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Dans le même numéro

Bayrou et l'énigme du centre

février 2012

#Divers

Traditionnellement identifié aux notables, à des catégories sûres de leurstatut, le centre correspond aujourd’hui à une sociologie mouvante, incertainede sa position sociale et, de ce fait, politiquement plus contestataire.D’où des stratégies nouvelles, à droite comme à gauche, pour tenter deséduire cet électorat plus insaisissable.

Depuis plusieurs décennies, l’espace électoral des partis du centre représente environ 15% de la population, un chiffre qui varie en fonction des consultations mais dont la constance, sur la durée, est remarquable. Cette relative stabilité ne doit pourtant pas faire illusion, car les électeurs centristes ne constituent en rien un bloc homogène. Les catégories qui permettent de décrire cet électorat ne sont pas substantielles, mais dynamiques. Il faut se garder, en effet, de projeter les traits récurrents de la sociologie militante – les notables, le catholicisme1 – sur un électorat à la fois mobile et complexe, qui a profondément évolué depuis une quarantaine d’années et dont, contrairement à une idée répandue, la fidélité n’est pas la qualité première.

Sans doute, la création de l’Udf en 1978 traduisait la volonté de réunir, au-delà des appareils partisans, des familles électorales qui représentaient des pans précis de la société française. Le Centre des démocrates sociaux, le Parti radical ou le Parti républicain, chacune de ces formations était marquée par une identité politique étroitement associée à une identité sociologique : médecins et petits patrons catholiques pour le Cds, avocats et fonctionnaires pour les radicaux valoisiens, paysans et artisans pour le Parti républicain. Mais la réunion de ces différentes familles a brouillé les cartes et marqué le début d’une érosion des affiliations politiques. L’ambition de Valéry Giscard d’Estaing de représenter « deux Français sur trois », c’est-à-dire d’incorporer à son électorat naturel de vastes pans des classes moyennes et du monde salarié, a certes fait long feu, mais elle a contribué à complexifier la sociologie électorale de l’Udf et de ses composantes. Le dynamisme du Rpr dans les années 1980, puis la formation de l’Ump ont ensuite favorisé des mouvements qui ont vu militants et organisations rejoindre le principal parti de droite. Une partie des électeurs centristes a suivi, tandis que d’autres rejoignaient des formations centristes elles-mêmes en renouvellement (de Force démocrate au Modem). Au total, les 5 millions d’électeurs qui ont voté pour Raymond Barre en 1988 correspondent déjà à une sociologie relativement floue, et le phénomène s’accentue avec les 6, 8 millions qui ont choisi François Bayrou en 2007.

Certes, les sondages de sortie des urnes2 révèlent encore une légère surreprésentation des artisans et paysans, ainsi que des professions libérales et des cadres supérieurs. Mais les ruraux sont sous-représentés, et c’est en région parisienne que l’élu béarnais, fier propriétaire d’un tracteur Pony de 1952, réalise ses meilleurs scores. L’idée même d’un électorat naturel, associé aux notables et à la France des petites villes, ne se traduit plus dans les statistiques. En outre elle n’a plus guère de sens aujourd’hui. C’est vrai d’une façon générale : par rapport à la sociologie électorale de 1981, qui voyait un découpage relativement net des préférences politiques des différentes catégories socioprofessionnelles, les consultations suivantes ont été marquées par une tendance croissante à la désaffiliation, dont la manifestation la plus visible est la désaffection des ouvriers pour les partis de gauche. Ce phénomène se vérifie d’une façon spectaculaire pour le centre. Depuis une dizaine d’années, celui-ci est entré dans un mouvement de recomposition sans précédent, qui rend très hasardeuse une interprétation de sa sociologie électorale guidée par les anciennes grilles de lecture.

Esquisser aujourd’hui une sociologie de l’électorat centriste exige donc de prendre la mesure des dynamiques qui polarisent cet espace, et de considérer en particulier comment l’offre politique des candidats centristes (mais aussi par ricochet celle des candidats du PS et de l’Ump) vient l’animer et le structurer.

La dynamique protestataire

Au risque de surprendre, la première dynamique que l’on peut isoler est celle du vote protestataire. Elle agrège des électeurs issus du Front national (5% des électeurs de Jean-Marie Le Pen en 2002 se sont reportés sur Bayrou en 2007), mais aussi ceux qui en 2002 avaient voté Arlette Laguiller (13% se sont reportés sur Bayrou), Olivier Besancenot (idem), et surtout Jean-Pierre Chevènement : 37% des électeurs du « Che » se sont reportés sur Bayrou en 2007, alors que leur positionnement politique le plus marquant, sur l’Europe, est diamétralement opposé. On voit ici s’esquisser un premier ressort du vote centriste : le refus de se laisser enfermer dans le dialogue entre les deux grands partis.

Susceptible de trouver d’autres issues politiques, sans oublier l’abstention, ce refus contribue à expliquer la volatilité nouvelle de l’électorat centriste. Une des dimensions de cette volatilité est la très difficile gestion des reports de voix : le Modem d’aujourd’hui n’est guère prescripteur et il est rarement suivi par ses électeurs de premier tour dans ses alliances de second tour3. Cette volatilité joue dans les deux sens : les voix centristes peuvent s’évanouir d’un tour à l’autre, ou d’une élection à l’autre, mais le centrisme d’aujourd’hui est marqué par un côté attrape-tout qui peut favoriser, aux présidentielles notamment, de remarquables mouvements d’opinion, susceptibles de se traduire en dynamiques électorales. La remontée de François Bayrou dans les sondages, depuis décembre 2011, en est une bonne illustration, renvoyant aux bons résultats de 2007. Plus que de vote centriste, il faudrait peut-être parler de vote Bayrou, pour saisir une dynamique qui s’exprime mieux lors d’une campagne présidentielle, où, par-delà les mécaniques partisanes et les programmes, beaucoup se joue sur la personnalité des candidats. En 2007, le côté clivant de la personnalité du candidat Ump, d’une part, la fin de campagne calamiteuse de la candidate socialiste et les doutes croissants sur ses capacités à diriger le pays, d’autre part, avaient largement joué en faveur du candidat centriste. François Bayrou avait méthodiquement façonné un positionnement politique propre à attirer tous ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ne se retrouvaient pas dans la personnalité des deux principaux candidats ou dans les programmes dont ils se prévalaient. Mais il avait également cultivé une dynamique contestataire, en développant une véritable rhétorique antisystème, qui l’a amené à chasser sur les terres du Front national et des gauchistes.

Les reports de voix protestataires ont notamment été permis par une longue séquence de communication politique qui a vu Bayrou s’ériger en victime d’une omertà des grands médias, d’une conspiration des puissants contre les petits4. Pour qui a suivi ses discours de campagne et ses interventions dans les médias, il était difficile de ne pas être frappé par la violence de certains thèmes : la confiscation du pouvoir par les élites, la collusion et le mensonge, la corruption généralisée d’un monde politique qui allait être emporté par la colère des humbles… Ces développements sont certes nourris de références qui appartiennent à la culture centriste, de la philosophie du radical Alain, méfiante envers les pouvoirs, à l’insistance des démocrates-chrétiens sur la morale et l’honnêteté. Mais la dénonciation des turpitudes des puissants prend parfois des accents populistes.

Porte-parole revendiqué d’une France réduite au silence par ses élites, Bayrou a lui-même théorisé, lors d’un déplacement à Rennes le 29 juin 2006, l’idée d’un « vote protestataire républicain ». Il ne s’agit pas simplement de l’appel à un sursaut civique, mais plus largement d’un mouvement des petits contre les grands. À Brest, le 9 janvier 2007, il lance : « J’ai un message pour ces grandes puissances médiatiques : vous n’êtes pas les patrons de la France. » Le vocabulaire utilisé dans ses interventions offre des espaces de projection à tous ceux dont l’expression politique est d’abord marquée par la colère – contre les puissants, les patrons, la télévision… Les lecteurs de Bourdieu et les électeurs de Besancenot peuvent alors rejoindre les héritiers d’Alain. Bayrou lui-même vise à catalyser ces colères, à les agréger en un irrépressible mouvement citoyen qu’il représente comme une « vague ». Il va très loin dans la dénonciation de la corruption du système :

Sous cette Ve République épuisée, chaque fois qu’un problème doit être résolu, on découvre que les cartes ne sont pas sur la table. Les vraies cartes sont sous la table : un réseau opaque d’intérêts, partisans, claniques, économiques, médiatiques, commande les décisions qui sont prises, impose son influence à l’action de l’État. Cette décomposition des principes de la démocratie fait une victime directe : le peuple français5.

Bien sûr, le terme de cet itinéraire rhétorique est un appel à la renaissance républicaine. Mais pour y arriver, Bayrou pousse très loin la sortie hors du sillon habituel de la phraséologie centriste.

En optant pour cette position d’outsider antisystème qui est en général le créneau des extrêmes, Bayrou se dresse en porte-parole revendiqué d’une parole confisquée. En cela il se distingue de Jean-Marie Le Pen, qui jouait plutôt dans les années 1980 sur la parole empêchée des Français confrontés à l’antiracisme et au politiquement correct. Bayrou, lui, ne se place pas sur ce créneau mais sur un espace beaucoup plus large : celui du corps électoral dans son ensemble. Au-delà de la dimension proprement politique, c’est-à-dire du discours sur la vie publique et les institutions, on doit alors considérer la vision sociologique sur laquelle s’appuie ce discours : le miroir tendu au corps social. On touche alors à une deuxième dynamique sociale du centrisme contemporain.

Le regret des hiérarchies

Les anciens et les nouveaux électeurs centristes ont en commun un malaise profond devant l’érosion de leur situation sociale. Les électeurs traditionnels, médecins et professions libérales, ont longtemps joui d’une position sociale et intellectuelle enviable, qui leur assurait une rente de position dans une société marquée par la rareté du diplôme. Petits patrons et commerçants pouvaient quant à eux se voir reconnaître une légitimité associée à une forme d’aisance. Ces catégories ont connu, depuis la fin des Trente Glorieuses, une décrue de leur influence et une érosion de leur position sociale.

Cette érosion constitue une dynamique sociale négative, sur laquelle les centristes ont commencé à travailler et à laquelle se sont agrégées de nouvelles catégories. La campagne de 2006-2007 a là encore été un moment important du travail politique effectué par l’Udf, qui a envoyé à 35000 médecins un questionnaire pour mieux comprendre les aspirations et les craintes de cette catégorie emblématique. Jeudi 25 janvier 2007, à Orléans, Bayrou évoquait cette enquête :

Toute la journée, j’ai rencontré des professionnels de la santé frappés par un sentiment de fatigue, une impression de ne pas en voir le bout. […] Je lisais toujours la même remarque sur ces questionnaires : « C’est la première fois que l’on me demande mon avis. » Je me suis dit que je connaissais ce sentiment. Pourtant, de la part d’une profession hyper-diplômée, de la part de professionnels qui ont l’habitude d’être respectés dans la société… notables, disait-on pour la plupart d’entre eux, eh bien, même eux, dans ce système de société où nous vivons, se sentent oubliés, déconsidérés, écartés des décisions qui devraient être les leurs. Il me semble que c’est toute la société française qui a ce sentiment. Sentiment de rupture. Sentiment que les décisions sont prises par ceux qui sont de l’autre côté de l’écran de la télévision.

Ce passage est essentiel, car il définit précisément l’analyse sociologique sur laquelle s’appuie la phraséologie centriste aujourd’hui : non plus le rayonnement des notables et des catégories assimilées, mais leur marginalisation. Dans cette dynamique négative peuvent se reconnaître de nouvelles catégories, comme les enseignants, les infirmières, une bonne partie des cadres et agents de maîtrise… Par opposition à une droite Ump qui continue alors à exalter la réussite, mais aussi face à un PS qui n’a pas su développer et s’approprier les analyses de Philippe Guibert et Alain Mergier sur le déclassement6, le centrisme, jadis espace politique naturel de ceux qui « étaient quelque chose », est ainsi devenu l’espace de ceux qui voient disparaître leur statut, qui voient leur différence sociale s’éroder et craignent de perdre –ou regrettent d’avoir perdu– leur rang dans la hiérarchie sociale. Le changement de registre permet un élargissement de la base sociologique, et permet surtout à François Bayrou d’offrir un « monde commun », de formuler avec justesse l’expérience commune. Qu’il ne propose guère de solutions ne semble pas poser problème aux électeurs : la reconnaissance symbolique qu’il tend en miroir à leur angoisse est beaucoup plus qu’une promesse, c’est un acte politique.

Le haut et le bas

Il est frappant que certains des candidats qui tentent aujourd’hui d’occuper l’espace électoral élargi par Bayrou en 2007 jouent, eux aussi, sur la projection d’un imaginaire hiérarchique. Dominique de Villepin, ainsi, réinterprète la vision régalienne issue du gaullisme pour en faire la matrice d’une dimension verticale, par opposition à la confusion des valeurs qui définirait un sarkozysme incapable de présenter des réponses « à la hauteur des enjeux7 ». On notera d’ailleurs que Bayrou, sensible à cette concurrence, se montre à l’occasion capable d’entonner un petit air gaulliste. Évoquant l’affaire des Roms sur Rtl le 15 septembre 2010, il déplorait ainsi une « perte d’influence de la France » dans le monde. « Au lieu d’être une France de référence, une France qui donne une orientation, dont la voix pèse, tout d’un coup c’est une France rapetissée et ciblée. » Grandeur du pays, lisibilité de la société, vision verticale du monde, avec un haut et un bas : c’est de cela qu’il est question dans ces différents discours, par opposition à la verticalité faussée du sarkozysme (les fausses valeurs au-dessus, les vraies au-dessous).

Outre la tentative de reconquérir une partie de l’électorat gaulliste déboussolé par la pratique sarkozienne du pouvoir, il y a dans la dénonciation des fausses valeurs un clin d’œil appuyé à l’électorat catholique de l’Ump. Assurément, la sensibilité démocrate-chrétienne ne se retrouve pas dans certains aspects du sarkozysme, en particulier le rapport à l’argent et aux étrangers, et les tentatives plus ou moins habiles du président sortant de se concilier les faveurs de cet électorat n’ont sans doute pas suffi à renverser la donne. Il y a là une dynamique possible en faveur de ceux qui, au centre, tentent d’incarner une image plus pure du politique. Cette vision moralisante se retrouve aujourd’hui aussi dans le discours d’Eva Joly (Europe Écologie-les Verts), qui à bien des égards cultive l’espace électoral de Bayrou : des classes moyennes animées d’une modeste ambition contestataire, rêvant une politique (et un monde) plus propre, espérant se dégager de la confrontation entre les grands partis.

Ainsi le centrisme, dans les différentes versions qu’en proposent ceux qui tentent de convaincre les 15 à 20% d’électeurs ayant suivi Bayrou en 2007, apparaît-il comme un espace politique offert à ceux qui craignent la confusion – celle des catégories sociales, celle des valeurs, celle du politique dans sa noblesse et des politiques dans leur corruption ou leur petitesse. En cela, la proposition politique de Bayrou, Joly ou Villepin est marquée par une ambition de redonner de la lisibilité, de mieux distinguer le haut et le bas, le noble et l’impur, le grand et le petit.

La résurgence d’anciennes lignes de clivage

Dans le même temps, sur un axe « horizontal » qui serait celui de la gauche et de la droite, la proposition politique centriste joue au contraire sur l’érosion des différences. C’est là un trait traditionnel du discours centriste, qui refuse la bipolarisation de l’espace politique et se donne comme espace de consensus, juste milieu ou troisième voie. La nouveauté est que ce discours rencontre aujourd’hui une sociologie : il existe des groupes, à gauche notamment, qui peuvent se reconnaître dans les lignes de clivage définies par le discours centriste, et non plus dans celles imposées par le dialogue gauche-droite dans lesquelles les électeurs ont longtemps été contraints de se positionner.

Cela tient d’abord au déplacement d’une frontière qui a structuré notre vie politique pendant soixante ans, le rapport à l’économie de marché. Si cette question permet toujours de lire une partie du débat et des positions politiques, elle a cessé de le résumer, et la ligne passe désormais à l’intérieur même du PS. D’où la porosité nouvelle entre le PS et les partis de centre droit, qui s’est manifestée d’une façon spectaculaire en 2007 et qui n’a assurément pas disparu aujourd’hui. Si ces électeurs peuvent franchir le pas, c’est parce que, sur un point jadis décisif, le fossé gauche-droite s’est comblé, favorisant la circulation des idées et des hommes.

En s’effaçant, ce fossé donne une visibilité nouvelle à d’autres lignes de clivage, dont certaines sont très anciennes. Deux d’entre elles dessinent précisément les limites de l’espace ouvert au centre.

La première oppose deux représentations de la société : une conception unitaire et une conception dualiste. La conception dualiste a trouvé son expression la plus achevée dans l’imaginaire de la lutte des classes. « Eux et nous », c’était en substance la vision du monde développée par une gauche qui, dans sa version communiste, tentait d’aviver le conflit, et dans sa version socialiste souhaitait lui donner une issue pacifique. Mais l’existence du conflit ne faisait pas débat.

La gauche n’a jamais eu le monopole de cette culture dualiste, que l’on retrouve à droite lorsqu’il s’agit d’opposer les inactifs à ceux qui travaillent ou, dans une version plus dure, la communauté nationale aux immigrés. Sans que ces visions aient aujourd’hui la force idéologique qu’elles ont pu avoir au début du xxe siècle, elles continuent à marquer une bonne partie de la droite comme de la gauche. Le centre, au contraire, est imprégné d’une culture qui envisage la société d’une façon beaucoup plus homogène, comme une unité qu’il faut préserver du conflit. Cette vision du monde peut trouver une traduction politique, mais elle est d’abord et profondément associée à une culture chrétienne. Le diable est celui qui sépare, le bon chrétien tente de rassembler. Par-delà les clivages politiques, le refus de la division unit profondément les « cathos de gauche » et les démocrates-chrétiens, tout comme il distingue la culture centriste des visions dualistes du social développées à droite comme à gauche. Le refus du clivage gauche-droite apparaît alors non pas seulement comme une stratégie du Modem visant à bousculer ses concurrents, mais comme l’expression même de cette culture.

On peut repérer une seconde ligne de clivage. Elle sépare ceux qui croient en l’autonomie du social et ceux qui s’en méfient, lui préférant l’action de l’État. Les gaullistes, à droite, les communistes et une bonne partie des socialistes, à gauche, appartiennent à cette seconde catégorie, de tradition jacobine, républicaine et bonapartiste. Les cathos de gauche et les démocrates-chrétiens sont quant à eux plus enclins à faire confiance à la démocratie sociale et à la société civile, ce terme neutre qui renvoie à une ancienne méfiance catholique envers l’État républicain. Au sein des élites, les cultures professionnelles peuvent tempérer les différences. Mais la différence de sensibilité est bien réelle et elle redessine là encore une frontière discrète, recoupant assez précisément les limites entre la première et la deuxième gauche, par exemple.

Une question posée à la gauche

L’émergence du centre en 2007, la popularité d’un Borloo ou le regain de dynamisme de la candidature Bayrou dans l’hiver 2012 traduiraient donc moins l’émergence de nouvelles frontières politiques que le regain de lignes de clivage déjà anciennes. Davantage qu’une sociologie proprement dite, ces lignes de clivage dessinent des sensibilités, des dynamiques qui peuvent orienter des électeurs longtemps fidèles au Parti socialiste vers tel ou tel candidat centriste.

Pour le PS, confronté lors des deux dernières élections présidentielles à une prise de distance de certaines catégories sociales ralliées au candidat du centre, se pose donc une question stratégique. En termes de sociologie électorale, elle consiste à définir sa base, et en termes de tactique, à définir ses alliances.

Le dynamisme électoral des partis centristes traduit en partie, nous l’avons vu, le désarroi des classes moyennes, et plus particulièrement de couches longtemps fidèles au PS et qui se trouvent aujourd’hui en déshérence. Les électeurs de gauche tentés par Bayrou, Morin ou Borloo ne sont pas tous des sociaux-libéraux. Pour une partie d’entre eux, les motivations se trouvent probablement dans une certaine fatigue vis-à-vis de l’assistanat et de la redistribution. L’incertitude d’une partie des classes moyennes quant à leur avenir et leur position sociale les amène à se détacher des couches populaires, précisément peut-être parce qu’elles en sont moins éloignées qu’elles le souhaiteraient sur le plan économique et social.

Cette érosion de la base électorale pose donc une question tactique, qui n’aurait été que partiellement résolue par une hypothétique candidature de Dominique Strauss-Kahn. Ségolène Royal, qui, malgré une mobilisation importante en 2007, avait subi une large érosion de l’électorat socialiste modéré, en avait tiré une conclusion : ancrer le PS à gauche, tout en faisant alliance avec le Modem. La nouvelle direction du PS, puis le candidat François Hollande, semblent avoir enterré cette stratégie au double profit d’une reconquête des classes moyennes et de l’alliance avec Europe Écologie-les Verts. Mais les arbitrages douloureux sur des sujets comme le quotient familial ou la fiscalisation des heures supplémentaires traduisent bien la difficulté du candidat socialiste à articuler une certaine formulation du bien général et l’ambition de conquérir ou de reconquérir les suffrages des classes moyennes.

Face à la désaffection d’une partie de ces catégories sociales, parties chez les Verts ou séduites par Bayrou, face à la désertion des classes populaires et du monde ouvrier, l’équation n’est pas simple. La question posée au PS touche à son identité même, à la fois comme parti de gouvernement capable d’incarner l’intérêt général, et comme grand parti populaire capable d’agréger de nombreuses catégories sociales : il s’agit à la fois d’être capable de formuler un discours général, et donc de réunir une majorité des suffrages, sans éroder pour autant une base sociologique dont les contours sont devenus plus friables et qui tend à se réduire comme une peau de chagrin. Le dynamisme des partis centristes est assurément l’un des symptômes de cette difficulté.

  • *.

    Auteur de la Possibilité d’un centre. Stratégies électorales de François Bayrou, Paris, Michalon, 2007. Il a notamment publié dans Esprit « À la recherche du vote Bayrou », mars-avril 2007, et « À qui appartient l’électorat centriste ? », mai 2008.

  • 1.

    Voir par exemple Julien Fretel, Militants catholiques en politique. La nouvelle Udf, thèse soutenue à l’université Paris I, octobre 2004.

  • 2.

    Comprendre le vote des Français, 3397 personnes interrogées par téléphone le 22 avril 2007, enquête Ipsos/Dell pour France 2-Europe 1-20 Minutes-Le Point (sondage consultable en ligne sur le site d’Ipsos).

  • 3.

    Voir « À qui appartient l’électorat centriste? », art. cité.

  • 4.

    Je me permets de renvoyer le lecteur à mon ouvrage la Possibilité d’un centre…, op. cit., qui analyse beaucoup plus précisément cette séquence, exemplaire à bien des égards.

  • 5.

    François Bayrou, Au nom du tiers état, Paris, Hachette Littératures, 2006.

  • 6.

    Philippe Guibert et Alain Mergier, le Descenseur social. Enquête sur les milieux populaires, Paris, Plon/Fondation Jean Jaurès, 2006.

  • 7.

    Grand Jury Rtl/Le Figaro/Lci, 4 avril 2010.