Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Le sport et la loi : comment faire régner l’ordre dans les stades ? (Entretien)

juin 2006

#Divers

La Coupe du monde de football qui se déroule en Allemagne repose la question du maintien de l’ordre à l’abord et à l’intérieur des stades. Le maintien de l’ordre s’est adapté depuis une décennie aux nouvelles formes de supportérisme, de racisme et de violence. La comparaison des différents dispositifs européens montre que la gestion du football est indissociable du rapport que chaque société entretient avec sa propre violence.

À une époque où l’on attend du sport une pacification des rapports sociaux, où le seuil d’agressivité toléré par la société tend à s’abaisser, la violence dans les stades choque. Hooliganisme, fraudes, racisme, insultes à l’hymne national, la liste est longue de ces comportements physiques ou symboliques incompatibles avec les valeurs sportives. Comment interpréter ces comportements ? La violence périsportive semble changer de visage. À l’ancienne violence spontanée provoquée par une défaite ou par une erreur d’arbitrage semble s’ajouter une violence préméditée plus systématique. Quel rôle les supporters jouent-ils dans la production ou au contraire dans la réduction de cette violence ? Quels dispositifs mettre en place pour tenter de la juguler ? Quel crédit faut-il accorder aux dispositifs de prévention ? Faut-il établir des listes noires de personnes indésirables dans les stades, quitte à refouler cette violence à l’extérieur voire dans la sphère domestique ?

Esprit

Esprit – On identifie souvent la violence au hooliganisme. Mais comment le définiriez-vous ?

Patrick Mignon – Dans un premier temps, il s’agit d’un terme générique qui recouvre l’ensemble des désordres que l’on voit apparaître dans les stades de football, à partir de la fin des années 1950 et du début des années 1960 en Grande-Bretagne. Ces désordres peuvent être aussi bien des querelles d’ivrognes que des bagarres entre bandes de supporters ou encore des envahissements de terrain. Mais il s’agit toujours de violences physiques ou de vandalisme lorsque l’on parle de l’hooliganisme à cette époque-là : les deux manifestations principales sont la destruction de train ou de sièges dans un stade et les bagarres entre des supporters. Puis ces désordres vont se répandre petit à petit dans tous les pays d’Europe et dans les pays du monde (ceci dit, ils existaient déjà en Argentine). Aujourd’hui, on peut considérer que le mouvement d’expansion du football à l’ensemble de la planète s’est accompagné un peu partout du développement de désordres de ce type avec des niveaux de gravité plus ou moins importants.

L’hooliganisme est-il une maladie anglaise qui se propagerait par contagion ou est-ce un phénomène qui est plus profond ?

P. Mignon – C’est un phénomène qui est plus profond que la simple imitation, mais qui a d’abord une origine anglaise, et écossaise, comme le football qui a lui-même une origine anglaise. Il existe bien dans la culture populaire, aussi bien en termes de sport qu’en termes de comportements liés au sport, des modèles anglais qui peuvent être exportés par les supporters en déplacement ou importés par des admirateurs. Il s’agit sans aucun doute d’un phénomène profond qui nous fait nous interroger sur la manière dont les sociétés se retrouvent confrontées à des questions comme la mobilité sociale, la construction des identités collectives, l’incertitude statutaire des jeunes hommes ou encore les nouvelles formes de politisation.

Mais le terme hooliganisme ne peut plus décrire ce qui se passe aujourd’hui, car on doit distinguer deux types de comportements et deux logiques d’action lorsqu’on évoque les désordres dans les stades. D’un côté, on parlera bien des hooligans, les spécialistes de la violence pour la violence. Pour eux, la violence est une activité intéressante en soi, une activité qui fait plaisir, qui permet de rassembler des gens, de définir une situation en créant du désordre, on pourrait dire en dansant sur le chaos. D’un autre côté, les ultras se placent dans une logique très différente. Il s’agit d’associations de supporters qui interviennent pour manifester une revendication portant sur la place des supporters dans le monde du football, en se définissant notamment comme les vrais soutiens du club par leur action organisée au cours du match pour encourager l’équipe. Ces manifestations peuvent prendre des formes de désordre car ce désir de présence se traduit soit par des rapports physiques avec le service d’ordre, par exemple ; soit par le déploiement des banderoles porteuses de slogans hostiles ou moqueurs vis-à-vis des dirigeants du club ou des adversaires, des drapeaux ou des fumigènes, toutes choses qui, selon les législations nationales, seront considérées comme des délits ou seront acceptées ou tolérées. Mais elles vont constituer des foyers d’agitation sur lesquels médias ou pouvoirs publics vont s’interroger pour savoir s’ils sont dangereux, s’ils sont susceptibles de provoquer des catastrophes ou s’ils vont remettre en cause l’ordre public.

En d’autres termes, il y a une violence qui n’aurait d’autre signification qu’elle-même, comme les casseurs qui viennent pourrir les manifestations pour exercer de la violence. Et il y aurait l’apparition d’une forme de militantisme dans le « supportérisme ».

P. Mignon – Le « supportérisme » a développé avec l’association des ultras une forme de militantisme. Une association de supporters ultras peut très bien être comparée à un syndicat ou à une association de défense des droits des consommateurs de spectacle sportif par exemple. Malgré des distinctions nécessaires dues à des sensibilités différentes entre les diverses associations, il s’agit bien d’un mouvement organisé en vue d’une cause qu’il essaie de défendre.

Pourtant, au point de vue juridique, tout ce que l’on vient de décrire correspond à autant de délits.

Christophe Pettiti – Tout à fait. Il faut revenir sur la distinction entre le hooliganisme et le phénomène des ultras. On pourrait dire que le hooliganisme n’a aucun rapport avec le sport. Il utilise l’enceinte sportive pour manifester une volonté de violence, une volonté de destruction ; tandis que les ultras utilisent davantage le sport. Ils vont vouloir s’identifier dans la pratique du football, comme partie prenante à ce jeu, qui n’est pas sur le terrain mais qui est autour du terrain, dans le stade. Ils vont manifester leur appartenance à ce phénomène et utiliser éventuellement la violence pour s’exprimer, le lieu d’expression étant le stade. Le rôle de la loi, face à deux phénomènes différents, est lui-même distinct. On peut éventuellement traiter les hooligans sur la base du droit commun : ils commettent une infraction dans un stade ou aux abords d’un stade comme ils commettraient une infraction à cent kilomètres de ce stade, une infraction de violence traditionnelle. Les ultras, eux, sont dans le stade et commettent des infractions spécifiques dans le stade. Ils sont plus intéressés à être dans cette enceinte qu’à l’extérieur de l’enceinte.

P. Mignon – Il y a dans les stades une partie des personnes présentes qui se moquent du football, tant parmi les hooligans que parmi les invités des loges. Le hooliganisme est tout de même lié au sport. Quand on parle de hooligans, il s’agit aussi de supporters, même s’ils se situent au-delà des attitudes ordinaires des supporters, même si certains, par exemple ceux qui appartiennent à diverses mouvances d’extrême droite, voient le stade comme un lieu d’agitation politique. Dans la culture de soutien aux équipes de football qui s’est développée depuis maintenant une quarantaine d’années, les supporters sont en concurrence les uns avec les autres et certains groupes vont chercher à se définir comme étant les plus radicaux. On a là des mécanismes bien connus des sociologues de distinction, de création d’avant-garde, de différentiation d’avec d’autres groupes présents dans les stades, le public ordinaire ou les autres groupes de jeunes supporters. Les hooligans ont un rapport au sport car ce sont aussi des supporters. Ils jouent au foot, aiment une équipe, sont affiliés à une équipe, mais ils ont travaillé cet amour de l’équipe à travers la mise en place d’un type de relations qu’ils entretiennent avec d’autres supporters, celui de l’affrontement violent pour lui-même. Être hooligans, c’est pouvoir dire que l’on a, par son action, défini ce qui s’est passé ce jour-là, notamment le déploiement d’un dispositif policier important ou les discours de la presse. Les hooligans créent l’événement.

Ne paie-t-on pas, par la naissance des ultras, le phénomène de starisation, qui a coupé le lien entre une cité, des supporters et leur équipe, qui était relativement homogène ou en tout cas plus homogène autrefois et qui aujourd’hui devient du star-system ou du show-biz ?

P. Mignon – C’est en effet une interprétation que l’on a très vite donnée dans les années 1960. Certains ont expliqué alors qu’il y avait désordre car les supporters se sentaient de plus en plus exclus du club de football et éloignés des joueurs. Au lien organique entre un club, une équipe, les joueurs et un territoire s’opposait une entreprise soucieuse d’intérêts commerciaux et non de représenter une communauté. Et ce processus n’a fait que se développer dans les deux dernières décennies avec la médiatisation ou la libre circulation des joueurs. Il y a une grande part de vérité dans cette analyse dans la mesure où la possibilité pour les supporters de développer des stratégies qui leur soient propres, de s’autonomiser par rapport aux enjeux du match, de se poser indépendamment des clubs voire contre eux, vient du fait qu’ils se retrouvent effectivement face à un club qui est devenu une entité plus difficile à identifier, entre club local et élément de la stratégie d’un groupe audiovisuel, et dans laquelle se mettent en place des stratégies de pouvoir qui dépassent le football puisqu’il s’agit de stratégies industrielles. Les supporters accroissent leur authenticité par rapport à des dirigeants, souvent changeants, et ils accroissent aussi leur pouvoir puisqu’ils apparaissent comme ceux qui assurent la vraie continuité du club. De même, ils peuvent avoir vis-à-vis des joueurs, dont ils recherchent souvent malgré tout la proximité, un rapport plus extérieur si ceux-ci apparaissent se conduire comme des mercenaires.

Ce qui devrait être une fête de l’égalité et de la règle tourne en une sorte de caricature de l’inégalité et de la corruption.

P. Mignon – Il ne faudrait pas faire un tableau idéal du football d’avant. Le football est un sport professionnel dès son origine et les questions de corruption ont toujours existé. Mais les années 1960 marquent un tournant dans l’évolution du public. Jusqu’aux années 1950, le public du football est un public populaire, qui rassemble tous les âges, pratiquement toutes les classes sociales (c’est moins vrai en Angleterre où le football est très ouvrier). Les gens vont au stade et c’est une sorte de célébration de leur ville, de leur quartier, de leur classe sociale. Dans les années 1950 et le début des années 1960, en Angleterre qui est un des modèles de l’engouement pour le football, ce public-là quitte les stades. Il va s’occuper de son logement, de sa voiture, faire du bricolage… regarder la télé. C’est ce qu’on appelle accéder au confort moderne. Le stade alors laisse des espaces dont les jeunes prennent possession. C’est-à-dire que l’on assiste dans le football à la même chose que ce qui se passe dans la musique. Les hooligans sont, en quelque sorte, les teddy boys du football, une subculture délinquante dans la culture nationale. Ce mouvement s’est produit, avec quelques années de décalage, dans tous les pays. Mais ce qu’on appelle « âge d’or du football », c’est-à-dire une époque où les stades sont pleins et les foules pacifiques, correspond à des moments de l’histoire des sociétés où ce qui domine est le sentiment d’appartenir à une société qui construit progressivement l’égalité et assure la promotion collective des classes populaires. La situation présente nous renvoie à tous les changements des dernières décennies, de l’organisation du travail à celle de l’espace urbain.

C. Pettiti – En effet, on allait au stade en famille jusqu’aux années 1960 en Angleterre. En France, beaucoup plus tardivement. Par rapport au phénomène star-system, on peut constater que les phénomènes de violence, des hooligans, ultras ou autres, sont propres au football. On ne constate pas ce phénomène de violence, ou en tout cas certainement pas avec une telle ampleur, dans les autres sports. Il n’affecte pas le rugby par exemple. Ce qui prouve bien qu’il y a un lien très fort entre le star-system, le caractère professionnel du football, sa diffusion, tous les produits qui entourent le football et l’attrait de la presse, du public en général pour un match de football. Nous sommes dans une enceinte qui va être vue et on a besoin d’être dans une enceinte où l’on peut être vu. Il s’agit peut-être d’ailleurs de la seule enceinte où un citoyen va pouvoir manifester son importance. Cependant, ce phénomène doit être relativisé. Tous les ultras ne sont pas violents. Dans un stade, la très grande majorité des supporters sont non violents, mais effectivement la presse est attirée par ce phénomène de violence, qui se manifeste de manière très particulière.

Pourquoi le football est-il spécialement touché ? Pourquoi ne voit-on pas de problème de hooliganisme à Rolland Garros par exemple ?

P. Mignon – Il faut d’abord refuser certaines contre-vérités. On trouve des récits de matchs de base-ball à New York à la fin du xixe siècle qui sont des batailles rangées entre supporters parce que les clubs de base-ball identifient à New York différentes communautés. Ensuite, un pays comme la Grèce, où le basket est extrêmement populaire, connaît des phénomènes identiques dans ce sport. La question est donc celle du sport le plus populaire, du sport de référence dans chacun des pays. Le football est en Europe ce sport de référence, le sport le plus populaire, le plus pratiqué et le plus regardé. Le football pose donc la question du recrutement de son public, par rapport aux autres sports que sont le rugby ou le tennis. Le tennis rassemble un public de classes moyennes, il est plus diplômé et on peut donc voir dans ses amateurs des gens pour lesquels le rapport au corps, à la violence physique est un rapport de distance, où la « civilisation des mœurs » est la plus accomplie. Mais ce n’est pas qu’une question de recrutement social. Par exemple, on peut considérer que les foules du rugby sont pacifiques parce que le rugby est un monde d’interconnaissance. Lors d’un match de rugby international ou d’une finale de championnat de France, cela évolue sensiblement depuis quelques années, on peut dire que tous les gens dans la tribune se connaissent. Ce sont des personnes qui appartiennent à une association, qui ont joué dans un club, qui sont entraîneurs, joueurs ou parents de joueurs. C’est une foule dans laquelle il y a de ce fait un contrôle social extrêmement fort. Si quelqu’un dérape, le contrôle social joue. Au contraire, dans la foule du football, l’interconnaissance n’existe plus, en tout cas aujourd’hui, seuls les groupes de jeunes supporters organisés se connaissent. Les autres membres du public n’ont pas de liens entre eux, en dehors du fait de se retrouver dans un stade. Les mécanismes de réaction, de constitution de groupes de pression à l’intérieur vont jouer sans que le contrôle social spontané puisse opérer.

Mais, ce que vous nous décrivez là, c’est la société tout entière. Ce processus d’affaiblissement du contrôle social dans nos sociétés démocratiques est identique.

P. Mignon – C’est un des mérites du football que d’avoir montré et grossi certains traits des évolutions sociales. D’ailleurs, à Roland Garros, lors de la demi-finale française de juin 2005, j’ai été étonné par cet épisode où l’arbitre a refusé de descendre pour vérifier si une balle était faute ou pas faute. On a pu constater que le public a manifesté son mécontentement debout, presque criant à l’encontre de l’arbitre pendant près de cinq minutes. Ce même incident n’aurait pas pu avoir lieu dans le cadre du tennis il y a dix ans, car ce n’était pas le même public. Il s’agissait d’un sport moins démocratique, moins ouvert aux différentes classes. On peut constater aussi une volonté du public du tennis d’être acteur, alors qu’il ne l’était pratiquement pas auparavant.

On peut parler de la naissance d’un pouvoir supporter.

P. Mignon – Oui, en tout cas, dans le football, cela est certain. Les supporters mobilisent chaque week-end une bonne partie du stade. Ils constituent les troupes les plus fidèles en étant régulièrement présents dans le stade, en se déplaçant pour soutenir leur équipe à l’extérieur. On pourrait parler de professionnalisation du « supportérisme » car c’est un travail qui va se dérouler sur l’ensemble de la semaine pour préparer les banderoles, les chants, organiser les déplacements… Les supporters sont présents systématiquement et ils revendiquent d’être reconnus comme tels. Ils ont un pouvoir dans le sens où s’ils décident de ne plus applaudir une équipe et que l’on voit plusieurs milliers de spectateurs qui font grève des applaudissements, on se retrouve dans un stade qui, d’un seul coup, perd toute une partie de son ambiance. Or, aujourd’hui, dans un football spectacle, il est difficile de montrer l’image d’un stade froid. Ils ont même dans certains clubs une vraie influence sur les dirigeants, à Marseille, en Italie ou en Espagne.

Et pourtant le rôle économique des entrées et des supporters baisse incroyablement dans l’économie du football.

P. Mignon – Un grand avant-gardiste du football, Silvio Berlusconi, avait franchi le pas : il disait qu’il n’avait pas besoin de spectateurs pour gagner de l’argent, seulement des téléspectateurs et des droits télévisés. Les spectateurs auraient servi pour l’ambiance et pour l’image et, on peut l’imaginer, comme récompenses pour avoir une influence politique. Ceci dit, les clubs solides, Manchester United ou Barcelone, sont aussi les clubs qui ont des spectateurs nombreux et fidèles.

C. Pettiti – On peut difficilement imaginer que le football ait autant d’attrait sans spectateur dans le stade. Même si, économiquement, la vente de billets n’est plus nécessaire, les supporters sont indispensables pour l’activité économique. Un stade sans spectateur, lorsque cela arrive par des interdictions de la Fifa, de l’Uefa ou des ligues, est une véritable défaite économique pour le club.

P. Mignon – On peut ajouter que le spectateur est aussi la possibilité, pour une entreprise ou pour le club, de développer des activités annexes en particulier la vente des produits dérivés. Il permet également de créer une force de pression, dans le rapport de force qu’il peut y avoir entre un club de football – en tant qu’entité sportive avec sa propre logique – et la municipalité et les intérêts d’investisseurs. Si l’on prend le cas de Manchester United, Rupert Murdoch voulut racheter, en 1998, le club, les supporters se sont opposés et ont obtenu gain de cause auprès de la commission chargée de surveiller les opérations de rachat. Aujourd’hui, il a été racheté par Glazer, un homme d’affaires américain spécialiste des coups de rachats et de reventes d’entreprises. Les supporters n’ont pas pu s’opposer, mais ils restent une force qui, avec d’autres actionnaires, pourraient s’opposer à lui.

Les supporters peuvent-ils créer une force politique ? Quel rôle celle-ci va-t-elle jouer vis-à-vis de la violence ? Est-elle capable d’instrumentaliser la violence ?

P. Mignon – Pour un certain nombre de personnes, le fait que des personnes puissent se réunir pour faire pression est en soi une violence intolérable. Normalement, dans le monde idéal du sport, il ne devrait pas y avoir de personnes qui se rassemblent pour obtenir des avantages. Il y a une histoire de l’extrême droite dans les stades qui est une histoire des tentatives d’instrumentaliser la violence. Cependant, on peut considérer que les associations de supporters sont des instruments de régulation de la violence. Elles peuvent certes éventuellement l’utiliser, dans le cas du rapport de force avec la police ou avec les stadiers par exemple, mais cela est rare. En revanche, les associations de supporters ont souvent un rôle régulateur, canalisateur et pacificateur. Elles s’organisent autour d’activités de socialisation : organiser des choses ensemble, chanter, faire des tifos (c’est-à-dire organiser un spectacle lors d’un match comme, par exemple, déployer des banderoles ou dessiner avec des papiers des monuments de la ville). Ces activités détournent de la violence. À travers la manifestation d’une collectivité, « c’est nous qui organisons », se trouve une forme de contrôle de la violence potentielle. Quant à la force politique, il est certain que les supporters ont un pouvoir plus ou moins important selon les clubs. Par contre, au niveau national, il faudrait qu’ils surmontent toutes leurs divisions qui proviennent de leur attachement à des clubs différents ou aux sensibilités politiques divergentes. Cela s’est pourtant fait en Angleterre, mais il a fallu les deux traumatismes du Heysel, en 1985, et d’Hillsborough, en 1989.

Pouvez-nous nous expliquer quels sont ces dispositifs mis en place pour contrôler la violence dans les stades ?

C. Pettiti – Les premiers dispositifs ont été pris en Europe à partir des années 1985 et surtout à partir du drame d’Heysel. Le premier dispositif a été la Convention européenne sur les violences et les débordements de spectateurs lors des manifestations sportives et notamment de match de football. Cette convention a été adoptée au sein du Conseil de l’Europe (aujourd’hui quarante-six États). Elle donne aux États des lignes directrices, afin d’encadrer les manifestations sportives et de football de manière à assurer la sécurité dans les stades, d’encadrer les supporters par un certain nombre de mesures mises en place par un comité de prévention (le comité permanent de la Convention européenne mis en place au sein du Conseil de l’Europe). Ce comité élabore des normes à partir d’une réflexion de droit comparé, fondé sur l’expérience de ce qui se passe dans les différents pays. Il préconise, à partir des expériences réussies, un certain nombre de normes à respecter pour organiser une manifestation dans un stade ouvert ou fermé.

Quels sont les instruments, juridiques ou non, pour contrôler la violence ?

C. Pettiti – La Convention laisse les États assez libres sur les instruments juridiques. En revanche, elle donne davantage d’exemples pratiques pour l’organisation. Être assis ou debout est un premier exemple d’organisation. Être assis est-il un facteur de réduction de la violence ? Si les spectateurs sont assis, on peut constater une certaine culture de rester assis, pour ne pas déranger, en se levant, celui qui est derrière. Au contraire, si les spectateurs sont debout, ils vont se resserrer progressivement, créant un phénomène de foule, qui va pouvoir être la cause d’un accident, en dehors de toute manifestation de volonté de violence.

P. Mignon – Deux logiques doivent être distinguées selon le problème qu’on pose. D’un côté, celui de la violence : comment peut-on l’expliquer et comment y remédie-t-on ? Par le contrôle policier et par le contrôle de la stature (assis plutôt que debout, par exemple) ? D’un autre côté, on a le paramètre de la sécurité, lié aux deux grands traumatismes dans le football européen contemporain. Le premier est le Heysel : des hooligans, certes, mais aussi un stade dans un état pitoyable avec un dispositif de maintien de l’ordre également pitoyable provoquant trente-neuf morts, alors qu’il n’aurait dû y avoir que quelques blessés. L’autre, Hillsborough en Angleterre, où plus de quatre-vingt-dix personnes meurent écrasées, parce que les stades sont vétustes et parce que l’on a organisé la gestion de la foule dans la perspective de l’action des hooligans et non du comportement de foules de supporters passionnés. Les deux logiques doivent donc être croisées : il faut à la fois lutter contre les personnes violentes et assurer la sécurité au spectateur de football. Le football ne peut pas se permettre d’être mis à l’index avec des catastrophes produites par des stades vétustes et, en tant que grand marché en développement, il doit se mettre dans une logique de spectacle, de spectateur, de consommateur de spectacle.

Ainsi, on peut voir cette tentative des Anglais de faire un contrôle de la violence par le marché.

P. Mignon – L’Angleterre est le pays qui a été le plus touché par la violence dans le football. Elle réagit par des mesures pénales et des contrôles policiers sophistiqués. Mais, après Hillsborough, les autorités politiques – Margaret Thatcher joue un grand rôle – vont considérer qu’une des manières de civiliser le stade est de transformer la définition du sport. On ne va plus dire que le stade est la propriété des spectateurs, que c’est un lieu de la culture populaire. Le club de football doit devenir une entreprise de spectacle proposant le meilleur service possible, donc des stades modernisés, des places assises, de la sécurité sur le terrain, de meilleurs joueurs… Avec l’augmentation du coût d’accès au stade, le public va changer, il sera moins jeune, plus « affluent » et la transgression de la loi coûtera financièrement cher aux individus : pas une simple amende ou quelques jours en prison, mais elle va leur coûter l’abonnement dont le prix augmente chaque saison car, en cas de comportements violents, l’abonnement est retiré par le club. Cette politique est possible parce qu’il y a une file d’attente importante de personnes qui veulent prendre un abonnement. On a donc bien une régulation qui articule le marché et le pénal.

Quelle est l’approche adoptée en France ?

C. Pettiti – On a suivi un peu les exemples anglais et du Conseil de l’Europe sur ces questions. La première réaction législative a été la loi Alliot-Marie de 1993, qui est aussi un peu consécutive à l’incident qui avait eu lieu au parc des Princes entre le Psg et Caen où des policiers avaient été mortellement agressés. Mais cette loi était déjà en préparation depuis un certain temps. Des mesures de prévention et de sanction sont prises dans différents cadres. Des mesures de prévention sont prises pour accueillir les supporters et les contrôler, pour prévenir les mouvements de foule dans les stades. Mais des mesures de prévention sont également prises pour surveiller les supporters : par exemple installer des vidéos surveillance ou mettre des policiers en civil dans les tribunes.

Ce qui est intéressant, c’est qu’aussi bien en Angleterre qu’en France, on va avoir recours à l’infiltration et au renseignement.

C. Pettiti – Tout à fait. Cette technique de renseignement et d’infiltration est également en place sur un plan européen et sur le plan mondial pour les manifestations internationales. Dans une manifestation comme l’« Euro », la coopération des services de police des pays participants est très forte. Par exemple, des conventions bilatérales spécifiques ont été signées entre la Belgique et les Pays-Bas pour l’Euro 2000, pour mettre en place un certain nombre de mesures sécuritaires. Ainsi, deux cents policiers des différents pays du continent européen étaient présents là où des spectateurs pouvaient arriver, soit aux Pays-Bas soit en Belgique. Il y avait une mesure de coopération internationale policière de manière à prévenir les mouvements de foule et de manière à identifier les spectateurs dangereux. D’où le rôle ici des associations. Elles permettent d’accueillir le spectateur, mais elles coopèrent aussi dans une certaine mesure avec les services de police. En plaçant le supporter dans une association, on délimite qui est le spectateur « normal » (non violent). Celui qui ne sera pas dans l’association, qui ne fera pas le voyage pour aller à Turin voir un match de football avec l’association sportive et qui utilisera d’autres trajets et d’autres moyens de transport sera peut-être un spectateur hooligan, un spectateur « suspect ».

Avant d’en venir à la pénalisation et à la création de délits spécifiques, pouvez-vous nous expliquer qui sont les stadiers ?

C. Pettiti – Les stadiers ont dû être mis en place pour la Coupe du monde en France. Ils viennent d’une expérience britannique, les stewarts. Le Conseil de l’Europe a ensuite adopté une recommandation pour tous les pays membres pour mettre en place ces stadiers. Il s’agit d’agents civils et non pas d’officiers ou d’agents de police judiciaire, qui sont recrutés par les organisateurs des manifestations sportives.

P. Mignon – Il faut distinguer deux types de stadiers : ceux qui viennent des sociétés de sécurité et ceux qui sont recrutés au coup par coup pour assurer des tâches comme le renseignement, l’orientation des personnes, les premiers secours. Le monde des stadiers est assez hétérogène. Ils peuvent avoir des fonctions très différentes. S’ils viennent d’une société de sécurité, le rapport avec les supporters sera un rapport de force ; alors que s’ils sont présents en tant qu’accompagnateurs, la relation pourra être plus pacifié. Mais là encore il faudrait faire de nombreuses distinctions selon les pays dont on parle.

C. Pettiti – Le stadier n’a aucun pouvoir de police, alors que l’agent de sécurité va être doté progressivement, en France, de pouvoirs de police, notamment au titre de la loi de 2003 de Nicolas Sarkozy. La puissance publique délègue à des agents de sécurité employés d’entreprises privées un certain contrôle de police de l’entrée dans les stades. Le stadier a, lui, surtout un rôle d’orientation.

P. Mignon – On a pu avoir la tentation de faire passer des gens violents de l’autre côté de la barrière, parce qu’ils avaient une familiarité avec des hooligans ou parce qu’on pouvait acheter la paix.

Dans quelle mesure des droits fondamentaux ne sont-ils pas mis en cause par ces mesures ?

C. Pettiti – Ce qui est très particulier dans cet environnement juridique du stade de football, c’est que l’on soumet le spectateur à un nombre de règles presque dérogatoires au droit commun. Le spectateur, qui entre dans un stade pour voir un match de football, est susceptible d’être beaucoup plus contrôlé qu’en ville : contrôle d’identité, palpation, contrôle de son véhicule, vidéosurveillance. Les phénomènes de violence ont été un moyen de soumettre le spectateur à un contrôle sécuritaire qu’il accepte.

Ce qui est très frappant c’est de voir que pour un problème absolument éloigné du terrorisme, on mobilise le même vocabulaire et pratiquement les mêmes techniques policières : la carte d’identité, le vocabulaire de la guerre, la fouille, et puis les no flight lists, les listes d’exclusions de passagers sans raison. On a finalement des représentations à la fois mentales et institutionnelles assez identiques.

C. Pettiti – Les mesures de prévention mises en place dans les stades ne sont pas tellement différentes des mesures de prévention qui ont été mises en place, après le 11 septembre, dans les aéroports notamment.

P. Mignon – La question de la carte d’identité en Angleterre se repose aujourd’hui par rapport au terrorisme, mais elle a été posée dans un premier temps à propos de la question de l’hooliganisme. L’hooliganisme suscite un type analogue de représentation : il s’agit d’une puissance internationale, qui a des ramifications, ce sont des forces occultes qui peuvent agir là où elles veulent quand elles veulent. Il faut donc se donner des moyens particuliers pour lutter contre ce danger et donc des dispositifs qui vont parfois au-delà du droit commun ou des traditions.

Ces dispositifs sont motifs à une intensification de la coopération policière.

C. Pettiti – On peut parler de coopération policière nationale, européenne et internationale. L’Union européenne adopte aussi des recommandations visant à encourager les États à diffuser des plans de manifestation internationale, diffuser des informations précises sur les supporters, les associations de supporters et sur les supporters susceptibles d’être dangereux. Bien qu’il n’y ait pas de coopération européenne de justice, une coopération policière et de la justice s’est développée en matière de football.

Pour continuer la comparaison, certes fragile, on peut citer le rôle attribué à la télévision. On dit souvent que la télévision parle trop des incidents. Elle devrait davantage parler des matchs qui se passent bien ou même ne pas parler du tout des incidents.

P. Mignon – Cela nous ramène à la starisation. Une deuxième piste explicative, qui lui est intimement liée, est celle de la médiatisation. Le hooliganisme est une question médiatique sous deux aspects. D’un côté, il s’agit d’un problème intéressant pour les médias, les journaux, les tabloïds. De l’autre, pour les supporters eux-mêmes, la télévision devient une scène et les groupes, hooligans ou ultras, recueillent tous les témoignages médiatiques de leur activité. Le grand débat qui a eu lieu en Angleterre ou en Allemagne, au moment du pic de la crise, était de savoir si l’on devait parler ou non du hooliganisme, le fait même d’en parler faisant de la publicité au phénomène. On peut se demander, dans le cas de l’Angleterre, si le fait qu’il y a moins de hooliganisme est la conséquence d’un consensus pour ne plus en parler ou si le problème a été effectivement éradiqué.

Une autre dimension importante est celle des violences symboliques : le racisme dont on entend de plus en plus parler y compris en France, et la suspicion d’un extrémisme de droite parmi les hooligans.

C. Pettiti – Effectivement, on en parle. Mais il faut opposer un élément plus positif : le sport est un lieu d’intégration, qu’il soit amateur ou professionnel. Lorsque l’on regarde la composition et l’origine des footballeurs de l’équipe de France et de certaines autres équipes européennes, la question du racisme ne se pose pas. Est-ce que l’on parle de Zidane comme quelqu’un de la seconde génération ou de Platini comme quelqu’un qui a des origines italiennes ? Dans son livre, Christian Bromberger1 compare les associations de supporters à Naples, à Turin et à Marseille. Il cite l’équipe de France en 1990 et dresse l’origine nationale de tous les tricolores : on constate une origine pluriethnique, plurinationale. Il y a évidemment un phénomène de racisme, qui provoque parfois des incidents très spécifiques et contre lesquels il faut prendre des mesures spécifiques, mais il faut les relativiser.

P. Mignon – Il faut distinguer les équipes nationales et les équipes de club. Les manifestations de racisme concernent essentiellement les équipes de club, même s’il existe des spécialistes du racisme comme M. Le Pen, qui considère qu’il y a trop d’Arabes et de Noirs dans l’équipe de France. Deux logiques jouent au niveau des clubs. Premièrement, des éléments d’extrême droite vont profiter de la tribune pour manifester leur racisme par différents moyens. Ces manifestations ont plus ou moins d’importance selon les pays ; elles sont proportionnelles au poids d’une extrême droite raciste parmi les supporters ou de l’existence d’une xénophobie socialement acceptée. Mais, deuxième aspect, le football se définit comme deux équipes qui s’opposent donc aussi des supporters qui s’opposent. Le clivage fondamental du foot est celui entre « nous » et « eux ». Or, ces équipes de club sont composées de gens de toutes les nationalités. « Eux » se voient attribués tous les défauts qu’on pourra tirer de la composition de leur équipe et s’il y a des joueurs de différentes nationalités ou races, ils peuvent être déconsidérés, comme les autres membres de l’équipe, en utilisant les éléments ethniques. En général, en tout cas en France, cet aspect relèvera plus du jugement privé que de la manifestation publique. On retrouve ces mêmes questions si on parle de la violence dans le football amateur. Par exemple, quand une équipe de banlieue se déplace dans la France profonde, on va avoir le choc d’une équipe multiraciale se retrouvant face à une équipe peut-être plus blanche. Certains spectateurs vont pouvoir alors manifester leur réticence à voir « les campagnes envahies par les banlieues » et exprimer leur hostilité. Mais, on peut aussi se retrouver sur des terrains de banlieues où deux équipes pluriethniques vont utiliser également la déconsidération raciale pour mettre la pression sur l’autre ou s’inscrire dans les rivalités communautaires.

Y a-t-il un effet bénéfique à la violence pour les « eux » ou « nous », un effet intégrateur ?

P. Mignon – Le problème est très compliqué. Le fait d’être avec « nous » est un signe d’intégration. On voit bien comment cette question peut fonctionner dans les collèges : qu’est-ce qu’on peut dire quand c’est nous qui le disons ? Et qu’est-ce que « eux » ne peuvent pas dire sur nous-mêmes ? Cependant, on peut considérer que cet effet intégrateur est négatif car il renvoie à un petit groupe qui se constitue : le groupe d’une bande, le groupe d’un quartier, le groupe d’une équipe de foot. Mais le football fonctionne aussi de cette manière, à travers l’étagement de différents niveaux d’intégration. Des petits groupes, on peut ensuite passer au-dessus des différences. On peut peut-être parler d’un passage, d’un bizutage, d’un rituel d’intégration.

Mais ce passage des petits groupes aux grands groupes et au groupe national se fait-il ? Après qu’eut été sifflée La Marseillaise au Stade de France, lors du match amical France-Algérie du 6 octobre 2001, on a créé une incrimination spécifique, qui concerne les insignes nationaux.

C. Pettiti – Une partie du Parlement a considéré qu’il était nécessaire de mettre en place un dispositif pénal spécifique. Je n’ai pas connaissance d’une seule décision concernant cette incrimination spécifique, peut-être parce qu’il n’y a pas eu à nouveau d’incident. Le droit pénal n’est pas le moyen de répondre à un phénomène social. Il sanctionne un individu à un moment précis, mais il ne peut pas être un instrument du changement social. En revanche, le législateur a peut-être voulu manifester que l’attachement à la nation était important et sanctionner cette violation. Mais la sanction en tant que telle ne fera pas disparaître le phénomène social.

P. Mignon – Mais qu’en est-il du phénomène qu’on prétend toucher, comme, par exemple, l’insulte contre les homosexuels ou contre les joueurs noirs ? Le phénomène relève aussi d’un autre type de régulation que celui de la loi. Cela implique d’autres types de dispositifs, qui restent à imaginer.

Quels régulateurs de violence pourrait-on imaginer qui ne passeraient pas par cet instrument qu’est le droit pénal, par ailleurs assez inefficace en réalité s’agissant de foules aussi importantes ?

P. Mignon – On peut prendre certaines idées chez les Anglais, malgré le côté désagréable qu’ils ont de pousser au libéralisme et à la pénalisation et l’aspect marketing qu’elles comportent. Par exemple, une idée intéressante serait de voir comment le club peut être défini comme une entité dotée d’une responsabilité sociale, en tant que club réunissant du monde, les gens habitant telle aire géographique. On ne serait pas seulement dans l’univers d’un spectacle dans lequel il faudrait faire régner l’ordre, mais dans un univers dans lequel les différents acteurs (la direction du club, la mairie, les supporters) se mettent d’accord pour faire vivre ensemble durant quatre-vingt-dix minutes quelques dizaines de milliers de personnes avec un retentissement sur la vie quotidienne parce que le club de football est reconnu comme une des institutions locales. Ce serait un fonctionnement au consensus entre les différentes parties concernées. Nous ne sommes actuellement pas, en France, dans ce type de logique, mais ce serait intéressant à explorer.

C. Pettiti – Les associations sont peu présentes. Les clubs jouent un rôle très important. Ils ont des obligations très importantes, qu’ils n’assument probablement pas. Il y a une nécessité pour le club de travailler avec les associations de supporters de manière à avoir une coopération qui permette d’éviter les phénomènes de déviance.

On peut parler d’intégration politique entre les associations de supporters, les clubs et la municipalité.

C. Pettiti – Les clubs ont souvent voulu écarter les phénomènes de violence de hooliganisme à l’extérieur du stade. En effet, ils ont une responsabilité juridique et financière. Si le service d’ordre est d’abord mis en place par l’État, la prise en charge et les dépenses sont répercutées sur les organisateurs. En évacuant à l’extérieur du stade et de son environnement les phénomènes de violence, le club n’est plus responsable. Cela a peut-être été une erreur.

P. Mignon – Un exemple intéressant est l’Allemagne. Il s’agit d’un pays où les hooligans sont très durs, mais où les stades n’ont jamais désempli, signe que les désordres des stades ne sont pas suffisamment importants pour décourager les spectateurs, à la différence de l’Italie. Ce pays a une position assez lucide sur la question. Les hooligans sont dans le stade, car il est très pratique, c’est reconnu comme tel par la police, qu’ils soient là plutôt qu’ailleurs. En France, on considère qu’il s’agit d’une minorité qu’il faut éradiquer, mais c’est ce qu’on dit depuis presque trente ans maintenant. En Allemagne, on considère que l’on peut non seulement surveiller cette minorité, mais aussi l’intégrer. Il s’agit d’une conception intégratrice : on doit garder tout le monde au sein de la société. Il s’agit aussi d’une vision en termes de réduction des risques et non une vision éradicatrice : le problème est de faire en sorte que ceux qui pourraient basculer dans le hooliganisme en soient détournés selon différentes approches éducatives. Cette vision sous-tend une dimension politique du football, une conception de la société vue à travers le football (c’est aussi le cas en Angleterre), qui ne se retrouve pas en France quand on parle de football. Elle est aussi le fruit d’une démarche systématique face à un problème social : identification d’un problème comme celui de la violence dans le football ; réunion de tous ceux qui sont concernés : État fédéral, police, clubs, villes et Länder, experts (travailleurs sociaux et universitaires) pour élaborer un diagnostic : est-ce grave ? qu’est-ce qui est grave ? qu’est-ce qu’on cherche ? faut-il une nouvelle loi ou plutôt un dispositif national ? etc. Le résultat c’est la définition d’un plan national de sécurité, mis en place à la fin des années 1980, qui prévoit que dans toutes les villes où existe un club de première division il y aura un dispositif, appelé Fanprojekt, regroupant la ville, la police, le club pour mettre en place les dispositifs de répression et de prévention. On verra comment se déroulera la Coupe du monde en Allemagne, mais on peut déjà constater que ce pays a engagé beaucoup d’initiatives pour créer de la convivialité lors de cette compétition.

  • *.

    Cet entretien est repris de l’émission « Le Bien commun », animée et produite par Antoine Garapon, diffusée sur France Culture le 18 juin 2005.

  • **.

    Patrick Mignon, sociologue de l’Institut national des sports et d’éducation physique (Insep), est l’auteur d’un très grand nombre d’articles et d’ouvrages sur le sport, dont la Passion du football (Paris, Odile Jacob, 1998). Christophe Pettiti est avocat au barreau de Paris ; il a rédigé la rubrique « Spectateurs et supporters, problèmes de sécurité » dans le Dictionnaire permanent du sport.

  • 1.

    Christian Bromberger, le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1995 (rééd. 2001).

PETTITI Christophe

Patrick Mignon

Il travaille sur la sociologie du sport à l’INSEP (Institut national du sport, de l’expertise et de la performance), s’intéressant notamment aux notions de performance et de spectacle sportifs. Il a notamment participé à L’histoire du sport en France : de la Libération à nos jours (Paris, Vuibert, 2007).

Dans le même numéro

Devant la peinture, Daniel Arasse
De la renaissance italienne à Manet et Cindy Sherman
Le regard de l'historien et la pensée des peintres