« Je suis Charlie » à Alep


On peut voir sur une photographie prise à Alep en Syrie1 une jeune femme sur une place déserte portant sur une grande feuille blanche l’inscription « Je suis Charlie. »

En arrière-fond, une barricade imposante barre la petite place et témoigne de la proximité du site avec la ligne de front où sont postés des snipers : son aspect massif fait comprendre tout de suite la gravité et l’ancienneté du contexte de guerre – on se bat dans cette ville depuis juillet 2012.

Autour de la silhouette humaine, il y a un vide baigné de clarté. Les teintes des façades, du sol, de la place sont comme décolorées sans doute par le soleil, mais aussi par ce subtil et très sensible effacement des luminosités et des contours dû à la dégradation dans le temps du décor urbain dans ce contexte de guerre sans fin : trouée d’une vieille bombe ici, érosion du bitume là, linge aux fenêtres ailleurs.

Cette clarté atone est aussi la couleur de la solitude autour du corps de la jeune femme, corps pratiquement masqué par cette grande feuille blanche portée devant elle. La couleur de ce vide est celle de la craie et forme un contraste violent avec le « noir de monde » de nos foules manifestantes dans Paris et en France le dimanche 11 janvier 2015. Nos milliers de « Je suis Charlie » à nous sont écrits, imprimés, photocopiés sur un fond noir, et nos foules sont souvent habillées en teintes sombres, cela se voit de loin du haut de l’hélicoptère ami, et du fond des écrans consommés de façon addictive pendant tous ces jours, et qui, à l’arrière des cafés, offrent en temps réel le panorama de la manifestation aux manifestants eux-mêmes… Un nuage de courriels, d’échanges d’images s’épaissit au-dessus des cortèges parisiens où chacun tient son téléphone bien en main, et son ombre invisible mais scintillante semble nourrir une tension sociale positive, une atmosphère exceptionnelle où la démultiplication des échanges en tous sens et à tous niveaux s’accroît singulièrement. Les artères de la ville, ses grandes places emblématiques noires de monde sont aussi remplies par un intense « faire société » d’époque…

À Alep, la place est éclaircie par le vide et la page du « Je suis Charlie » de la jeune fille est blanche : elle a écrit en français avec l’application scolaire d’une bonne élève, avec des majuscules sérieuses et jolies, et son choix de couleurs est réfléchi malgré le trait maigre des crayons disponibles. Cette application est le signe de quelque chose, une autre lumière surgie de son geste : me voilà moi aussi ici « Je suis Charlie ». Ici, dans cet enfer d’une guerre qui dure, et dont l’autre face – après celle mieux connue dans les films du vacarme des bombes avec le fracas des écroulements, l’horreur des cris de souffrance, des courses et appels paniques – est le désert morne de l’espace urbain quand rien ne se passe, cette couleur crayeuse de poussière d’os des places blanchies par la peur, ce vide déglingué des choses, cette absence radicale d’un dehors collectif : la guerre tue aussi le faire société ensemble dehors, la place publique comme invention historique des temps de paix.

Quel âge a notre jeune personne ? On ne voit que son front sous les bandeaux et ses petites mains brunes, énergiques, de chaque côté de la feuille. A-t-elle seize ans ou trente ? Quelque chose dans sa posture témoigne d’une décision très forte d’être là, mais aussi d’un tact incroyable, d’une incroyable élégance dans la simplicité limpide de ce qu’elle offre : « Je suis Charlie » avec vous, et le fait que vous ne soyez pas avec moi est hors champ. Nulle demande ici d’un retour, aucune référence graphique oblique sur l’obscène différence entre ici et là-bas – zéro leçon, ni culpabilisation, adressée en sous-main aux regards occidentaux blessés par un crime atroce en temps de paix. Justement, la place est laissée au chagrin de ceux qui ont pris de plein fouet la mauvaise nouvelle de la mort d’autrui de façon d’autant plus cruelle et précise qu’ils sont en situation de confort et de santé minimale dus à la paix et à la chance d’habiter une démocratie : cette dernière, vieille lune et rêve de lune, peut parfois, un jour, à la suite d’une tragédie qui a plié la ligne du temps, habiter la ville et la rendre à sa vérité : faire société ensemble. Le don venu de si loin, ce délicat et décidé « Je suis Charlie » surgi d’une ville martyre d’Orient, laisse la place au chagrin des heureux/malheureux chanceux européens. Elle nous soutient, elle aussi, elle nous adresse sa pensée, elle pense à nous, voilà.

Cette limpidité du don surgi du fin fond d’une guerre bloquée historiquement – et ahurissante de cruauté contre les civils – trouble : quand la solidarité va dans l’autre sens, de celle qui est au fond du gouffre des dangers et des souffrances, seule au milieu d’une place en guerre en direction de l’heureux-malheureux de l’autre monde où les choses vont tellement moins mal – où l’hélicoptère, le policier et le président sont protecteurs et amis. Chaque strate de malheur est respectée, nulle concurrence ici des victimes, bien au contraire. Ici, c’est la plus vulnérable et maltraitée par l’histoire d’entre elles qui se penche vers l’autre dont la tragédie est posée par la planète entière comme étant au centre du monde. Sur la place vide d’Alep, l’espace est blanc aussi à cause de ce désert d’attention mondiale et donc de soutien. La solitude du caillou, couleur de craie, est le signe qu’on est à la périphérie, loin du centre des intensités d’époque.

Mais la comparaison entre les deux espaces est trop facile, tentante, et on le sent, relève d’une secrète laideur : elle est interdite par l’atmosphère limpide, cette grande classe, cette totale générosité enfantine du geste sur la photographie. Cette jeune fille, sous la ligne de front, nous interdit le chemin piégé des comparaisons culpabilisantes : elle habite à égalité avec tous le présent historique des émotions collectives, chacun à sa place, de sa place.

Sa place ? Un texte récent de Jean-Pierre Filiu2, qui mentionne la photographie de Zaina Erhaim, résume la situation de la ville :

Dès septembre 2012, le quotidien Le Monde dénonçait à ce sujet un « massacre d’État » et ses reporters sur place n’hésitaient pas à invoquer le terrible précédent de Guernica. Dès avril 2013, le tyran utilisait les armes chimiques contre les civils d’Alep, quatre mois avant d’y recourir massivement contre leurs compatriotes de Damas. Les forces révolutionnaires ne disposant d’aucun matériel anti-aérien, les hélicoptères du dictateur peuvent régulièrement larguer à basse altitude des « barils » à l’impact dévastateur : bourrés de Tnt et de grenaille, ces bombes artisanales, à la trajectoire purement aléatoire, sont destinées à terroriser par le feu, le fer et le sang.

Les résistants d’Alep, abandonnés du monde entier, ont pourtant tenu bon face aux commandos d’Assad, conseillés par des officiers iraniens et épaulés par les miliciens libanais du Hezbollah. En janvier 2014, ils ont même lancé leur « seconde révolution », cette fois contre les djihadistes de Daech, le bien mal nommé « État islamique ». Au prix de très lourdes pertes, la coalition révolutionnaire a expulsé Daech hors d’Alep. Elle a ainsi prouvé qu’une mobilisation populaire contre les barbares djihadistes était infiniment plus efficace que les « armées » pourtant gavées par l’Occident : en juin 2014, l’armée irakienne s’effondrait en deux jours à Mossoul, abandonnant à Daech un arsenal militaire d’une valeur de plusieurs milliards de dollars ! On aurait pu imaginer que le monde se serait enfin réveillé pour soutenir les résistants d’Alep face au monstrueux Janus qu’est Assad-Daech. Il n’en fut rien et le dictateur syrien intensifia au contraire sa campagne de bombardements aux « barils » des quartiers rebelles d’Alep, dont la population, terrorisée, tomba d’un million à moins de 300 000 personnes.

Alep va-t-elle tomber3 ? Et dans quelle indifférence brouillée du reste du monde ? La violence de ce que vit la jeune fille de la photo n’a pas usé son regard porté sur le grand manège des histoires d’autrui : elle nous regarde comme nous ne la regardons pas, avec une élégance d’enfant, elle nous dit : « Je suis sensible aux crimes qui vous frappent », elle nous offre l’aide que nous ne lui accordons pas, elle nous tend la main mais c’est elle qui tombe dans le puits blanc d’une guerre sans fin. Nous étions des millions dans Paris, forts dans notre souffrance, elle est seule sur la place de la photo ; elle nous donne sans contrepartie cette générosité dont elle aurait tant besoin.

  • *.

    Anthropologue, chercheur à l’Ehess. Voir son dernier article dans Esprit, « Mourir dans la rue » (mars-avril 2014).

  • 1.

    Prise par Zaina Erhaim et postée sur Twitter le 8 janvier 2015.

  • 2.

    Jean-Pierre Filiu, « “Je suis Charlie” à Alep, en Syrie », Rue 89, 10 janvier 2015 (http://blogs.rue89.nouvelobs.com/jean-pierre-filiu/2015/01/10/je-suis-charlie-alep-en-syrie-234049).

  • 3.

    La guerre en Syrie produit grâce aux technologies de communication une mémoire du présent, non encore captée : ainsi, le film Eau argentée, Syrie autoportrait de Wiam Simav Bedirxan et Oussama Mohamed (2014), qui met ensemble des vidéos prises par les habitants avec les téléphones portables dans la ville de Homs pendant tout le conflit, relève de la même force que la photo d’Alep.