Quels nouveaux équilibres politiques au Parlement européen ?
Si le centre de gravité du Parlement européen s’est déplacé vers la droite, ses équilibres ne sont pas bouleversés, comme en témoigne la réélection d’Ursula von der Leyen. Mais l’ordre du jour de la nouvelle législature sera surtout déterminé par les défis extérieurs, qui pourraient bouleverser les priorités.
Comme l’a fait remarquer Harold Macmillan, la partie la plus difficile de la gestion d’un exécutif est toujours l’irruption des événements : « Events, my dear boy, events. » La législature 2019-2024 a été secouée par une série de crises, notamment la pandémie, l’invasion de l’Ukraine par la Russie et la crise énergétique. La réponse à ces « chocs de souveraineté » a été un élément déterminant pour la Commission européenne – et un test clé pour les forces politiques qui l’ont soutenue au Parlement européen. Après les élections européennes de juin 2024, il convient ainsi de faire le point sur les nouveaux équilibres issus du vote des citoyens, sans pour autant minorer le fait que les nouvelles institutions européennes seront sans nul doute confrontées à de nouveaux défis auxquels elles doivent d’ores et déjà se préparer1.
De nouveaux équilibres politiques ?
À l’issue du scrutin de juin, le centre droit (Parti populaire européen, PPE), le centre gauche (Alliance progressiste des socialistes et démocrates, S&D) et les centristes/libéraux (Renew Europe) restent en mesure de commander une majorité à la fois au Parlement et au Conseil. Mais elle est plus faible, avec le risque que des majorités ne se dégagent pas au Parlement sur des dossiers controversés au sein du PPE, du S&D et de Renew Europe. En outre, l’équilibre du Parlement se déplace vers la droite. Une coalition de gauche n’est plus possible, tandis que des majorités de droite sont envisageables. Le centre droit, qui est désormais l’acteur clé, pourrait alors chercher à renforcer son influence et à réorienter politiquement l’assemblée de Strasbourg vers la droite, ce qui créerait des tensions avec le centre gauche et une partie des libéraux. Face au risque d’instabilité, la nouvelle Commission pourrait rechercher un soutien plus large que la coalition actuelle, quitte à réduire ses ambitions politiques en se concentrant sur des questions susceptibles d’obtenir des majorités plus larges : les politiques liées à l’environnement externe, notamment la compétitivité économique et la sécurité extérieure.
La voix de la droite nationaliste, et de l’extrême droite en particulier, est désormais plus forte, le nouveau groupe Les Patriotes pour l’Europe – créé par Viktor Orbán et où siègent le Rassemblement national ainsi que la plupart des partis qui composaient le groupe Identité et démocratie – étant devenu le troisième groupe politique par la taille, ce qui n’a pas conduit néanmoins à rompre le « cordon sanitaire » empêchant les eurodéputés de ce groupe d’obtenir des postes de responsabilité dans le nouveau Parlement. De son côté, le groupe des Conservateurs et réformistes européens (au sein duquel siègent les députés de Fratelli d’Italia) constitue le quatrième groupe devant Renew Europe. Toutefois, dans l’ensemble, si la représentation des groupes politiques eurosceptiques a augmenté, la part des groupes politiques clairement en faveur de l’Union européenne représente 63 % du nouvel hémicycle.
La reconduction d’Ursula von der Leyen à la présidence de la Commission, le 18 juillet 2024, a constitué le premier test important des équilibres politiques de la nouvelle législature : investie plus largement qu’en 2019, avec 401 voix sur 720, elle est parvenue à définir un programme2 qui a obtenu le soutien d’un nombre suffisant de députés européens issus des trois groupes politiques (PPE, S&D et Renew Europe) composant la coalition majoritaire et de quelques autres eurodéputés issus d’autres groupes politiques.
À cet égard, l’asymétrie est frappante entre, d’un côté, la relative stabilité des grands équilibres politiques au Parlement et l’investiture récente de la présidente de la Commission – qui dirigera pendant les cinq années qui viennent ce qui s’apparente aujourd’hui à un gouvernement – et, de l’autre, le chamboulement de la situation politique en France après les élections législatives anticipées. Les élections européennes se sont déroulées dans un contexte politique caractérisé par la fragmentation et la montée des partis populistes, en particulier de l’extrême droite ; de leur côté, les résultats des élections en France dessinent également un paysage politique très fragmenté, qui inscrit la vie politique française dans le droit fil des dynamiques à l’œuvre en Europe, tant au niveau national qu’à l’échelle de l’Union. Le problème est que les formations politiques françaises sont mal préparées à une telle situation, du fait de l’absence de culture du compromis, mais aussi de la brutalisation de la vie politique hexagonale. Le rejet permanent de toute forme de coalition en témoigne, mais il n’est plus tenable.
Rendre de futures coalitions possibles suppose la réémergence de forces politiques modérées autonomes, faisant campagne sur leurs thèmes respectifs au moment de l’élection tout en n’excluant pas la possibilité de travailler ensemble si les résultats électoraux le rendent nécessaire, comme dans la plupart des pays européens et au Parlement européen. Il est du reste notable que les groupes politiques qui ont soutenu la réélection d’Ursula von der Leyen à la tête de la Commission européenne (Verts, sociaux-démocrates, centristes et centre-droit) aient une majorité absolue très nette à l’Assemblée nationale (environ 350 députés).
Défis extérieurs et changements de priorités
Mais la politique de l’Union devra surtout répondre à un certain nombre de questions urgentes auxquelles les institutions seront confrontées au cours de la nouvelle législature.
D’abord, sur le front économique, la compétitivité de l’Union et sa capacité à renforcer les sources nationales de croissance sont devenues des questions décisives dans une situation de fragmentation croissante des échanges et de subventions massives accordées par les États-Unis et la Chine à leurs entreprises dans un contexte de concurrence géopolitique et technologique. Le rapport d’Enrico Letta sur le marché unique et celui à venir de Mario Draghi sur la compétitivité européenne esquissent des pistes possibles3. Certaines questions, comme le financement des investissements publics nécessaires pour que l’Union soit à la hauteur de ses priorités, ne manqueront pas de susciter la controverse. Cela pourrait conduire à mettre davantage l’accent sur les sources de financement privées, par exemple via l’intégration et l’approfondissement du marché européen des capitaux, dont le Conseil s’est récemment saisi, ainsi qu’à une révision de la législation européenne existante, considérée comme un obstacle à la compétitivité européenne.
Une autre question clé pour la prochaine législature sera le positionnement stratégique de l’Union dans un monde où elle semble comparativement moins déterminée et unie pour affirmer ses intérêts et ses valeurs que d’autres grandes puissances géopolitiques, telles que les États-Unis, la Chine ou la Russie. Si Trump remporte l’élection présidentielle américaine, l’Union européenne pourrait se retrouver isolée, par exemple lorsqu’il s’agira de soutenir l’Ukraine, d’organiser sa propre sécurité et de promouvoir ses valeurs sur la scène mondiale. La nouvelle législature sera donc probablement confrontée à des questions difficiles sur la défense, la politique étrangère et l’autonomie stratégique de l’Union.
Ce qui précède suggère un ordre du jour politique largement déterminé par les défis extérieurs. Cela pourrait également affecter d’autres priorités déjà présentes lors de la législature précédente, telles que les transitions verte et numérique. La transition verte étant désormais confrontée à un contrecoup politique, elle pourrait être de plus en plus abordée sous l’angle de la compétitivité et de l’autonomie stratégique. La concurrence des États-Unis et de la Chine dans le domaine des technologies vertes et les risques liés à la dépendance extérieure vis-à-vis des combustibles fossiles signifient que l’Union devra poursuivre son effort en faveur de l’écologie, mais il est probable que cette question sera désormais abordée sous un angle plus économique qu’environnemental.
La fragmentation politique accrue, issue des élections européennes, et que l’on observe aussi dans les États membres de l’Union, creusera toutefois l’écart entre l’ampleur des défis à relever et la capacité à s’accorder sur des réponses ambitieuses. Alors que la fragmentation politique risque de rendre difficile la poursuite de l’intégration, la prochaine Commission pourrait tirer parti des événements pour rallier des soutiens en faveur de mesures audacieuses, comme elle a pu le faire au cours de la législature 2019-2024. Mais cela suggère que les progrès pourraient être réalisés de manière réactive plutôt que proactive, sous la pression des événements, aggravant la perception d’une Union en mode de gestion de crise plutôt que confiante dans sa vision de l’avenir. Cela continuerait d’offrir alors un terrain fertile au mécontentement et à une nouvelle augmentation du soutien aux partis populistes.
La fragmentation politique creusera l’écart entre l’ampleur des défis à relever et la capacité à s’accorder sur des réponses ambitieuses.
Le choix des personnalités qui dirigeront les institutions de l’Union et la manière dont elles exerceront leur rôle sont déterminants à cet égard. En particulier, à côté du rôle de présidente de la Commission européenne, qui a connu une politisation accrue et se concentre désormais sur la conduite du processus législatif, le rôle du président du Conseil pourrait évoluer de celui de facilitateur des échanges entre chefs d’État et de gouvernement à celui de gardien de l’Union et des objectifs et valeurs de l’Union, semblable au rôle joué par le président de la République en Allemagne ou en Italie. L’avenir dira si l’évolution de la fonction de président du Conseil sera facilitée par son nouveau titulaire, António Costa, l’ancien Premier ministre socialiste du Portugal. Le cas échéant, cela permettrait en outre de mieux distinguer le rôle du président de la Commission (qui s’apparente davantage à la direction d’un gouvernement), en évitant la concurrence et les chevauchements qui nuisent à la réputation de l’Union sur la scène internationale. Enfin, il s’agirait d’une boussole bienvenue pour les Européens, qui en ont bien besoin dans un monde instable et de plus en plus conflictuel.
- 1. Voir Thierry Chopin, Nicolò Fraccaroli, Nils Hernborg et Jean-François Jamet, “Political dynamics ahead of the European Parliament elections: Implications for the EU’s political direction and policy priorities” [en ligne], Jacques Delors Institute Policy Paper, no 302, mai 2024.
- 2. Ursula von der Leyen, Le Choix de l’Europe. Orientations politiques pour la prochaine Commission européenne. 2024-2029 [en ligne], Strasbourg, Commission européenne, 18 juillet 2024.
- 3. Voir Enrico Letta, Much more than a market: Speed, Security, Solidarity. Empowering the Single Market to deliver a sustainable future and prosperity for all EU Citizens [en ligne], Conseil de l’Union européenne, 2024, et « Beaucoup plus qu’un marché » [en ligne], Le Grand Continent, 18 avril 2024.