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Le grand accaparement

Les premières mesures économiques de l’administration Trump, entre relèvement des droits de douane, accaparement des ressources et accès inégal au commerce maritime, signalent que le vent de la mondialisation libérale a tourné. Sylvie Matelly, économiste, directrice de l’Institut Jacques Delors, autrice avec Bastien Nivet de L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ?1 et Arnaud Orain, économiste, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, auteur du Monde confisqué2, interrogent les racines de ce basculement, et ses conséquences.

Entretien avec Sylvie Matelly et Arnaud Orain

Nous sommes entrés dans une nouvelle phase de la mondialisation, où l’intégration toujours plus avancée des chaînes de valeur globales, des investissements et des innovations a laissé la place aux « guerres commerciales » entre grandes puissances. Si les hausses de droits de douane décrétées par les États-Unis accentuent ce basculement, elles n’en sont pas à l’origine… À quels phénomènes rapportez-vous ce changement d’époque ?

Sylvie Matelly – La rupture date de 2008, quand la crise des subprimes a révélé le déséquilibre grandissant entre la Chine et les États-Unis et ses conséquences pour les classes moyennes aux États-Unis. Jusque-là, l’illusion de la croissance infinie et la théorie du ruissellement jouaient à plein.

La mondialisation contemporaine se déploie autour de trois grands moments. Tout d’abord, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, avec la pax americana, cette volonté des États-Unis de construire un monde qui prospère grâce au commerce et qui légitime le capitalisme par une croissance fondée sur les échanges internationaux dans un monde bipolaire. Ensuite, la fin de la guerre froide ouvre la perspective d’un marché mondial, c’est « la fin de l’histoire » telle que théorisée par Francis Fukuyama3. Enfin, l’entrée de la Chine dans l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001 accélère encore les flux commerciaux, intègre davantage les économies et favorise la croissance économique aux États-Unis. La Chine profite de sa gigantesque force de travail pour devenir l’atelier du monde.

Michel Henry-Bouchet parle de transition d’un « monde de stock » à un « monde de flux4 ». Alors que la richesse provenait autrefois de la main-d’œuvre et des matières premières, avec l’émergence des technologies de l’information et l’essor des flux commerciaux, la question clé devient celle de la maîtrise des flux, qu’il s’agisse de flux commerciaux, financiers ou encore de données. La rareté semble alors avoir disparu, c’est le règne de l’abondance organisée par le marché et la Chine… Mais cette dernière se projette comme une grande puissance et, par conséquent, son entrée à l’OMC est aussi et paradoxalement une rupture, qui va devenir évidente en 2008. La crise économique et financière marque en effet la fin de cette illusion et le retour dans un monde géopolitique. Lors d’une conférence sur la Chine au début des années 2000, le directeur de l’Agence internationale de l’énergie expliquait que la croissance de la Chine n’était pas un problème, car l’énergie et le pétrole s’échangent sur les marchés ; en cas de rareté, les prix monteraient, et il y aurait toujours du pétrole. Avec vingt ans de recul, on mesure combien on vivait dans cette utopie de la fin de l’histoire et la croyance qu’il n’y aurait plus de rareté.

Arnaud Orain – Je voudrais reprendre ce terme d’utopie, sur lequel je fonde mon analyse d’une des formes de capitalisme qui se succèdent depuis le xvie et le xviie siècles. L’utopie, c’est celle du capitalisme libéral, qui émerge à partir du xixe siècle, puis revient après 1945 et atteint son acmé dans les années 1990. Ce capitalisme repose sur l’idée selon laquelle l’économie est un jeu à somme non nulle. Au niveau des individus, des firmes et des États, l’abondance est possible à condition que chacun respecte le principe concurrentiel. Cette espérance libérale, d’abord à partir de 1815-1820 et jusqu’à la fin du xixe siècle, puis dans la seconde moitié du xxe siècle, est celle d’un monde dans lequel la liberté de circulation sur les mers est assurée par une puissance hégémonique (la Grande-Bretagne au xixe siècle, les États-Unis après 1945).

Le milieu du xixe siècle, c’est aussi le début de la libéralisation du commerce des colonies avec leurs métropoles, dans un monde où l’on pense que l’enrichissement est possible pour le plus grand nombre – d’autant plus qu’il y a des « ressources » et des marchés pour tous. L’économiste Gustav von Schmoller, de l’école historique allemande, écrit en 1900 sur ce capitalisme libéral précisément pour en railler le caractère utopique, mais sa théorie peut être transposée aux années 1990. Il souligne qu’en 1860-1870, la plupart des économistes pensaient que nous allions vers un monde de libre-échange et d’abondance généralisés ; or ce n’est pas ce qui s’est produit. Les premiers pays industrialisés se sont heurtés à l’émergence de nouvelles puissances manufacturières et navales, notamment l’Empire allemand, qui emporte alors des marchés, des colonies et des routes maritimes, et qui devient un rival systémique beaucoup trop important pour la Grande-Bretagne.

La fin du xixe siècle voit donc le retour de l’idée de rareté, sous l’effet notamment de projections démographiques effrayantes et de la volonté d’accroître un niveau de vie occidental qui conduit à des politiques impérialistes pour accaparer des terres outre-mer. Il se passe à peu près la même chose à la fin du xxe siècle : la mondialisation libérale, porteuse de grandes espérances, débute en 1945 (les mondialisations antérieures n’étaient pas ce qu’on appelle aujourd’hui « libérales »). Mais que produit-elle ? Un rival systémique, la Chine, qui pose le même problème que celui qui se posait aux gagnants d’hier.

L’entrée de la Chine dans l’OMC marque donc la fin de la « mondialisation heureuse », de la fameuse « Terre plate5 » : ce monde des années 1990, où il existait une complémentarité entre une puissance hégémonique sur les mers, dans l’économie mondiale et sur le plan militaire (les États-Unis) et un empire manufacturier (la Chine). Ce monde a basculé à partir du moment où la Chine, d’atelier du monde, est devenue un véritable rival géopolitique et systémique, une puissance maritime et navale gigantesque, et une pépinière d’innovations de pointe, devenue meilleure sur tous les produits et tous les marchés. Après les États-Unis et la France, qui en font l’expérience douloureuse au début des années 2000, c’est aujourd’hui le tour de l’Allemagne. La Chine est tellement montée en gamme qu’elle sait faire tout ce qui a fait la puissance de l’Allemagne, mais à moindre coût. Nous entrons à nouveau dans un monde où les règles de la mondialisation libérale ne servent plus les gagnants d’hier (Allemagne, États-Unis). Ces derniers souhaitent donc remettre en cause les règles du jeu, c’est-à-dire refusent la théorie des avantages comparatifs de Ricardo. Allons-nous nous spécialiser dans des domaines de production où nous sommes relativement plus performants ? Non, car cela signifierait la disparition de pans entiers de notre industrie, ce qui n’est pas possible, pour des raisons politiques aussi bien que géopolitiques. On cherche alors le découplage (partiel) d’avec la Chine, car trop de chaînes d’approvisionnement sont dépendantes d’un rival systémique. Il faut pouvoir relocaliser chez soi ou chez des amis : c’est le fameux friendshoring dont parlait la secrétaire au Trésor Janet Yellen.

Ainsi, dès les années 2008-2010, la mondialisation et le capitalisme néolibéral se grippent. On saisit alors qu’il n’y a plus de complémentarité entre la Chine et les États-Unis, et, dans le même temps, on se rend compte qu’on « bute » sur les limites écologiques de la planète. Pour maintenir et diffuser le modèle occidental, on se heurte à la question des ressources. Les grandes puissances se disent que si on laisse au marché libre la répartition de ces ressources à l’intérieur du modèle libéral et multilatéral de l’OMC, il profitera aux rivaux. Émerge alors l’idée selon laquelle il faudrait accaparer les marchés et les ressources sur des bases beaucoup plus coercitives. Il ne s’agit pas de déglobalisation, car il n’y a pas encore de baisse stricte des échanges mondiaux – cela va peut-être venir avec le nouveau protectionnisme –, mais on a clairement basculé dans un monde qui n’est plus celui de la mondialisation néolibérale.

Quel rôle attribuez-vous, dans ce passage à une mondialisation plus conflictuelle, à la crise pandémique, puis à la guerre en Ukraine ? L’Europe est-elle aujourd’hui en phase avec ce mouvement global ?

S. Matelly – En 2008, la Chine a pris conscience qu’en étant l’atelier du monde, sa complémentarité avec les États-Unis et le monde occidental est aussi une fragilité. Apparaît alors une réforme du modèle chinois, dont le plan Made in China 2025 sera une illustration, déjà une sorte de découplage entre les deux économies. Pour cela, la Chine investit dans la montée en gamme de sa production par l’innovation et s’applique à développer la consommation intérieure (augmentation des salaires, investissement massif dans les nouvelles technologies, apparition de très grandes entreprises chinoises). Elle cherche également de nouveaux marchés dans les pays du Sud, en particulier ceux où, en retour, l’afflux de produits bon marché facilite le développement de la consommation. C’est à ce moment-là également que renaissent les « routes de la soie6 », avec un projet d’investissements dans des infrastructures pour faciliter le commerce de la Chine avec le reste du monde. Les États-Unis, d’abord préoccupés par le règlement de la crise, se rendent compte plus tard de ce changement de paradigme, qu’ils considèrent alors comme une menace. Les « nouvelles routes de la soie », tout comme l’innovation et la capacité chinoises à produire des armements dangereux, sont pour eux une nouvelle forme d’impérialisme visant à affaiblir l’influence américaine. C’est alors que Barack Obama défend le « pivot vers l’Asie ».

Face à cela, l’Europe reste, même après la crise de 2008, l’archétype de cette utopie libérale, de ce « vivre-ensemble », parce qu’elle comprend mal les changements en cours. Le projet européen est, dans un concert des nations rarement harmonieux, un projet avant-gardiste qui suppose un renoncement à la puissance. Reste que, dans un monde de carnivores, les herbivores risquent d’être dévorés. Dans un premier temps, les Européens sont allés chercher des partenaires en multipliant les accords commerciaux (l’accord UE-Mercosur, par exemple). Puis, face à l’accélération de l’histoire liée à l’élection de Donald Trump en 2016 puis de la pandémie de Covid en 2020, ils ont cherché à se protéger en développant une stratégie de sécurité économique, des instruments anti-coercition, etc. Se pose alors une question clé : comment assurer la cohérence de ces enjeux de sécurité économique avec le fait que l’Europe reste une grande puissance commerciale et qu’elle a tout intérêt à ce que perdure un monde où les règles sont respectées ? Il est devenu encore plus compliqué de répondre à cette question avec, d’une part, la guerre en Ukraine – qui nous oblige à accroître significativement nos capacités de défense pour soutenir l’Ukraine, dissuader la Russie et pallier un éventuel retrait américain de l’Alliance atlantique – et, d’autre part, l’accélération du changement climatique et l’indispensable transition énergétique. Cette dernière, rappelons-le, implique de passer d’un monde « carboné » à un monde « décarboné », ce qui crée de nouveaux besoins en ressources naturelles et, par conséquent, de nouvelles compétitions géostratégiques. L’Europe est plus habituée à la concurrence économique qu’à la compétition stratégique.

Par quoi se caractérise la nouvelle période ? Comment les relations entre États, entreprises et individus évoluent-elles ?

A. Orain – Il existe trois grandes caractéristiques du capitalisme de la finitude, par opposition au capitalisme libéral. La première concerne l’ouverture ou la fermeture des océans. La régulation des flux et des stocks des océans est une question cruciale depuis le xviie siècle et plus encore aujourd’hui, où 80 à 90 % des échanges passent par les mers. Le commerce maritime peut se fonder sur des bases non militarisées s’il existe des puissances navales hégémoniques qui disent le droit, comme la Grande-Bretagne au xixe siècle et les États-Unis à partir de 1945. À l’inverse, s’il n’y a pas cet « hegemon naval », comme entre le xvie et le xviiie siècle, ou si celui-ci est contesté par des proto-États ou des États puissants avec des intérêts divergents, comme cela a été le cas de 1890 à 1945, et à nouveau depuis une dizaine d’années, comme on le voit avec les Houthistes par exemple, la question de la protection des convois redevient essentielle.

Alfred Thayer Mahan, grand théoricien de la guerre navale dans les États-Unis de la fin du xixe siècle, expliquait qu’une puissance manufacturière doit se doter d’une puissante marine marchande et l’associer à une marine de guerre. Aujourd’hui, la marine marchande chinoise est incomparablement plus puissante que celle des États-Unis. En réponse, l’administration Trump cherche à développer un plan maritime de grande ampleur. D’où son idée de taxer tous les navires construits en Chine et encore plus ceux sous pavillon chinois qui accosteraient dans les ports américains, d’où également les tentatives d’alliances avec les trois plus grandes compagnies maritimes occidentales (CMA CGM, MSC, Maersk). Nombre d’officiers de la US Navy s’inquiètent de ce qu’en cas de conflit majeur avec la Chine, les États-Unis n’auraient pas les bâtiments nécessaires pour ravitailler et transporter des troupes. Si le conflit s’intensifiait, il faudrait impérativement qu’une marine marchande occidentale puisse épauler la marine américaine. L’autre option serait de remilitariser la marine marchande, ce qu’on observe déjà avec les projets de conteneurisation de missiles, ou de fabrication de navires à la fois marchands et combattants, sur le modèle de ceux de la Compagnie des Indes autrefois.

Récemment, la marine nationale française a fait savoir qu’elle s’inquiétait de la sursollicitation de ses bâtiments pour le convoyage de protection des marines marchandes, qui l’empêche d’exercer sa mission traditionnelle de surveillance. La logique de protection étendue, voire de militarisation de la marine marchande, n’est plus de la science-fiction. À la logique du commerce multilatéral et pacifique s’est substituée celle des silos impériaux.

En effet, la deuxième caractéristique du capitalisme de la finitude est l’idée selon laquelle on va d’abord commercer avec ses amis, ses vassaux ou ses colonies. Depuis une dizaine d’années, on voit renaître cette tentation avec, de nouveau, cette idée de friendshoring de l’administration Biden, les velléités de « vassalisation » de l’Ukraine par la Russie, mais aussi des pays européens ou du Groenland… Les États-Unis vont sans doute en priorité protéger désormais leurs ressources et leur marché plutôt que d’entretenir sept flottes et des bases positionnées sur le globe, ce qui leur coûte une fortune. À l’instar de la France et de la Grande-Bretagne dans les années 1930, qui s’étaient repliées sur leurs empires coloniaux, l’association des droits de douane et d’un nouvel impérialisme territorial renforce l’idée d’un commerce divisé entre grands blocs.

La troisième et dernière caractéristique procède de cet impérialisme territorial et souverain, avec l’apparition de firmes qui ne sont plus seulement des institutions marchandes, mais de véritables « compagnies-États ». Les Compagnies des Indes des xvie et xviie siècles étaient dotées de pouvoirs régaliens : la possibilité de signer des traités de paix et de faire la guerre, de constituer leur propre armée et d’exercer leur propre justice, phénomène que l’on retrouve à la fin du xixe siècle dans la colonisation par la Grande-Bretagne et l’Allemagne de l’Afrique subsaharienne ou du Pacifique. Aujourd’hui, des compagnies comme celles d’Elon Musk sont à la fois marchandes et souveraines : ce sont d’elles que dépendent les câbles sous-marins, les satellites ou encore l’espace public (dans le cas de X), et elles ont le pouvoir de déstabiliser des gouvernements. Mark Zuckerberg, à la tête du groupe Meta, a lui-même déclaré que Facebook ressemblait davantage à un gouvernement qu’à une entreprise. La souveraineté est fragmentée entre des États-nations et ces « compagnies-États » qui se pensent comme de véritables acteurs souverains. Le Danemark a aujourd’hui son propre ambassadeur auprès des géants de la tech en Californie !

Cette redistribution des rôles entre acteurs politiques et économiques a-t-elle forcément des conséquences néfastes ?

S. Matelly – Face aux risques géopolitiques actuels, les entreprises devraient développer leur propre politique étrangère pour anticiper et fixer des lignes rouges dans leur stratégie industrielle ou commerciale autour des risques géopolitiques, et éviter ainsi d’être uniquement dans la gestion du risque, voire de la crise. Ces dernières années, ces mêmes entreprises avaient affiché la volonté d’agir de manière plus responsable, avec une exigence croissante de leurs parties prenantes (clients ou actionnaires). Cela paraît hors sol aujourd’hui, pourtant, la responsabilité impose une forme d’anticipation des risques et une stratégie de politique étrangère pour les gérer. Dans un monde toujours plus imprévisible, cette anticipation responsable peut avoir du sens. Arnaud Orain a raison de souligner que les entreprises sont aujourd’hui plus que des multinationales : elles jouent aussi un rôle politique. Elles doivent donc assumer une « responsabilité géopolitique » et afficher concrètement celle-ci dans un souci de visibilité, de transparence et d’anticipation. Il en va aussi de la survie de nos démocraties et de leurs marchés.

De fait, la politique de Trump constitue un autre modèle que cette utopie libérale : un mercantilisme dont de nombreux économistes prédisent qu’il conduira à un effondrement. Je n’en suis pas si sûre. Il participe d’une logique – certes réactionnaire – fondée sur le constat de la rivalité systémique avec la Chine et d’une paranoïa assumée vis-à-vis du multilatéralisme, du progressisme et du reste du monde. L’équipe de Trump oublie tout ce que l’utopie libérale, portée par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, a apporté à son économie, y compris la croissance chinoise. Il n’empêche que dans la tête de Trump, obsédé par le déficit commercial et le déclassement des hommes blancs américains, les États-Unis se sont naïvement fait « arnaquer », depuis des décennies, par des Européens qui ont prospéré en vendant massivement leurs produits sur le marché américain tout en leur faisant payer leur sécurité, ou par des Chinois qui ont profité de leur entrée à l’OMC puis de la crise économique de 2008 pour se renforcer et venir concurrencer la toute-puissance – légitime pour un peuple élu ! – des États-Unis.

Certains s’étonnent de la manière dont Trump s’est rapproché de Vladimir Poutine, mais les deux hommes partagent la même vision d’un monde qui est hostile à leur égard et qui a orchestré leur déclin. Pour Trump, qui plus est, les États-Unis ont livré beaucoup trop d’armements à l’Ukraine : outre le fait que cela creuse leur déficit public, la faiblesse actuelle de leurs stocks d’armes les rend vulnérables face à la Chine. Néanmoins, dans un monde devenu global et interdépendant, l’option impérialiste et de repli sur sa zone d’influence a un coût économique important. La Russie l’assume depuis des années et le gère même plutôt bien, mais qu’en sera-t-il des États-Unis ? La démocratie américaine y résistera-t-elle ?

A. Orain – C’est le vice-président J. D. Vance qui expose le plus clairement cette stratégie de repli à long terme sur sa zone d’influence, qui s’accompagne – ce n’est pas contradictoire – de visées impériales. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une rupture nette avec l’administration Biden, mais d’en revoir les priorités : la recherche d’une autonomie plus grande, voire d’une autarcie, la limitation de l’immigration pour moins d’emplois à bas coût et plus de travailleurs qualifiés, la relocalisation au moyen des droits de douane et non plus de subventions. Les stratégies de Trump, quoique désordonnées, conduiront peut-être à une récession, mais elles ont une logique : il s’agit de reconstituer la « frontière mobile » au sens qu’elle a eu au début de l’histoire des États-Unis. Le front pionnier est poussé vers le Groenland, vers le Canada pour des ressources hydriques, vers le Panama et même jusqu’à la planète Mars. Cette logique impériale connaîtra peut-être des échecs à court terme, mais je doute qu’elle disparaisse de sitôt.

Si l’heure est aux affrontements et aux rivalités systémiques, comment l’Europe peut-elle se situer par rapport aux deux autres géants que sont les États-Unis et la Chine ?

S. Matelly – L’Europe compte à la fois de nombreux atouts et d’énormes faiblesses. Réarmer l’Europe ne signifie pas simplement accumuler des armements, mais aussi se réarmer pour peser sur ce nouveau monde. Il ne s’agit pas de choisir entre le beurre et les canons, le social ou le militaire. La protection de l’Europe repose sur tous ces aspects à la fois et doit être pensée de manière holistique. Le réarmement doit être envisagé en réinvestissant massivement tant dans notre économie et notre sécurité que dans nos systèmes sociaux, éducatifs et de santé.

Les pays d’Europe comptent parmi les plus riches de la planète ; le capital humain y est élevé ; le marché intégré (quoique à parfaire) est important ; un certain nombre de pays, ceux de la zone euro, se sont dotés d’une banque centrale commune avec une monnaie qui, sans encore significativement concurrencer la puissance du dollar, est devenue en quelques années la deuxième monnaie du système international, loin devant le yen ou le renminbi ; les Européens sont respectés pour leur engagement en faveur de la neutralité carbone ; le modèle social et les modes de vie des Européens sont enviés… Ce sont autant d’atouts sur lesquels les Européens doivent capitaliser. Pour autant, ces atouts peuvent aussi constituer des handicaps, révélant la faiblesse de l’utopie libérale face à une nouvelle réalité brutale. Le discours de J. D. Vance à Munich a certes provoqué un réveil, mais il est encore insuffisant et, surtout, il faut agir vite parce que la nouvelle administration américaine accélère la mise en œuvre de son programme. Les pays d’Europe centrale et orientale, qui ont connu le joug soviétique, ont été plus prompts à se réveiller, là où les pays du sud de l’Europe pensent encore que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Le réveil allemand, avec l’arrivée d’un nouveau chancelier, pourrait être un signe favorable.

Un autre handicap, souvent souligné, de l’Europe, est le fait qu’elle est une communauté de vingt-sept États avec, certes, des intérêts communs, mais aussi des intérêts qui diffèrent, une tendance à la stigmatisation de l’autre et des rivalités qui reviennent assez systématiquement dès qu’une difficulté ou une crise se présentent. Une autre faiblesse de notre démocratie européenne est la contestation de l’intégration européenne et de la représentativité de nos institutions démocratiques. À l’image de la polarisation qui a conduit Trump au pouvoir, nos modèles politiques sont traversés par des tendances similaires, qui pourraient produire les mêmes effets. C’est aussi face à cela que les Européens doivent rapidement réarmer leurs institutions et leur conception de la justice sociale.

Le projet européen, tel qu’il se formule après la Seconde Guerre mondiale, vise à dépasser les rivalités entre grandes puissances. Faut-il renoncer à ce projet pour peser face à deux géants qui renouent avec des logiques impériales ?

A. Orain – Les élites européennes ont presque toujours vécu dans un monde considéré comme néolibéral, où les priorités sont la lutte contre l’inflation et les monopoles, la promotion du commerce multilatéral et de la concurrence libre et non faussée. Seront-elles en mesure d’abandonner cette vision du monde ? L’autre question concerne la transition écologique ou la décarbonation des économies. En effet, la rareté est d’abord et avant tout une construction sociale : il n’y a pas de rareté absolue, cela dépend de ce que l’on souhaite comme niveau de vie. Si tout le monde souhaite vivre comme les Occidentaux, il y aura un problème de ressources. Toutefois, on peut se dire que l’on veut vivre différemment. Dans ce cas-là, la rareté change de nature.

Peut-on faire face à des empires fossiles, comme la Russie, ou mi-fossiles et mi-décarbonés, comme les États-Unis, sans devenir impérialiste s’agissant de l’accès aux ressources ? Pour parvenir à décarboner nos économies, il faut des ressources minérales ; or les rivaux accèdent à ces ressources sur des bases non libérales, comme on le voit actuellement avec les entreprises chinoises en République démocratique du Congo ou le traitement des « terres rares » en Chine. La décarbonation, pourtant indispensable, conduit souvent à des politiques impériales. Il faudrait donc réfléchir à consommer moins d’énergie, ce qui serait le meilleur moyen de se passer du concours de nos rivaux systémiques sans aggraver la situation climatique. Nous marchons aujourd’hui sur une ligne de crête, car le péril sécuritaire et militaire va de pair avec le péril global du réchauffement climatique et de la sixième extinction de masse. Nous n’avons d’autre choix que de faire face à ces deux problèmes en même temps, et c’est très compliqué.

Propos recueillis par Anne-Lorraine Bujon

  • 1. Sylvie Matelly et Bastien Nivet, L’Europe peut-elle faire face à la mondialisation ?, Paris, La Documentation française, coll. « Réflexe Europe », 2015.
  • 2. Arnaud Orain, Le Monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (xvie-xxie siècle), Paris, Flammarion, coll. « Le présent de l’histoire », 2025.
  • 3. Francis Fukuyama, La Fin de l’histoire et le dernier homme, trad. Denis-Armand Canal, Paris, Flammarion, 1992.
  • 4. Michel-Henry Bouchet, La Globalisation. Introduction à l’économie du nouveau monde, préface de Françoise Crouïgenau, Paris, Pearson, coll. « Éducation », 2005.
  • 5. Thomas Friedman, La Terre est plate. Une brève histoire du xxie siècle, trad. Laurent Bury, Paris, Saint-Simon, 2006.
  • 6. Ce réseau commercial entre la Chine et Constantinople permettait, entre autres marchandises, d’acheminer la soie chinoise en Europe jusqu’au xve siècle.