Le fin mot de l'histoire. Introduction
Écrire au passé peut constituer une bonne manière de dessiner notre futur: se projeter imaginairement assez loin dans l’avenir pour faire l’histoire de notre présent proche tel qu’il sera vu depuis un temps éloigné. Le procédé aurait-il autant de succès s’il ne permettait de surmonter un déficit de représentation de l’avenir qui semble la marque de notre présent? Ainsi, dans une série d’essais récents consacrés aux choix politiques qui nous attendent sur la régulation économique ou le climat1, le détour par la fiction futuriste sert une pédagogie du présent: il s’agit de faire comprendre les choix essentiels qui peuvent orienter notre avenir dès aujourd’hui.
Le regard rétrospectif efface la part d’incertitude: il s’agit d’affirmer, en se plaçant fictivement dans le temps de l’accompli, ce qu’il aurait fallu faire pour nous orienter au-delà des doutes contemporains. L’avenir, qui nous paraît aujourd’hui si difficile à formuler, trouve alors enfin une représentation sous la forme d’un récit au passé. Telle est la force de la mise en récit: elle rend intelligible une série d’enchaînements, de liens de cause à effet en neutralisant les formes hypothétiques et nous permet de renouer avec un récit continu de notre histoire, alors même que la multiplicité des incertitudes semble rendre l’avenir irreprésentable.
Ces fictions prospectives ne sont qu’un des nombreux outils grâce auxquels nous tentons de saisir l’avenir. Car, malgré les défaillances de notre imaginaire historique, malgré l’enfermement du discours politique dans l’urgence immédiate, l’avenir n’est pas pour autant absent de nos représentations collectives. Les oracles n’ont pas disparu mais ils ont remplacé les énigmes et les prophéties par des scénarios prospectifs2. C’est que notre présent a moins besoin de futur que d’anticipations. Les décisions économiques, en particulier, sont largement commandées par les anticipations des acteurs, c’est-à-dire un ensemble de représentations et de probabilités qui justifient des décisions et servent à établir des prix. Il est même courant d’actualiser la valeur de dépenses ou de bénéfices futurs, en fixant ainsi au présent le prix de l’avenir. Notre futur, comme le reste, peut faire l’objet d’un calcul économique et organise un marché, qui n’est que l’ensemble de toutes les anticipations d’acteurs non coordonnés qui parient au plus juste de leurs intérêts. L’économie, dont on condamne le court-termisme, construit donc en permanence des outils de prévisibilité: agences de notation, expertises de conjoncture, fluidité des échanges sur le marché, etc.
Tout cet appareillage, qui suppose la très improbable « transparence de l’information », se révèle pourtant souvent inadapté ou tout simplement incapable de prévenir des catastrophes, comme nous l’avons vécu en 2007-2008. Ces défaillances, dues pour la théorie libérale aux asymétries d’informations, s’expliquent par le caractère spéculaire des anticipations. Ce qu’il faut en effet prévoir, surtout dans une économie financiarisée et spéculative, c’est la manière dont les autres acteurs se représentent la conjoncture. Anticiper l’avenir, c’est devancer les anticipations des autres acteurs3. D’où les effets de contagion des représentations et l’amplification, à la hausse ou à la baisse, des mouvements collectifs. Dans l’ensemble, les outils de l’analyse économique prolongent les faits présents dans un futur proche et se conforment aux attentes des commanditaires ou, plus généralement, aux représentations sociales partagées. En ce sens, l’abondance de scénarios d’avenir ne fait que marquer la prédominance du présent puisqu’elle consiste le plus souvent en une projection conservatrice du présent dans le futur, un prolongement des lignes4.
Malgré un système de marché orienté par l’appétence supposée des consommateurs pour la nouveauté et le goût des entrepreneurs pour l’innovation, l’aversion au changement et la stabilité des représentations prédominent donc largement. Pourtant, des événements surviennent, qui remettent radicalement en cause les visions partagées du futur. D’une part, des événements considérés comme des risques peu probables dans les études statistiques adviennent réellement et remettent en cause le partage entre l’improbable et l’impensable. Une catastrophe comme celle de Fukushima par exemple met radicalement en cause l’évaluation de la notion de risque industriel. D’autre part, la rapidité des transformations de notre environnement, notamment en matière de climat (qui contraste avec l’inertie des représentations et la lenteur des décisions politiques), nous prend de court et nous signifie que l’impensable est déjà réel.
La tentation est grande, dès lors, de s’en remettre, au risque de nourrir des angoisses irrationnelles, à des représentations alternatives de l’histoire: prophétisme, millénarisme, messianisme… qui pensent le présent à partir d’une fin annoncée de l’histoire et non plus de sa constitutive incertitude. La notion d’apocalypse a-t-elle quelque chose à nous dire de notre représentation de l’avenir? Sa très large diffusion contemporaine, pour l’historien François Hartog, qui diagnostique une banalisation du thème apocalyptique, témoigne d’une difficulté générale à lier nos expériences du temps et à sortir du « présentisme »: les liens entre passé et futur n’irriguent plus notre construction du présent, et ce présent, à la fois central et isolé de l’articulation des temporalités, ne nous aide plus à nous situer dans la durée historique. Pour renouer avec des représentations plus riches du temps, faut-il s’inspirer des catégories religieuses? Le philosophe Christian Jambet montre, à propos de l’islam shî’ite, la richesse des spéculations apocalyptiques, qui séparent cependant la doctrine entre versant ésotérique et versant exotérique. Pour le théologien Pierre Gibert, on peut voir dans des figures littéraires de Bloy, Péguy (dont on célèbre justement le centenaire de la disparition cette année) et Bernanos une reprise de la figure biblique du prophétisme, une irruption toujours en rupture avec son temps. Michaël Fœssel observe pour sa part comment le thème contemporain de la catastrophe se décale de sa reprise religieuse et s’inscrit dans des représentations rationnelles, en retournant de ce fait la possible consolation qui en résultait en une forme démesurée de responsabilité impuissante. Mais on peut trouver également dans des œuvres artistiques contemporaines des tentatives de surmonter le sentiment d’impasse historique, comme le montre Michaël Ferrier à propos des très nombreuses créations qui tentent de dépasser au Japon la catastrophe, toujours en cours, de Fukushima.
Ce dossier est issu d’un partenariat avec la direction de la Médiation et de la Programmation culturelle du musée du Louvre.
L’imaginaire de la catastrophe
Un programme de recherche au Louvre (2013-2016)
Les textes présentés dans ce dossier rendent compte d’un cycle de conférences à l’auditorium du Louvre (du 19 mai au 19 juin 2014), qui s’insère dans un programme de recherche plus vaste portant sur l’imaginaire de la catastrophe. Ce programme quadriennal s’articule chaque année autour d’une thématique spécifique sous différentes formes (séminaires, colloques, journées d’étude, conférences) et doit s’achever avec une exposition prévue en 2016-2017.
Il y a vingt ans, Eric Hobsbawm décrivait la première moitié du xxe siècle comme « l’âge de la catastrophe » : il se référait naturellement aux grandes tragédies du siècle dernier, l’Holocauste et la bombe atomique1. Aujourd’hui cependant, le lexique de la catastrophe s’est répandu dans les journaux et les médias contemporains de façon massive. Les désastres naturels tels que les tremblements de terre en Italie et au Japon, les tsunamis dans le Sud-Ouest asiatique ou encore les cyclones américains font écho aux bouleversements provoqués par l’homme : actes de terrorisme, incendies, désastres écologiques… Le terme de catastrophe n’apparaît d’ailleurs pas seulement dans les journaux : dans l’art contemporain comme dans la théorie des sciences, en économie comme en philosophie, il est utilisé de manière récurrente, au point qu’on a pu se demander – selon le titre d’un numéro récent de cette même revue – si nous ne vivions pas « Le temps des catastrophes2 ».
Bien que la notion contemporaine de catastrophe soit assez récente et remonte au xviiie siècle, les paradigmes auxquels elle renvoie sont bien plus anciens et profondément enracinés dans l’imaginaire collectif3. Sous différentes formes, nous la retrouvons à chaque époque et dans toute civilisation, de l’Amérique précolombienne aux empires de l’extrême Orient. Dans le monde méditerranéen, en particulier depuis l’Antiquité, deux traditions à l’origine distinctes se sont confrontées pour enfin se fondre : d’un côté, la tradition judaïque puis chrétienne ; de l’autre, la pensée gréco-romaine. Ce sont justement l’Antiquité et la diffusion de cette notion qui rejoignent la vocation universelle des collections du Louvre. De la tablette de la Lamentation sur la destruction de la ville d’Ur en Mésopotamie aux statues égyptiennes de la déesse Sekhmet et jusqu’aux grandes toiles de Nicolas Poussin, la Peste d’Astod ou le Déluge, le musée possède un grand nombre d’œuvres qui se rapportent à l’imaginaire de la catastrophe. À partir de ces œuvres, le programme de recherche mené au Louvre encourage une approche qui se veut pluridisciplinaire, pour entretenir le dialogue entre les arts, la philosophie, la littérature et les sciences humaines.
Pour la première année, la réflexion s’est portée sur la ville et ses ruines. Dans la mythologie gréco-latine comme dans la tradition judéo-chrétienne, les villes ont été le théâtre par excellence des grands désastres collectifs qui ont scandé l’histoire des hommes et leurs rapports avec les dieux, d’Atlantide à Troie, de Sodome et Gomorrhe jusqu’au monde dévasté par les cavaliers de l’Apocalypse. Mais ce n’est pas seulement sur le plan culturel que la catastrophe constitue une figure récurrente de l’histoire des villes occidentales : leurs vicissitudes sont parsemées d’événements traumatiques et de destructions purement matérielles, qu’il s’agisse de désastres naturels comme les tremblements de terre, les inondations, les éruptions volcaniques, ou bien de dévastations causées par l’homme, telles que les guerres et les incendies. Ainsi les villes sont-elles le plus souvent des palimpsestes bâtis sur les ruines de mondes révolus. Selon les cas, les fragments, débris et décombres subsistant sont valorisés ou relégués, exaltés ou délaissés, réemployés ou oubliés ; pour autant, ils ne cessent de marquer la culture matérielle et immatérielle, de susciter rêveries et fantasmes. Des archéologues, historiens de l’art, conservateurs, historiens, philosophes et cinéastes ont ainsi croisé leurs regards à l’occasion d’un colloque4 et d’autres initiatives, à l’issue desquels un livre est en préparation5. Il propose une série de contributions qui s’inscrivent dans le temps long de la culture occidentale – de l’Antiquité au xxe siècle – tout en portant le regard sur d’autres civilisations, notamment vers les cultures chinoise et indienne.
Après les villes en ruines en 2013, l’attention se portera en 2015 sur l’imaginaire biblique de la catastrophe. Entre les deux, la réflexion proposée cette année sur la prophétie et l’apocalypse comme figures du temps, dont ce numéro de la revue Esprit se fait l’écho, nous a semblé particulièrement féconde.
Ce programme du Louvre bénéficie du soutien de
1.Eric Hobsbawm, l’Âge des extrêmes. Histoire du court xxe siècle, Paris, Complexe, 1999 (éd. originale : The Age of Extremes, 1994).
2.« Le temps des catastrophes », Esprit, mars-avril 2008.
3.François Walter, Catastrophes. Une histoire culturelle (xvie- xxie siècle), Paris, Le Seuil, 2008 ; Anne-Marie Mercier-Faivre et Chantal Thomas (sous la dir. de), l’Invention de la catastrophe au xviiie siècle. Du châtiment divin au désastre naturel, Genève, Droz, 2008.
4.Du 18 au 20 octobre 2013, auditorium du Louvre.
5.Monica Preti et Salvatore Settis (sous la dir. de), Villes en ruines : images, mémoires, métamorphoses, Paris, Pups, coll. « Art’Hist », 2015.
- 1.
Jacques Mistral, dans son essai sur la politique monétaire, imagine, dans un prologue, le monde en 2029 (Guerre et paix entre les monnaies, Paris, Fayard, 2014); Nicolas Baverez écrit ses Lettres béninoises (Paris, Albin Michel, 2014) depuis 2040 pour dénoncer les blocages français; Noami Oreskes et Erik Conway alertent sur le changement climatique en se situant, en 2393, pour décrire l’Effondrement de la civilisation occidentale (Paris, Les Liens qui libèrent, 2014). De manière plus méthodique, Jean-Pierre Dupuy défendait, avec le « catastrophisme éclairé », la nécessité stratégique de nous situer fictivement après la catastrophe pour mieux l’éviter, en retrouvant le caractère certain de notre savoir, puisque nous ne voulons pas croire ce que nous savons, par exemple le fait que le changement climatique a déjà commencé (Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain, Paris, Le Seuil, 2002).
- 2.
Ariel Colonomos, la Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 2014.
- 3.
André Orléan, l’Empire de la valeur, Paris, Le Seuil, 2011, voir l’entretien dans Esprit, février 2012: « Pour une approche alternative de l’économie ».
- 4.
« Les anticipations sont en règle générale conservatrices », Ariel Colonomos, la Politique des oracles. Raconter le futur aujourd’hui, Paris, Albin Michel, 2014, p. 226.