(Photo d’illustration NR, Jérôme Dutac)
(Photo d’illustration NR, Jérôme Dutac)

Prisons françaises : l'architecture prend le droit de vitesse

Alors que les réformes de modernisation pénitentiaires se succèdent, les conditions d’incarcération se détériorent de jour en jour, constituant un frein majeur à la réinsertion pour les personnes détenues. Il apparaît alors essentiel pour la société de penser la sanction « au-delà des murs ».


En une vingtaine d’années, alors que le mal-logement redevient une question d’actualité, de nouvelles prisons se construisent, affichant des conditions de vie matérielle qui, à première vue, feraient pâlir d’envie tout sans abri. Dans la Prison républicaine (1992), Robert Badinter défendait cependant l’idée qu’il existerait une « loi d’airain » selon laquelle la prison

ne peut offrir aux détenus une condition jugée préférable à celle qu’ils connaissent dans la société des hommes libres, car ce serait la dépouiller de sa force dissuasive.

L’amélioration apparente de la condition carcérale ne masque-t-elle pas en réalité le passage d’une misère à une autre en détention, de l’indignité matérielle à une déshumanisation sociale accrue des personnes détenues ?

La modernisation des prisons et la loi d’airain

Conscientes d’être les premières victimes de cette « humiliation pour la République » (rapport sénatorial, 2000), de plus en plus de personnes détenues attaquent en justice l’État pour traitement inhumain et dégradant. Et la Cour européenne des droits de l’homme (Cedh) comme la justice administrative française leur donnent fréquemment raison1.

La modernisation du parc pénitentiaire français est devenue une nécessité. Depuis 1987, pas moins de quatre programmes immobiliers se sont succédé. Les nouveaux établissements sont indiscutablement plus lumineux, plus spacieux, mieux équipés. Comme nous le disait un détenu transféré de la vieille prison de Fresnes au centre pénitentiaire de Meaux-Chauconin-Neufmontiers : « Je suis arrivé à Chauconin, j’ai vu ces murs blancs, la douche en cellule, je me suis dit, c’est le paradis. »

La loi d’airain qu’énonçait Robert Badinter se fondait avant tout sur les conditions de vie matérielle en prison :

Dans les discours de l’époque [fin xixe siècle], sont toujours rappelés les vagabonds et les mendiants […] ; la prison doit être misérable pour accueillir des misérables. À défaut, l’indignation se lève.

Pauvres, vulnérables et socialement peu insérés, les détenus du xxie siècle le sont encore. La prison moderne qui se dessine aujourd’hui aurait tous les attraits d’un Éden pour le sans domicile fixe qui erre d’un foyer à l’autre pendant les longues nuits d’hiver. Mais si la prison change, la loi d’airain aussi. Hier centrée sur le matériel, elle s’étend maintenant à l’immatériel, à ce qui fait l’humanité d’un être, les contacts qu’il échange avec ses semblables, son sentiment d’appartenir à une communauté humaine. Chaque centimètre carré gagné en dignité matérielle se perd aujourd’hui en humanité.

Une déshumanisation sociale renforcée

Le cahier des charges de l’administration pénitentiaire vise à construire des prisons sûres, modernes, au coût le moins élevé possible et dans un délai le plus court qui soit. Le résultat ne s’est pas fait attendre : des prisons de grande taille, implantées là où le foncier est bon marché, donc loin des centres-villes, et où le personnel de surveillance est non seulement réduit au minimum mais aussi retranché derrière des glaces sans tain sécurisées à travers lesquelles les détenus ne croisent aucun regard, ne voient aucun visage.

Qui sera alors surpris de récupérer, en bout de course, des établissements pénitentiaires qui accroissent, aux dires mêmes du contrôleur général des lieux de privation de liberté, l’agressivité en détention et l’isolement à la fois des personnes incarcérées et des personnels pénitentiaires ? « Le confort, on peut s’en passer, mais on ne peut pas se passer de contacts2 », disait une personne détenue de la prison de Rennes-Vezin. On préfère donner aux détenus des pyjamas de papier et des draps autodéchirants pour éviter qu’ils se pendent, plutôt que de travailler véritablement sur le mal-être des personnes (détenus comme personnels pénitentiaires).

La vie sociale des personnes détenues est la grande oubliée des chantiers pénitentiaires entamés depuis les années 1980 et appelés à se poursuivre ces prochaines années. La faible accessibilité de ces prisons entrave la venue des proches, avocats, professeurs, personnels de santé ou bénévoles associatifs. C’est toute la sociabilité de la personne détenue qui s’effrite. À cela s’ajoutent la grande taille de ces établissements, le primat de la sécurité, la multiplication des grilles et le cloisonnement des espaces qui empêchent la construction d’une véritable vie sociale à l’intérieur de la prison.

Face au poids de la conception de ces établissements, les avancées de la loi pénitentiaire de 2009 sont bien maigres. À quoi bon souhaiter le développement des aménagements de peine comme la semi-liberté si la prison est tellement loin du bassin économique local que la personne détenue ne peut s’y rendre chaque jour pour travailler ? À quoi bon généraliser les trop rares unités de vie familiale – ces petits appartements dans les murs des prisons où les détenus peuvent recevoir leurs proches plusieurs heures sans être épiés – si les familles peuvent venir moins fréquemment ? À quoi bon vouloir accroître les activités en détention si bon nombre des personnes détenues ne parviennent plus à se rendre dans les salles socioculturelles, tant elles rencontrent portes et barrières sur leur passage ? Aujourd’hui, l’architecture prend le droit de vitesse.

Penser au-delà des murs

Derrière une apparente amélioration matérielle se cache une véritable déshumanisation des conditions de détention, qui est dangereuse à plus d’un titre. C’est d’abord la capacité des personnes incarcérées à se réintégrer à la société à leur sortie que l’on sape, alors que la question de la récidive obsède les gouvernements. De plus, les effets pervers de cette « modernisation » pénitentiaire sont peu visibles, ne se photographient pas et se filment difficilement, ce qui laisse la voie libre au « mythe toujours renaissant de la “prison quatre étoiles” » (R. Badinter). Enfin, lorsque ces nouveaux établissements atteindront péniblement leurs trente ans d’âge, la misère matérielle se fera à nouveau jour, couplée à la déshumanisation sociale accrue des conditions de détention.

Que l’exemple finlandais éclaire ici les choix français. Après s’être rendu compte, dans les années 1960, que ses taux de détention la rapprochaient plus des Russes que des Scandinaves, la Finlande a mené une politique durable et cohérente de diminution de la population détenue, multipliant les alternatives à l’incarcération et raccourcissant la durée des peines prononcées. La criminalité n’a nullement explosé.

À l’inverse, le gouvernement français a annoncé la construction de près de 30000 nouvelles places de prison d’ici à 2017. Pointant l’échec des républicains de la IIIe République à réformer l’univers carcéral, R. Badinter remarque :

C’était moins l’humanité envers les détenus qui leur faisait défaut, que le courage politique. Au moins ont-ils eu le mérite, qui n’est pas mince, de mesurer que, la prison étant vouée à demeurer un lieu de corruption autant que de châtiment, le plus sage était d’y recourir le moins possible.

Face à des taux d’incarcération qui explosent et à la déshumanisation accrue des conditions de détention en France, le pays doit retrouver courage réformateur, sens du lien social et cette sagesse du moindre recours à la détention.

  • 1.

    La Cedh a par exemple reconnu en 2005 (arrêt Mayzit) que la surpopulation carcérale pouvait représenter une atteinte à la dignité humaine et un traitement dégradant, qu’il y ait eu ou non volonté d’humilier ou de rabaisser les personnes détenues.

  • 2.

    « Rennes-Vezin, quartier de stress élevé », Libération, 15 juillet 2011.