d’autres pétitions d’historiens ont posé à la fin de l’année 20051 comme position de principe qu’il fallait d’une part distinguer entre les revendications de mémoire et le travail de l’histoire, et d’autre part refuser toute intervention de la classe politique ou de la justice dans l’énonciation et l’interprétation de l’histoire. Bref, il ne doit pas y avoir d’histoire officielle, d’officialisation d’une bonne interprétation de l’histoire, laissons l’histoire aux historiens qui n’ont pas pour mission de « remémorer » des faits mais de les établir. Le tout est amplifié par le procès intenté à l’historien Olivier Pétré-Grenouilleau, auteur d’une synthèse reconnue sur les Traites négrières (Gallimard, 2004). Sans que son livre soit mis en cause directement, le Collectif des Antillais, Guyanais et Réunionnais, l’assigne en justice au nom de la loi Taubira pour un entretien paru dans le Journal du dimanche du 12 juin 2005 dans lequel il exprimait ses réserves sur cette loi.

Si l’on peut avaliser ces pétitions de principe distinguant fermement, histoire et mémoire, on peut également faire preuve d’un minimum de perplexité devant un consensus historien qui repose sur l’idée que l’histoire et son instrumentalisation ne font pas l’objet de dissensus, pas toujours maîtrisables, dans un espace public qui n’est pas réductible à l’espace de la discussion entre historiens.

Tout d’abord, il faut constater qu’on a assisté de la part du milieu historien à une précipitation à retardement : la loi Gayssot réprimant la négation de l’extermination des juifs date du 13 juillet 1990 ; la loi déclarant que les massacres des Arméniens sont un génocide date du 29 janvier 2001 ; la loi qui qualifie la traite négrière et l’esclavage de crimes contre l’humanité et exige que les programmes scolaires lui accordent une place ad hoc date du 23 mai 2001 ; enfin, celle qui a déclenché les polémiques, la loi en faveur des harkis qui demande dans son article 4 que les programmes « reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence africaine outre-mer, notamment en Afrique du Nord » date du 23 février 2005. Précipitation à retardement : pourquoi a-t-il fallu l’article 4 de loi du 23 février 2005 pour que l’on s’inquiète « publiquement » de la judiciarisation et de la politisation de l’histoire ? Quinze ans après la loi Gayssot de 1990, on peut trouver surprenant ce réveil, légitime mais tardif et brusque, qui refuse une conception pénitentielle et réparatrice de l’histoire alors que des historiens comme Pierre Vidal-Naquet ont tiré la sonnette d’alarme depuis longtemps mais solitairement. Fallait-il que le débat porte sur la colonisation algérienne, les harkis, l’outre-mer pour que l’esprit historien se fasse enfin entendre ? Les mêmes qui ont exigé l’abrogation des quatre lois (Gayssot, génocide arménien, traite et esclavage, période coloniale) ont d’ailleurs fait preuve d’un scepticisme excessif en affirmant après coup qu’ils ne croyaient guère à la possibilité de cette abrogation. Alors même que le président de la République a annoncé la nécessaire réécriture de la loi de janvier 2005 et que Bernard Stasi affirme que c’est au peuple algérien de juger de la présence coloniale française2, la principale perplexité porte sur la capacité de la communauté historienne à contenir à elle seule les débats relatifs à l’histoire. D’ailleurs, qui a réagi après le vote à l’unanimité par le Parlement de la loi Taubira en 2001 ?

Après l’article de Richard Senghor qui abordait en décembre dernier dans Esprit l’émergence de la question noire en France, nous publions ici trois textes émanant respectivement de l’africaniste Jean-Pierre Chrétien, du philosophe Frédéric Worms et de la juriste Sévane Garibian. Par ailleurs Esprit n’a cessé de s’interroger sur la question des rapports de l’histoire et de la mémoire, et cela dans le sillage des travaux de Paul Ricœur et plus particulièrement de la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli3, et nous reviendrons à l’occasion sur ces interrogations. Mais en amont des textes qui suivent, il paraît utile d’exprimer plusieurs motifs de perplexité pour ne pas se contenter de pétitions de principe, si légitimes soient-elles. La précipitation des pétitionnaires a eu le mérite de rendre publiques ces questions puisque le débat historien a été relayé par les médias, mais la précipitation a peut-être eu le tort de semer un peu de confusion en mettant des lois fort distinctes dans le même panier. La précipitation trahit ici un retard à poser correctement les problèmes. Arrêtons-nous donc sur cinq motifs de perplexité.

Un Parlement marginalisé ?

Tout d’abord, alors même que le président a chargé Jean-Louis Debré, président de l’Assemblée nationale, d’un rapport sur les questions d’histoire et de mémoire, on observe que la surenchère des lois est indissociable de la pression de groupes minoritaires sur certains députés mais aussi que la Constitution de la Ve République, gaullienne et présidentialiste, empêche le Parlement de faire des déclarations à forte portée symbolique, i. e. de prendre des « résolutions » au sens de la Constitution américaine. Une demande d’abrogation des lois en question (ou de telle ou telle d’entre elles) devrait donc s’accompagner d’un projet de réforme de la Constitution afin d’autoriser les députés à énoncer des déclarations n’ayant pas statut de lois. La déclaration à portée symbolique est en France le privilège du seul président de la République. Jacques Chirac en a fait une en 1995 à propos de la rafle du Vél d’Hiv, il pourrait en faire une autre prochainement à propos de l’esclavage. Loin d’être la seule conséquence de groupes victimisés revendiquant des formes de reconnaissance appropriées, l’excès de lois sur l’histoire est la contrepartie d’une primauté de la parole présidentielle qui marginalise le rôle du Parlement et le condamne à écrire des textes de loi plutôt qu’à faire des déclarations pour calmer des débats mal contrôlables.

Quatre lois de nature différente

La volonté d’abroger de concert les quatre lois évoquées a contribué à mettre sur le même plan quatre lois de nature différente. En effet, la loi Gayssot, qui pose un interdit (nier la Shoah est un vecteur de l’antisémitisme), est applicable. Certes, elle se prête difficilement à des qualifications pouvant déboucher sur des décisions de justice4, ce qui explique que la plupart des condamnations ne sont pas prononcées au nom de la loi Gayssot mais pour injures raciales. Déclaratoires mais non applicables, les trois autres lois ne sont pas destinées à prévenir et punir mais à rappeler des actes.

La loi Gayssot n’est pas du même ordre, écrit Henry Rousso, elle a une portée juridique concrète en créant un nouveau délit – le « négationnisme » –, les autres lois n’ayant qu’une portée déclaratoire, sans autre portée que d’accorder une forme de reconnaissance à tel ou tel groupe […] Or le négationnisme n’est pas une simple interprétation de l’histoire : c’est une composante majeure de l’antisémitisme depuis 1945 à l’échelle internationale – les récentes déclarations du président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, le confirment jusqu’à la nausée. Sans doute, pour le combattre, aurait-on dû utiliser l’arsenal juridique existant, plutôt que de promulguer une loi contestable. Mais l’abolir aujourd’hui constituerait un acte plus inopportun encore5.

Si la loi Gayssot se distingue des trois autres lois, chacune de ces dernières pose des problèmes spécifiques. La reconnaissance éventuelle par l’État turc du génocide arménien comme crime contre l’humanité rendrait logiquement inutile et caduque la loi sur le génocide arménien, c’est pourquoi des groupes de pression arméniens veulent rendre applicable6 la loi sur le génocide arménien qui, au demeurant, ne concerne pas des acteurs français, sur le modèle de la loi Gayssot. Quant à la loi du 23 mai 2001 sur l’esclavage, qui n’a donné lieu à aucune discussion à l’époque, il faut mentionner que l’esclavage, défini dans les statuts du tribunal militaire international de Nuremberg (article 6c), est réprimé par les lois internationales. Si l’on admet que l’esclavage prend aujourd’hui des formes nouvelles qui justifient l’application de lois internationales7, « pourquoi promulguer une loi à seule fin rétroactive s’il n’y a aucune possibilité d’identifier des bourreaux, et encore moins de les traîner devant un tribunal8 ? ».

Face aux formes prises par l’esclavage contemporain il aurait fallu imaginer un texte qui ne soit pas réactif mais s’inquiète de « punir » et de « prévenir », car tel est le rôle de la loi, l’esclavage contemporain. Mais là encore, une déclaration de nature symbolique aurait été une meilleure solution.

Singularité de la Shoah et loi Gayssot

En comparaison avec les trois autres lois, la loi Gayssot, indissociable du climat négationniste créé par la publicité donnée aux thèses de Faurrisson et son usage par l’extrême droite, présente un caractère spécifique (en tant qu’elle marque un interdit) et pose deux types de problèmes. Tout d’abord celui de la nécessité de débattre ou non avec les négationnistes. Lorsqu’Esprit publie le texte de Pierre Vidal-Naquet réfutant méthodiquement Faurrisson en 19809, dix ans avant la loi Gayssot, nombreux sont les lecteurs qui ont reproché à l’époque à la revue d’« entrer en discussion », de discuter les thèses « négationnistes », au motif que le fait de les discuter sérieusement leur donnerait consistance. La loi Gayssot renvoie donc aux limites de la discussion historique dans un espace public médiatisé. Rappelons seulement que Pierre Vidal-Naquet donnait alors le moyen de comprendre que le révisionnisme, attitude légitime pour l’historien (le terme est utilisé dans nombre de controverses scientifiques historiques, et caractérisait au moment de l’affaire Dreyfus la demande de révision du procès inique) et revendiquée par Faurrisson, était le masque d’une attitude négationniste (refus de prendre en compte l’acte en tant que tel). Démasquer le négationniste exige de démontrer qu’il n’est pas un révisionniste, ce qui ne fait pas du recours à la loi un nec plus ultra. C’est la différence de cette attitude avec celle de la vigilance, initiée par quelques universitaires et journalistes, qui se contentait de soupçonner (et non pas de le démontrer), moralement et non sans violence, des travaux ou des démarches d’être de nature antisémite ou de faire le jeu de l’extrême droite. Face à l’opposition d’une vigilance soupçonneuse et au risque de banalisation des propos négationnistes, Henry Rousso souligne que la loi Gayssot permet d’échapper à une logique du soupçon en posant le problème de la spécificité de la Shoah. À savoir le caractère exemplaire de ce crime contre l’humanité qui a légitimé, au nom de l’idéologie nazie, la disparition d’un groupe humain. Dans ce cas de figure, plusieurs attitudes sont possibles : soit l’on insiste sur la spécificité de ce crime, soit l’on y voit un crime contre l’humanité parmi d’autres comme les autres et on le relativise, soit l’on peut suivre Paul Ricœur, qui voit dans les victimes du nazisme des délégués des victimes de tous les autres crimes10, ou bien Claude Lanzmann qui souligne le caractère universel de la Shoah dans son dernier éditorial des Temps Modernes11. Sur ce point, il n’est pas inutile de rappeler que Claude Lanzmann, le réalisateur du film Shoah, affirme qu’on ne peut pas seulement expliquer la Shoah (ce qui correspond au travail de l’historien) mais qu’on doit la comprendre (au sens d’en faire l’épreuve) et l’exprimer sur un mode narratif (ce qui correspond au travail d’un cinéaste ou d’un écrivain comme Primo Levi12). Dans cette optique, le privilège du seul historien est mis en cause au nom d’un partage du travail entre volonté de compréhension (et donc de faire mémoire) et volonté d’expliquer.

Par ailleurs, le caractère singulier de la Shoah est rétrospectivement à l’origine d’une surenchère politique qui puise dans la concurrence des victimes.

Elles sont la conséquence de la place que la plupart des pays démocratiques ont accordée au souvenir de la Shoah, érigée en symbole universel de la lutte contre toutes les formes de racisme. À l’évidence, le caractère universel de la démarche échappe à beaucoup. La mémoire de la Shoah est ainsi devenue un modèle jalousé, donc à la fois récusé et imitable13.

Si la surenchère politique alimente la concurrence des victimes dont la Shoah peut vite devenir l’instrument, la loi Gayssot (seule loi applicable) devrait être d’abord considérée comme une loi à haute portée symbolique, comme une loi qui vise les propos négationnistes sans entraver le travail des historiens. Comme le rappelle Claude Lanzmann à juste titre, aucun historien n’a été jugé au nom de la loi Gayssot.

Animer l’espace public ?

Les pétitions d’historiens posent de facto le problème de l’animation d’un espace public. Comment imaginer qu’à l’heure de la médiatisation de toutes les formes de débats (et d’abord des débats dits intellectuels), les historiens puissent éviter que le débat se pervertisse et se caricature dans de nombreux cas ? Si les conflits sont violents entre historiens, si le révisionnisme est légitime pour l’historien, nous n’en vivons pas moins dans une démocratie d’opinion qui exacerbe l’expression des dissensus. Si l’historien a du mal à se faire entendre dans les enceintes savantes et que les querelles d’opinion y sont redoutables (quel est le bilan du communisme par exemple ?), qu’en est-il en dehors de ces espaces protégés ? La question est alors de savoir comment animer l’espace public pour que la distinction de l’histoire et de la mémoire puisse être respectée sans effets pervers. Dans cette optique, si l’institution judiciaire n’a pas plus que la classe politique pour mission d’énoncer le sens de la bonne histoire, le procès de justice, qui marque des dissensus et des désaccords tout en organisant une discussion, peut jouer un rôle pédagogique qui n’est pas négatif. Henry Rousso rappelle que les historiens n’ont pas hésité à témoigner devant les jurés à l’occasion des procès Touvier, Barbie et Papon, des procès qui ont marqué un tournant dans les relations de l’histoire et de la mémoire. Mark Osiel a pour sa part souligné que les grands procès destinés à juger les crimes contre l’humanité contribuent à l’animation d’un espace public marqué par le dissensus14.

Histoire et mémoire, le divorce ?

Enfin, la volonté de séparer radicalement histoire et mémoire ne doit pas faire oublier que la mémoire ne disparaît pas miraculeusement derrière l’histoire, qu’elle joue un rôle dans le travail historiographique et surtout que la prééminence des « lieux de mémoire » et de la patrimonialisation témoigne d’un changement de représentation de l’histoire nationale elle-même.

D’une part, la mémoire participe en dernière instance du travail de l’historien puisque, au-delà de l’archive, la production du travail historique repose sur le témoignage, toujours incertain mais jamais réductible à l’arbitraire. On ne peut pas couper l’histoire de la mémoire abruptement, Jean-Philippe Pierron le rappelle dans un livre récent15 en s’inscrivant dans le sillage de Paul Ricœur qui, loin de substituer la mémoire à l’histoire, a valorisé le statut épistémologique de l’histoire dans la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli. D’autre part, plutôt que de se méfier par principe des sursauts mémoriels, l’histoire, telle qu’elle se fait et s’enseigne, devrait ouvrir des champs de travail insuffisamment pris en compte. Réactiver des mémoires trop méconnues ou oubliées pour dynamiser l’histoire présente est la condition d’un meilleur partage des rôles entre histoire et mémoire, ce qui ne met pas en cause le privilège de la première. Au contraire l’histoire doit s’intéresser à ce qu’elle a oublié, cela est évident dans le cas de l’esclavage auquel aucune chaire universitaire n’est consacrée en France. Et pour cause :

[l’historiographie] « républicaine » ne rappelle pas toujours que les abolitions furent décidées à la faveur des bouleversements politiques dans les puissances coloniales mais aussi sous la pression de rébellions d’esclaves16.

Enfin, l’entreprise au long cours de Pierre Nora, les Lieux de mémoire dont la publication s’étend de 1984 à 1992, a montré que l’on glissait d’une « histoire-mémoire à une mémoire-histoire », ce qui signifie que l’histoire de la nation est en voie de fragmentation et d’éclatement.

La France comme « personne » appelait son histoire. La France comme identité ne se prépare un avenir que dans le déchiffrement de sa mémoire17.

Dès lors, l’historien ne peut ignorer que les débats contemporains sur la mémoire et le patrimoine sont indissociables des inflexions de la représentation de notre histoire nationale. Cela ne dévalorise pas l’histoire nationale telle qu’elle a été enseignée, mais oblige l’historien à ne pas se contenter de répéter l’histoire comme si les liens de la nation, de l’État et de l’histoire ne s’étaient pas métamorphosés. En effet,

[c’est] l’effacement du lien de la nation à l’État qui a pour corollaire la promotion de la mémoire au regard de laquelle « la nation doit son acception unitaire, garde sa pertinence et sa légitimité » (Lieux de moire II, p. 653). En faisant ainsi l’économie du détour par l’État, la mémoire prétend faire aussi l’économie du détour par l’histoire, fondement solidaire en France de la constitution de l’État-nation : « de cette sédimentation nationale de la mémoire qui s’est nouée autour de l’État, une histoire entièrement déroulée sur l’horizon de l’État-nation n’est plus capable de rendre compte » (op. cit., p. 654). Désormais « la France est sa propre mémoire ou n’est pas » (op. cit., p. 655)18.

La discussion ouverte par Paul Ricœur, et poursuivie dans Le Débat, sur les « lieux de mémoire », sur le statut respectif de l’histoire et de la mémoire, sur le passage de « l’histoire-mémoire à la mémoire-histoire », de « l’histoire active à l’histoire acquise », de « la mémoire restreinte à la mémoire généralisée » (Pierre Nora) mériterait qu’on s’y attarde dans le contexte des débats actuels19. Elle permet en effet de comprendre que les relations entre l’histoire, l’État et la nation se sont modifiées. Les causes en sont-elles endogènes ou exogènes ? Pour sa part Pierre Nora insiste sur trois « percées idéologiques » qui, avec le repli frileux du socialisme produit par la rupture de 1983, sont, selon lui, inséparables de « la fin d’un roman national incorporé » : à savoir la poussée nationalitaire et archaïsante du Front national, la poussée écologiste et « son transfert de la culture sur la nature » et la montée de la rhétorique antiraciste et différentialiste. Mais est-il si évident que le roman national français ne soit perturbé que de l’intérieur et ne subisse pas les contrecoups de la mondialisation dont le tournant de 1983 est justement la prise de conscience tardive ? Quoi qu’il en soit, s’il ne faut en aucun cas renoncer au primat du travail historien en tant qu’il valide les faits sur le plan épistémologique, il faut partir de ce constat que l’histoire nationale ne fait plus naturellement mémoire, et que c’est la raison pour laquelle la mémoire vient perturber par effraction une histoire fragilisée. On ne défendra pas l’histoire contre la mémoire en se nourrissant de l’illusion de la permanence d’une France mythique.

*

Tous ces débats auront peut-être le mérite de dynamiser un milieu historien qui ne peut animer à lui seul un débat qui devient vite médiatique et ne trouve d’issue que dans la surenchère législative et juridique. Plus encore, réduire les sursauts de mémoire à la seule guerre des mémoires et à la concurrence des victimes serait une erreur au moment où l’écriture d’une histoire commune est justement le défi commun. Dans une longue postface au dernier volume des Lieux de mémoire publié en 1993, Pierre Nora, aujourd’hui signataire de la pétition « Liberté pour l’Histoire », écrit ces phrases dont chaque mot doit être pesé :

La nation de Renan est morte et ne reviendra pas. Elle ne reviendra pas parce que la dissolution du mythe national, qui liait étroitement l’avenir au passé a eu pour effet quasi mécanique l’autonomisation des deux instances : celle de l’avenir, rendu tout entier à son imprévisibilité, et devenu du même coup obsédant ; celle du passé, détaché de la cohérence organisatrice d’une histoire, et, du même coup, devenu tout entier patrimonial. Elle ne reviendra pas parce que la relève du mythique par le mémoriel suppose une mutation profonde : le passage d’une conscience historique de la nation à une conscience sociale, donc d’une histoire active à une histoire acquise. Le passé n’est plus la garantie de l’avenir : là est la raison principale de la promotion de la mémoire comme agent dynamique et seule promesse de continuité20.

Défendre l’histoire contre les sursauts de mémoire, c’est aussi admettre que l’historien ne peut plus s’appuyer sur une histoire mythique. Comment refaire une histoire pour la nation française quand le roman national n’est plus porteur d’une dynamique spontanée ? La question se pose aux politiques comme aux historiens. Alors que Pierre Nora écrit ces propos lucides en 1993, il aura fallu attendre 2005 pour prendre toute la mesure des effets du glissement d’une « histoire active » à une « histoire acquise ». Les débats historiques sont plus que jamais devant nous.

  • 1.

    La plus citée, celle des 19, était composée d’académiciens et d’historiens pour la plupart, pour l’essentiel des historiens du contemporain si l’on excepte Paul Veyne, Pierre Vidal-Naquet, Jean-Pierre Vernant et quelques autres. Si d’autres pétitions ont défendu l’apport de la mémoire dans la fabrication de l’histoire, les positions des uns et des autres demeurent confuses : si l’on excepte ceux qui ont demandé clairement l’abrogation des quatre lois, d’autres étaient favorables à l’abrogation de telle ou telle de ces lois (la plupart du temps la loi du 23 février 2005). Pour une chronologie et une présentation de ces diverses pétitions, voir l’introduction de l’article qui suit de Sévane Garibian.

  • 2.

    Dans Libération, 11 janvier 2006.

  • 3.

    Voir le dossier d’Esprit, « Les historiens et le travail de mémoire », consacré à cet ouvrage en août 2000.

  • 4.

    Voir O. Mongin, « L’affaire Dieudonné et la place de la communauté noire en France », Esprit, décembre 2005.

  • 5.

    Henry Rousso, « Mémoires abusives », Le Monde, 24 décembre 2005.

  • 6.

    L’historien Bernard Lewis n’a pas été accusé au nom de la loi sur le génocide arménien (non applicable) mais au nom de douleur exercée sur les enfants des victimes (pretium doloris). Pour plus de détails sur la différence de ces lois, voir l’article qui suit de Sévane Garibian (p. 158-173).

  • 7.

    Sur ce point, voir le dossier substantiel « Esclavage moderne ou modernité de l’esclavage ? », Cahiers d’études africaines, no 179-180, Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales. Voir aussi la mise au point de Roger Botte, « Traite et esclavage, du passé au présent », Esprit, août-septembre 2005 (numéro consacré à l’Afrique).

  • 8.

    H. Rousso, « Mémoires abusives », art. cité.

  • 9.

    Pierre Vidal-Naquet, « Un Eichmann de papier », Esprit, septembre 1980.

  • 10.

    « Les victimes d’Auschwitz sont, par excellence, les délégués auprès de notre mémoire de toutes les victimes de l’histoire. La victimisation est cet envers de l’histoire que nulle ruse de la raison ne parvient à légitimer et qui plutôt manifeste le scandale de toute théodicée de l’histoire », Paul Ricœur, Temps et récit, Paris, Le Seuil, tome 3, p. 273.

  • 11.

    « Il y a, c’est ma conviction, une universalité des victimes comme des bourreaux – elles se ressemblent toutes, ils se ressemblent tous. Cela ne veut nullement dire qu’il faille comparer les événements de l’histoire […] La loi Gayssot n’est pas une limitation de la liberté de l’historien, mais déduit au contraire de la rigueur propre à sa discipline : elle n’est rien d’autre que le rappel à l’obligation de vérité », Temps Modernes, novembre-décembre 2005/janvier 2006, éditorial.

  • 12.

    Sur ce point, voir O. Mongin, « Se souvenir de la Shoah, histoire et fiction », Esprit, janvier 1988.

  • 13.

    H. Rousso, « Mémoires abusives », art. cité.

  • 14.

    Mark Osiel, Mass Atrocity, Collective Memory and the Law, Transaction Publ., 1997 (trad. fr. à paraître au Seuil en 2006). Sur le travail de M. Osiel, voir Paul Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Le Seuil, coll. « Points », p. 338 et « Les rôles respectifs du juge et de l’historien », Esprit, août-septembre 2000.

  • 15.

    Jean-Philippe Pierron, le Passage de témoin, Paris, Le Cerf, 2006.

  • 16.

    Nelly Schmidt, Le Monde, 10 janvier 2006.

  • 17.

    Pierre Nora, Lieux de mémoire, III, Paris, Gallimard, 1993, p. 1009-1010.

  • 18.

    P. Ricœur, la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 530 (qui intègre des citations des Lieux de mémoire).

  • 19.

    P. Ricœur, « Pierre Nora : insolites lieux de mémoire », dans la Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, op. cit., p. 522-535 ; voir aussi la discussion entre P. Nora et P. Ricœur dans Le Débat, no 112, novembre-décembre 2002 ; et Olivier Mongin, « Une mémoire sans histoire ? Vers une autre relation à l’histoire », Esprit, mars-avril 1993.

  • 20.

    P. Nora, Lieux de mémoire, op. cit., III, p. 1009.