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 Photo : Niki Nagy via Pexels
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Élections allemandes : une bonne et une mauvaise nouvelles

Les élections législatives allemandes ont vu un effacement de la question de l’immigration au profit de celles des retraites, de l’État-providence et du climat. Malgré ce signal positif, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne a recueilli plus de 10 % des suffrages et s’enracine dans le paysage politique.

Bien que la composition du prochain gouvernement de l’Allemagne ne soit pas encore connue, on peut déjà tirer quelques leçons des résultats des élections législatives. La plus importante est que les partis traditionnels peuvent réussir sans flatter les populistes ni courir après les mouvements d’extrême droite.

Commençons par la mauvaise nouvelle : aux élections législatives, le parti d’extrême droite Alternative pour l’Allemagne (AfD) a subi des pertes, mais il a tout de même recueilli plus de 10 % des suffrages. Malgré des querelles intestines constantes et des scandales à répétition, le Parti confirme son inscription durable dans le paysage politique allemand. Mais la bonne nouvelle est que les élections ont fait mentir diverses idées reçues concernant l’extrême droite : les démocraties occidentales ne sont pas condamnées aux guerres culturelles ; les grandes coalitions entre le centre gauche et le centre droit ne renforcent pas nécessairement les extrêmes politiques ; et les partis sociaux-démocrates peuvent réussir sans flatter les passions hostiles à l’immigration ou à l’islam.

Les partis sociaux-démocrates peuvent réussir sans flatter les passions hostiles à l’immigration ou à l’islam.

Pour de nombreux fins observateurs, la politique contemporaine des économies développées se caractérise par une lutte entre les libéraux cosmopolites et les adeptes d’une communauté plus « enracinée » (pour employer la formule la plus neutre possible). Bien qu’on puisse comprendre certains conflits selon un clivage plus ou moins simpliste entre ceux de « partout » (anywhere) et ceux de « quelque part » (somewhere), il est impossible d’en réduire de nombreux autres à cette opposition binaire. Ainsi, en Allemagne, la question de l’immigration a reculé, au cours de ces dernières années, dans l’ordre des préoccupations principales des électeurs. Pendant la campagne, ces derniers faisaient plutôt référence aux retraites, à l’avenir de l’État-providence et au climat. Les principaux partis ont pris des positions différentes sur ces sujets, et une compétition classique entre le centre droit et le centre gauche s’est avérée défavorable à l’extrême droite.

Comme les citoyens avaient le choix entre deux programmes politiques distincts, la rengaine populiste, selon laquelle tous les partis de gouvernement se ressemblent et les élites prétendument corrompues conduisent les mêmes politiques pour nuire au « peuple », sonnait faux. De plus, la grande coalition entre le Parti social-démocrate (SPD) et l’Union chrétienne-démocrate (CDU) de la chancelière sortante Angela Merkel n’a pas confirmé l’hypothèse que de tels arrangements provoquent un soutien en faveur des partis extrémistes. D’ailleurs, les sociaux-démocrates ont incontestablement pris un virage à gauche et rompu avec l’ère Merkel.

On a également entendu des spéculations selon lesquelles le mécontentement à l’égard de la gestion gouvernementale de la crise sanitaire encouragerait les citoyens à voter pour l’AfD, simplement parce que cela semblait la seule façon cohérente d’exprimer son opposition. Après tout, l’AfD est l’unique parti à ne pas être au pouvoir dans le système fédéral allemand, où neuf coalitions différentes gouvernent dans les seize Länder du pays.

Deux raisons expliquent pourquoi tel n’a pas été le cas. La première est que, pour de nombreux Allemands, l’AfD est un parti porté au révisionnisme historique, c’est-à-dire déterminé à relativiser le passé nazi du pays. Il semble que même certains farouches conservateurs, profondément déçus par la gestion de la crise sanitaire par la CDU, ne veulent pas être associés à quoi que ce soit qui s’apparente à du néonazisme. L’incapacité de l’AfD à recueillir les suffrages des mécontents montre que sa stratégie, associant respectabilité et radicalité, a fait long feu.

La seconde raison pour laquelle l’AfD n’est pas parvenue à rassembler plus de soutien est moins évidente. Comme les Républicains aux États-Unis, l’AfD a essayé d’obtenir le monopole de la défense de la « liberté » pendant la pandémie, mais sa tentative a été contrecarrée par les libéraux allemands. Dans certains débats très médiatisés au Parlement, le Parti libéral-démocrate (FDP) a présenté des propositions clairement différentes de celles de l’AfD. Au nom de la liberté, le FDP a exprimé une opposition crédible aux restrictions liées à la pandémie, sans verser dans la théorie du complot ni confondre la critique des mesures politiques avec l’attaque du système politique.

Enfin, il est important que le SPD et la CDU aient tous deux résisté à ce qui est devenu une tendance majeure en Europe : banaliser le discours de l’extrême droite en adoptant une partie de sa rhétorique et de son programme. Les quelques tentatives d’adresser des messages codés (dog-whistling) à son électorat pendant la campagne n’ont pas fonctionné. La remarque faite par le candidat des chrétiens-démocrates pour succéder à Merkel, Armin Laschet, au moment de la conquête de l’Afghanistan par les talibans, selon laquelle « il ne faut pas répéter 2015 [quand l’Allemagne a accueilli un million de réfugiés] », a largement été considérée comme un faux pas. Et l’homme politique de la CDU qui essaie le plus de se présenter comme une version acceptable de l’AfD, Hans-Georg Maaßen, a essuyé une sévère défaite.

On aurait pourtant tort de pousser un soupir de soulagement. Parmi le nombre limité de leçons qu’on peut tirer de ces élections, la CDU pourrait ne pas retenir la meilleure. À la suite des plus mauvais résultats électoraux de l’histoire du parti, les appels à s’ouvrir à l’extrême droite pourraient se faire plus pressants au sein de la CDU, bien que la plupart des voix perdues par le parti soient allées vers le SPD et les Verts. Quant à l’extrême droite, elle est désormais fermement ancrée dans certaines régions de l’Allemagne de l’Est, en particulier dans la Saxe et en Thuringe où, à la différence d’autres régions, la jeunesse lui accorde son soutien et où son aile la plus extrémiste donne le ton. Cette dernière va désormais se sentir galvanisée. Et pour les victimes locales de l’incitation à la haine pratiquée par l’extrême droite, le fait que les résultats des élections ne s’avèrent pas aussi mauvais que certains le craignaient constitue une bien maigre consolation.

Publié par Project Syndicate le 27 septembre 2021, cet article est traduit de l’anglais par Jonathan Chalier.

Jan-Werner Müller

Titulaire de la chaire Roger Williams Straus de sciences politiques à l’université de Princeton, Jan-Werner Müller a notamment publié La Peur ou la liberté (Premier Parallèle, 2020).

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