José Antonio Kast, un président néo-grémialiste au Chili
Le nouveau président chilien, élu en mars 2026, s’inscrit dans une trajectoire ultra-conservatrice influencée par le grémialisme. Sa présidence marque déjà une inflexion des droites chiliennes qui légitiment un durcissement de l’action publique autour de l’armée et de la police.
Le 11 mars 2026, José Antonio Kast a été intronisé chef de l’État au Chili. Il est le premier président à avoir voté en faveur de la continuité au pouvoir de la junte militaro-civile incarnée par le général Pinochet. À l’époque étudiant en droit de l’Université pontificale catholique (PUC), il avait voté « oui » lors du plébiscite révocatoire du 5 octobre 1988. Par la suite devenu avocat, il a également fondé une famille nombreuse et est père de neuf enfants. Il a siégé comme député de 2002 à 2018 sous les couleurs de l’Union démocrate indépendante (UDI), formation issue de l’ancienne jeune garde technocratique de la dictature militaire. Il s’est par ailleurs présenté à trois reprises à l’élection présidentielle, notamment sous l’étiquette du Parti républicain (PRCh), qu’il a fondé en 2019 en réaction à l’évolution programmatique de l’UDI vers le centre droit.
Une trajectoire politique dans les rangs de la droite ultraconservatrice
Dixième et dernier fils d’une famille d’origine allemande exilée au Chili dans les années 1950, Kast a grandi dans la province de Maipo, à une trentaine de kilomètres au sud de Santiago, où il est né en 1966. Son père a été membre du parti nazi et enrôlé dans la Wehrmacht. Plusieurs membres de sa famille, dont son frère puîné, Christian, auraient été impliqués dans des exactions commises à la suite du coup d’État militaire de septembre 1973. Son frère aîné, Miguel, décédé en 1983 à l’âge de 34 ans, a joué un rôle significatif dans la consolidation des politiques économiques sous le régime autoritaire. Formé à l’économie monétariste à l’université de Chicago, il fut ministre du Travail pendant plus d’un an et président de la Banque centrale durant quelques mois. Surtout, au tournant des années 1960, Miguel Kast appartenait au cercle rapproché de Jaime Guzmán, futur idéologue du pinochétisme. À ses côtés, il s’est investi dans le mouvement dit « grémialiste », qui a fédéré les étudiants antimarxistes au sein de la PUC, avant de constituer l’antichambre de la nouvelle droite chilienne.
Parallèlement à son engagement comme député dans les rangs de l’UDI (2002-2018), José Antonio Kast a été membre pendant plusieurs années du directoire de la Fondation Jaime Guzmán, un think tank ultraconservateur qui continue de défendre l’héritage intellectuel et politique du juriste de la dictature, assassiné en avril 1991. Entre 2022 et 2024, il a également assuré la présidence du réseau international Political Network for Values.
Lors de l’élection présidentielle de 2017 où il se présente comme candidat indépendant, il pourfend déjà l’impôt, l’hypertrophie bureaucratique et l’expansion des dépenses publiques, ainsi que l’immigration illégale, tandis qu’il défend, dans le même temps, la famille traditionnelle et un agenda « pro-vie », auxquels s’ajoute une critique explicite du féminisme contemporain et de ce qu’il désigne comme « idéologie du genre ». Il obtient à l’époque moins de 8 % des suffrages, mais les sondages ne lui en promettaient que 2 à 3 %. Cette surprise dans les urnes marque le début de son irrésistible ascension électorale. Son ancrage à l’ultradroite s’avère d’autant plus porteur que la révolte sociale d’octobre 2019 et le processus constituant qui l’a suivie, lui-même percuté par l’épidémie de Covid-19, sont propices à une exacerbation des tensions politiques et à une polarisation accrue.
Aux élections présidentielles suivantes de novembre 2021, où il arbore désormais l’étiquette du PRCh, Kast se hisse au second tour, en s’offrant le luxe de dépasser, avec 28 % des suffrages, la coalition de gauche de deux points. Finalement, en décembre 2025, il s’impose au second tour face à la candidate de gauche, ancienne militante du parti communiste, Jeanette Jara, laquelle n’obtient que 42 % des voix. Comme un signe des temps favorables aux forces réactionnaires, Kast est à la fois le président le plus radical, mais aussi l’homme de droite le mieux élu de l’histoire moderne du Chili.
Du grémialisme au néo-grémialisme
Dans la seconde moitié des années 1980, alors étudiant, José Antonio Kast reprend le flambeau de son frère aîné, Miguel, en intégrant les cercles grémialistes, où il côtoie Guzmán, lequel l’invite bientôt à rejoindre l’UDI, qu’il a fondée en 1983. Inspiré de la conception corporatiste franquiste, le grémialisme se reconnaît dans un catholicisme de combat, la haine du communisme et la défense irréductible du principe de subsidiarité : l’État n’est légitime qu’à condition de rester en retrait, n’intervenant que lorsque la société civile se révèle insuffisante. Le primat accordé aux corps intermédiaires – la famille, les associations, voire les entreprises – dessine une vision ordonnée du social, où l’autorité et la stabilité institutionnelle apparaissent comme les conditions d’un encadrement de la logique majoritaire. Le grémialisme se présente moins comme une doctrine économique que comme une pensée normative, au sein de laquelle l’adhésion aux logiques de marché l’inscrit dans une conception plus englobante de l’ordre social et des valeurs conservatrices.
Alors étudiant, José Antonio Kast reprend le flambeau de son frère aîné en intégrant les cercles grémialistes, où il côtoie Guzmán.
L’influence du grémialisme dans la formation politique de Kast est telle que l’hypothèse d’un « néo-grémialisme » s’impose pour qualifier son positionnement actuel. Loin de renvoyer à une simple continuité doctrinale, cette notion permet de saisir une inflexion plus profonde des droites chiliennes. À ce titre, elle invite à rouvrir la discussion avec des catégories bien établies dans la littérature – « extrême droite », « ultradroite » – dont l’usage, par trop homogénéisant, tend à figer des configurations en réalité travaillées par des déplacements significatifs. Dans le néo-grémialisme, on retrouve la centralité du registre sécuritaire et des institutions régaliennes – en particulier l’armée et la police –, la réaffirmation de la frontière comme dispositif de souveraineté, l’intensification des conflictualités culturelles, ainsi qu’un renforcement du paradigme néolibéral.
Ces éléments ne sont pas simplement juxtaposés à un héritage antérieur, ils contribuent à en redéfinir les lignes de force. Dans ce cadre, la crise occupe une place singulière : elle devient une ressource interprétative, construite et mobilisée dans le discours, comme en témoigne l’invocation récurrente de l’« urgence » – sécuritaire, économique ou institutionnelle – tout au long de la campagne. En présentant certaines situations comme exceptionnelles ou menaçantes, cette droite néo-grémialiste participe à légitimer des formes de durcissement de l’action publique et à déplacer les frontières du dicible.
Un premier état des lieux de la présidence kastienne
Le bilan des cinquante premiers jours du gouvernement de José Antonio Kast suggère que la « bataille culturelle » et la remise en cause d’agendas tels que le féminisme ou la diversité ne relèvent pas de simples ajustements conjoncturels, mais participent d’un projet plus structuré de réaffirmation d’un ordre moral présenté comme « naturel ». En matière de droits humains, la restructuration du « Plan de recherche » – politique publique lancée en 2023 pour élucider le sort des victimes de disparition forcée durant la dictature (1973-1990) – en réduit désormais largement la portée.
Sur le plan économique, l’accent mis sur la croissance et l’austérité, l’abaissement de l’impôt sur les sociétés de 27 % à 23 % sans mesures compensatoires, ainsi que la dérégulation, constituent le versant opératoire d’un nouvel élan néolibéral, lequel fonctionne comme un dispositif de gouvernement, garantissant l’autonomie des acteurs privés tout en stabilisant un ordre social conservateur.
Sans majorité absolue au Congrès, le Parti républicain, même allié aux autres forces de droite, ne peut imposer seul une inflexion durable et doit composer avec des équilibres parlementaires contraignants, tandis que les mécanismes institutionnels et le poids de l’opinion publique en modèrent la portée. Le néo-grémialisme apparaît dès lors davantage comme une reconfiguration que comme une rupture. En somme, cette tradition politique se redéploie dans un contexte marqué par la polarisation et l’intensification des circulations idéologiques.