Plus de détails  Un des posters édités à l’occasion des Jeux olympiques de Paris de 1900. Il est présenté par la CIO comme le poster officiel de ces Jeux olympiques. Domaine public via Wikimedia
Plus de détails Un des posters édités à l'occasion des Jeux olympiques de Paris de 1900. Il est présenté par la CIO comme le poster officiel de ces Jeux olympiques. Domaine public via Wikimedia

La République et le sport

Qu’elle l’instrumentalise à des fins éducatives ou politiques, la République a longtemps entretenu avec le sport une relation contrariée. Ce n’est que depuis peu qu’elle reconnaît pleinement le rôle qu’il peut jouer dans la vie de la nation.


La France s’apprête à accueillir, à partir du 26 juillet 2024, les Jeux olympiques et paralympiques de Paris. On connaît toutes les bonnes raisons pour lesquelles les nations se portent candidates à l’organisation des grands événements sportifs, notamment les Jeux olympiques, les coupes du monde de football et autres compétitions renommées : quête de prestige ou de reconnaissance internationale par l’excellence de l’organisation et les médailles de ses athlètes, ou encore bénéfices que les dépenses engagées apporteraient à l’économie et au cadre de vie de ses habitants, sans compter le sondage post-événement qui montrera l’existence d’un feel good factor. Bien sûr, l’accueil des Jeux olympiques suscite des controverses, communes à tous les derniers pays organisateurs, des coûts croissants aux effets négatifs sur l’environnement ou sur l’accentuation de la gentrification des métropoles. Pourtant, la France paraît attendre beaucoup de l’édition 2024, si l’on en croit les propos ou les écrits d’acteurs de sa candidature et de son organisation. Des médailles bien sûr, mais aussi un héritage architectural et urbanistique, une transformation socialement positive du territoire régional par la reconversion promise du village olympique, la confirmation de la vocation touristique de Paris. Et au-delà, une fête populaire, l’admiration du monde entier, une nation plus sportive, en meilleure santé et plus unie, un nouveau sens de l’avenir pour la jeunesse grâce au dépassement de l’individualisme, l’engagement dans un nouveau récit national, pouvoir dire « j’y étais ! », pour une France nouvelle1.

Cette thématique de l’élan et de la cohésion n’est ni étonnante, ni nouvelle. Mais l’accent mis, depuis les émeutes de l’été 2023 ou les divers faits divers impliquant des adolescents, sur la nécessité d’introduire plus de sport à l’école pour faire face aux comportements violents de certains jeunes des quartiers « difficiles » renvoie aux propos récents sur le processus ou l’état de « décivilisation » que connaîtrait la France contemporaine. Utilité économique et sociale, utilité politique dans un contexte qui n’est certes pas celui de la France de 1900, quand elle accueillait les deuxièmes Jeux olympiques de l’époque moderne, mais qui est tout aussi dramatique quant aux interrogations sur la cohésion de la société, les menaces extérieures ou la solidité des institutions.

Y a-t-il eu des Jeux olympiques à Paris en 1900 ?

Le gouvernement d’alors ne comptait pas sur les Jeux olympiques pour installer la République, lorsqu’à l’initiative de Pierre de Coubertin, il fut proposé d’en organiser la deuxième édition après leur recréation à Athènes en 18962. À l’époque, la République reste fragile face aux menaces qui la contestent ou qui la minent : le boulangisme, l’affaire Dreyfus, les résistances catholiques au projet laïc, l’opposition des nationalistes ou du syndicalisme révolutionnaire, et l’ennemi allemand. Les pouvoirs publics comptent sur l’Exposition universelle pour montrer la force économique, la créativité des ingénieurs, l’avancée dans l’automobile et l’aviation, et la consistance politique du régime à travers les démonstrations sportives « d’utilité publique » proposées par les sociétés de gymnastiques et de tir, attestant de la vigueur physique et morale retrouvée et de la force du patriotisme. Accessoirement, il y aurait un programme athlétique sur le modèle proposé par le Comité olympique, mais dispersé dans l’espace parisien et sans réelle visibilité. Les sociétés de gymnastique, venues de toute la France, sont organisées depuis 1873 dans une Union des sociétés de gymnastique de France (USGF), dont la devise est « Patrie, courage, moralité », et défilent chaque année pour les fêtes fédérales, nommées aussi fêtes de la régénération nationale, auxquelles assiste de plus en plus régulièrement, à partir de 1889, le président de la République. La France regarde alors plus vers la gymnastique patriotique de Ludwig Jahn, née de la guérilla prussienne contre les troupes de Napoléon et vue comme la racine du succès prussien de 1870, que du modèle sportif du jeu physique régulé inclus dans l’éducation de l’élite britannique des public schools.

L’organisation des Jeux de 1900 oppose ainsi deux façons de mettre en mouvement des corps et de leur utilité respective. La République a choisi la sienne : ce sera une instruction physique représentée par la gymnastique et ses sociétés, inscrite dans l’École avec la constitution des Bataillons scolaires et la formation militaire des instituteurs à la gymnastique et à l’escrime. L’autre option est celle de Pierre de Coubertin et des fédérations ou unions qui regroupent tous ces clubs et associations sportives créés à partir des années 1880 pour pratiquer les sports anglais, l’athlétisme, le football, le hockey sur gazon, le tennis ou, plus français, l’escrime ou la natation. Elles partagent l’idée coubertinienne qui, de ce modèle anglais, fait un programme de revitalisation de la jeunesse, avec son « Rebronzez la France », et défend les vertus d’une activité qui permet de « s’endurcir, se contrôler, s’auto-organiser » et de former des hommes d’action pour la conquête commerciale et coloniale. Elles ont aussi comme souci de protéger le désintéressement de l’engagement sportif, et donc l’amateurisme face à l’existence ancienne des paris, de compétitions décernant des prix ou de champions rémunérés pour participer à une exhibition. Mais les élites républicaines regardent davantage du côté des médecins, des instructeurs militaires ou des ingénieurs pour fonder un programme d’éducation physique. Ce dernier s’adresse moins aux élèves des grands lycées des beaux quartiers parisiens, qui quelquefois sont à l’origine de ces clubs, qu’aux enfants du peuple. Le baron Coubertin est entouré d’aristocrates anglais et il plaide pour une compétition pacifique entre les nations : dans la France de la République et de la revanche, il ne peut guère convaincre.

Une politique des corps redressés

Le sport est donc, pour la République, une affaire politique. Elle veut marquer la puissance nationale, assurer le régime politique menacé, en fortifiant les corps et les esprits. Pourtant, sous la IIIe République, il n’existe pas d’administration spécifique. Les ministères de la Guerre, de l’Instruction publique ont la charge des corps ; le Quai d’Orsay s’occupe, si nécessaire, de la diplomatie sportive. Le sous-secrétariat des Sports créé par le Front populaire s’intéresse aux activités de loisirs, physiques ou culturelles en direction des ouvriers et employés. La naissance d’une administration du sport vient de Vichy et de ses deux commissaires généraux : d’abord Jean Borotra, politique autant que tennisman, puis Jep Pascot. En 1945, le rétablissement de la légalité républicaine va de pair avec l’intervention de l’État : parce que les compétitions sportives mobilisent les symboles de la nation – hymnes et drapeaux –, les fédérations disposent d’une simple délégation de service public. Si tout le sport français ne relève pas de l’État, il demeure marqué par son rôle d’acteur protecteur, éducateur, incitateur3. Dans ce contexte, la gymnastique, sous la forme d’éducation physique, reste la seule méthode valable en matière d’éducation physique. Plus que le sport, jugé trop peu sérieux et déconsidéré. Après 1945, on voudra, à nouveau, faire du sport l’instrument du redressement de la nation et de sa jeunesse, refaire le corps social défait par la guerre, à travers la hausse du nombre d’heures d’éducation physique et une meilleure formation des éducateurs. Mais l’administration demeure embryonnaire, le sport reste tenu à l’écart par l’éducation physique, les équipements manquent car les priorités de la reconstruction sont ailleurs et les champions sont rares. Vient le fiasco des Jeux de Rome en 1960 : le pouvoir gaulliste s’empare du sport et de l’olympisme pour en faire l’instrument d’une politique de « grandeur », fût-elle symbolique ; l’éducation physique rentre progressivement dans le rang.

Un sport lentement sécularisé

Dès l’entre-deux-guerres, la République avait appris à composer avec le sport et à l’utiliser. Pour le prestige, la France a accueilli les Jeux olympiques d’hiver et d’été en 1924 et la Coupe du monde de football en 1938. Mais avec un faible investissement de l’État. Le Racing club de France finance la modernisation du stade de Colombes pour être le stade olympique et la ville de Chamonix prend en charge l’organisation des jeux d’hiver. Le gouvernement du Front populaire refusera de construire un nouveau stade pour la Coupe du monde de 1934, préférant investir dans sa politique du temps libre. Le sport de compétition apparaît très vite comme un spectacle, qui génère des émotions. Il risque de provoquer des manifestations partisanes et menace de transformer le peuple en populace, surtout autour des disciplines les plus populaires : le football, le cyclisme et le rugby. L’esprit républicain rechigne alors à s’accommoder d’une activité qui ne peut être moralement édifiante et politiquement intégratrice. Au sein du mouvement socialiste, il apparaît également comme une menace, qu’il s’agisse de l’emprise patronale à travers les clubs corporatifs ou du détournement de l’énergie révolutionnaire par le développement d’un nouveau loisir fort prisé des jeunes ouvriers et employés.

Le sport a pourtant donné quelques gages d’engagement patriotique : l’athlétisme, avec Jean Bouin, licencié au Club athlétique des sports généraux, club créé par la Société générale, médaille d’or aux Jeux olympiques de 1912 et mort au front en 1914 ; le cyclisme, sport professionnel, a contribué à la constitution de l’imaginaire républicain, grâce au Tour de France devenu, dès sa création en 1903 et après la Première Guerre mondiale, un symbole par sa capacité à anticiper puis à magnifier le retour des départements annexés en 1870, et à travers la figure de ses héros morts au front en 1917, Octave Lapize ou Lucien Petit-Breton, tous deux vainqueurs du Tour de France.

Dans cet usage du sport, le football, grand sport populaire à l’instar du cyclisme, joue son rôle. Il est pourtant un mauvais objet, converti au professionnalisme en 1932, s’éloignant ainsi de la pureté de l’esprit sportif, tout comme le rugby qui pratique l’amateurisme « marron », avec ses rémunérations illégales. Ces sortes de contre-modèles permettent à la République de trouver des points d’accord avec l’esprit coubertinien dans la dénonciation de l’argent et introduisent ces distinctions entre sports nobles, comme l’athlétisme, la natation ou la gymnastique, et sports vulgaires, cyclisme et football en tête. Ainsi se dessine un compromis autour du sport avec ce mélange de méfiance, d’indifférence, voire de mépris de la part des élites sociales et politiques pour les sports les plus populaires, et d’attentes d’exemplarité pour ceux qui évoquent les sources grecques de la République et de l’olympisme.

Mais le football peut également être bon objet. Après la Première Guerre mondiale, le développement des fédérations sportives marginalise les tentatives d’un sport socialiste et celles de l’ennemi clérical de l’UGSPF, non sans utiliser leur pouvoir d’influence. En fait, les fédérations semblent marcher dans la voie de l’achèvement du triptyque républicain « nation, égalité, progrès4 » : leur fonctionnement implique un monopole fédéral – leur présence sur l’ensemble du territoire garantit la cohésion nationale, la hiérarchie d’excellence et la progression des résultats mesurent le progrès. Grâce à la Coupe de France, le football apparaît digne d’être intégré dans le rituel de la République lorsque le président Gaston Doumergue se fait en 1927 présenter les équipes et remet le trophée au vainqueur. La formule de la compétition opposant progressivement les petits aux grands clubs sur des matchs par élimination directe met en œuvre, sur les pelouses, le principe de la méritocratie républicaine, puisque les petits peuvent mettre à terre, par leur sérieux et leur abnégation, les gros. La réconciliation entre le sport et la République est ainsi achevée par la conversion à la philosophie olympique et à un sport en quelque sorte sécularisé au même titre que l’école laïque, de tous les partis se définissant alors comme républicains face à la menace que font peser les totalitarismes par leur instrumentalisation et leur idéologisation du sport.

Une politique de la puissance

La pratique sportive, mesurée par le nombre des licenciés dans les fédérations, est avérée : de 1, 9 million en 1949 à 9, 8 millions en 2022. Le sport s’est progressivement démocratisé, fruit de sa popularité soutenue par une presse en plein développement et des dynamiques locales, de l’esprit de clocher au patronage des entreprises, de la stabilisation du temps de travail et du repos hebdomadaire, sans doute aussi de la congruence entre lieu d’habitation et lieu de travail.

Sur la scène olympique, il faut donc attendre la décennie 1960 et la reprise en main du sport de haut niveau par le pouvoir gaulliste pour que, progressivement, le sport français trouve son « rang ». Dès les années 1950, la préparation olympique, financée sur le budget de l’État, avait permis d’améliorer la condition des athlètes français. Petit à petit, les échanges avec l’URSS, notamment la rigueur de l’apprentissage technique et l’intensification du travail de préparation physique, vont radicalement transformer les conceptions de l’entraînement. Paradoxalement, la République emprunte à l’URSS et aux pays du bloc communiste son système d’athlètes d’État qui combine fiction d’amateurisme – l’athlète a un emploi dans l’armée ou une quelconque administration – et conditions favorables pour s’entraîner. C’est ce que réalise à sa manière le dispositif de haut niveau, qui se met en place en France au milieu des années 1970, avec les filières de détection le statut de sportif de haut niveau ouvre droit à des aides personnalisées, à des emplois dans le secteur public, qui laisse du temps pour l’entraînement, ou à des emplois dans les clubs de villes aisées ou qui font le choix d’une politique sportive forte.

Au plus haut niveau, le sport n’est plus un jeu.

Au plus haut niveau, quarante ans après la nomination de Maurice Herzog comme directeur de la Jeunesse et des Sports en 1960, presque trente ans après la loi Mazeaud qui mit en place tout le dispositif du haut niveau en France, avec les directeurs et les conseillers techniques nationaux placés auprès des fédérations pour organiser la politique sportive, l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) pour l’entraînement des sportifs, le sport n’est plus un jeu. Il s’apparente à un travail, comparable à celui des artistes, avec les mêmes conséquences, un engagement total pour passer les différentes étapes d’une carrière, sans reconnaissance sociale de la valeur du travail engagée sous la forme du droit à la retraite, même si le sportif médaillé est celui qui attire des licenciés dans les clubs, des spectateurs, des téléspectateurs et des sponsors. Pourtant, au début des années 2000, un responsable de l’administration des sports rêvait encore de jeu : « Le sport, c’est l’engagement, de don de soi, la gratuité, la volonté et le talent, comment peut-on parler de travail sportif ? »

La République prise par surprise

Difficile de ne pas évoquer un autre grand événement sportif. En 1998, la République n’attendait pas grand-chose de la Coupe du monde de football qui se déroulait en France. On souhaitait que Paris confirme sa vocation touristique et que l’État et ses services publics démontrent leur savoir-faire, éventuellement un peu de fierté si l’équipe de France obtenait de bons résultats. La République, à travers les propos de quelques-uns de ses grands représentants, a été surprise par la victoire de l’équipe de France, et surtout par l’enthousiasme produit par la victoire des Bleus « black-blanc-beur », cette foule réunie sur les Champs-Élysées. Elle a alors pensé que le football pouvait être un formidable instrument permettant de démontrer la cohésion de la nation et les vertus de l’intégration républicaine. Hommes et commentateurs politiques de tous bords ont célébré, à très haute voix, « une victoire qui a fait plus que vingt ans de politique d’intégration », « un bon moment pour régulariser les sans-papiers5 ». Mais la République a-t-elle découvert le football avec toutes ses complexités et ambiguïtés ou a-t-elle seulement promu une discipline sportive finalement conforme aux valeurs républicaines et coubertiniennes ? Pourtant, l’enthousiasme issu de la victoire de 1998 fut de courte durée, faute sans doute de ne pas avoir compris comment cette victoire s’était bâtie et de ne pas avoir poursuivi la réflexion sur les moyens de bénéficier de ses effets. Mais la Fédération française de football et le gouvernement ont pensé que le sport, par ses propres vertus, permettait d’obtenir un titre, de produire de l’enthousiasme populaire et de conforter un modèle politique de cohésion nationale. On ne manquera pas de rappeler qu’en 1998, Aimé Jacquet et son capitaine, Didier Deschamps, se sont vus comparés aux hussards de la République : c’est qu’il fallait la moralité et la rigueur des instituteurs de la IIIe République pour discipliner toute cette jeunesse.

Certes, les Jeux olympiques ne sont pas la Coupe du monde de football. Mais en liant ces deux événements, on rappellera que dans la dernière décennie du xixe siècle, le football et le programme naissant de l’olympisme avaient partie liée. Ils ont bien un point commun : pour le football comme pour l’olympisme, la République a été réticente à les prendre au sérieux. Elle a certes mis moins de temps à se convertir à l’olympisme qu’au football professionnel, mais elle a tout de même rencontré des difficultés à saisir ce que signifiait le sport et à s’engager dans cette nouvelle forme de jeu. Longtemps convaincue que la mise en mouvement des corps sous la forme de l’éducation physique serait seule utile au redressement du pays, elle a finalement accepté le sport pour le rôle qu’il pouvait jouer dans l’expression de la puissance et de l’unité de la nation.

  • 1. L’ouvrage de Vincent Roger, Paris 2024. Un défi français, Paris, L’Archipel, 2022, synthétise de manière enthousiaste les arguments en faveur de cette vision.
  • 2. Je reprends ici des éléments de la description que propose Georges Vigarello dans Du jeu ancien au show sportif. La naissance d’un mythe, Paris, Seuil, 2002, p. 101-111.
  • 3. Sur cet aspect, voir Pierre Rosanvallon, L’État en France de 1789 à nos jours, Paris, Seuil, 1990.
  • 4. François Furet, Jacques Julliard et Pierre Rosanvallon, La République du centre. La fin de l’exception française, Paris, Calmann-Lévy, 1988, p. 58.
  • 5. Sur les différents discours produits sur la France « black-blanc-beur », voir Yvan Gastaut, Le Métissage par le foot. L’intégration, mais jusqu’où ?, Paris, Autrement, 2008.