Michel Leiris dans son bureau du Musée de l'Homme en 1984. Photo : Charles Mallison via Wikimédia
Dans le même numéro

Michel Leiris ou quand la bifurcation fait œuvre

L’œuvre de Michel Leiris, écrivain et poète, est une vaste entreprise d’appropriation et de subversion du sens usuel des mots, où le langage, livré au jeu des associations, se fait le vecteur d’une quête interminable de soi, de bifurcation en biffures.

Commençons par un texte qui est comme un manifeste de Leiris en faveur des chemins de traverse de la langue : « Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage est né pour faciliter leurs relations mutuelles. C’est dans ce but d’utilité qu’ils rédigent des dictionnaires, où les mots sont catalogués, doués d’un sens bien défini (croient-ils), basé sur la coutume et l’étymologie. Or l’étymologie est une science parfaitement vaine qui ne renseigne en rien sur le sens véritable d’un mot, c’est-à-dire la signification particulière, personnelle, que chacun se doit de lui assigner, selon le bon plaisir de son esprit. Quant à la coutume, il est superflu de dire que c’est le plus bas critérium auquel on puisse se référer. Le sens usuel et le sens étymologique d’un mot ne peuvent rien nous apprendre sur nous-mêmes, puisqu’ils représentent la fraction collective du langage, celle qui a été faite pour tous et non pour chacun de nous. En disséquant les mots que nous aimons, sans nous soucier de suivre ni l’étymologie, ni la signification admise, nous découvrons leurs vertus les plus cachées et les ramifications secrètes qui se propagent à travers tout le langage, canalisées par les associations de sons, de formes et d’idées. Alors le langage se transforme en oracle et nous avons là (si ténu qu’il soit) un fil pour nous guider, dans la Babel de notre esprit1. »

Ce texte

Lecture réservée aux abonnés : L'indépendance d'Esprit, c'est grâce à vous !

Patrick Vauday

Professeur de philosophie à l’université Paris-8, Patrick Vauday est notamment l’auteur de Commencer. Variations sur l’idée du commencement (Le Bord de l’eau, 2018).

Dans le même numéro

Les enquêtes de santé publique font état d’une épidémie de fatigue dans le contexte de la crise sanitaire. La santé mentale constitue-t-elle une « troisième vague  » ou bien est-elle une nouvelle donne sociale ? L’hypothèse suivie dans ce dossier, coordonné par Jonathan Chalier et Alain Ehrenberg, est que la santé mentale est notre attitude collective à l’égard de la contingence, dans des sociétés où l’autonomie est devenue la condition commune. L’épidémie ne provoque pas tant notre fatigue qu’elle l’accentue. Cette dernière vient en retour révéler la société dans laquelle nous vivons – et celle dans laquelle nous souhaiterions vivre. À lire aussi dans ce numéro : archives et politique du secret, la laïcité vue de Londres, l’impossible décentralisation, Michel Leiris ou la bifurcation et Marc Ferro, un historien libre.